La charité et le volontariat comme thérapie de choc pour un grand remplacement des services publics. Acte 2

Après l’exemple de Notre-Dame de Paris, Carlos Perez poursuit sa réflexion sur le philanthrocapitalisme et se penche sur le cas de l’ouragan Katrina. Un cas éclairant pour comprendre comment les ultra-riches peuvent profiter de catastrophes pour conclure de juteuses affaires et tenter de remplacer les services publics par des soupes populaires pas si désintéressées que ça. (IGA)


Dans mon article précédent, j’alertais sur la mise en scène autour du dramatique incendie de Notre-Dame de Paris. Elle offrait l’opportunité pour les prédateurs du CAC 40 et leurs laquais politiques de se faire passer pour des sauveurs et de retourner les feux de la contestation sociale tout en mettant leurs fondations à profit pour leurs propres intérêts.

Cette idée ne sort pas d’un chapeau. Elle a des précédents dont la logique n’a rien à voir avec un quelconque complot. Au contraire, elle est ouvertement assumée par les cercles néolibéraux qui ne cachent pas, depuis leur constitution, leur volonté de mettre à mort les services sociaux, quelque soit le moyen pour y parvenir.

Cette histoire de choc récupéré n’est pas nouvelle, elle a déjà été mise en place ailleurs et plus particulièrement dans les pays anglo-saxons comme l’a brillamment mis en lumière Naomi Klein dans son livre La Stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre et son travail sur l’ouragan Katrina. Elle explique comment les ultra-riches des Etats-Unis ont bien compris tout l’intérêt des choc émotionnels et l’instrumentalisation des catastrophes comme outils très efficaces pour discréditer les services sociaux et réaliser du même coup de bonnes affaires.

L’exemple le plus frappant est celui de l’ouragan Katrina qui a dévasté la Nouvelle-Orléans en 2005. Olivier Cyran explique ainsi comment la catastrophe a aiguisé les appétits : « « Il a fallu la tempête du siècle pour créer l’occasion du siècle. Ne la laissons pas passer », avait exhorté la gouverneure démocrate de la Louisiane, Mme Kathleen Blanco, moins de deux semaines après Katrina. C’est peu dire qu’elle a été entendue. Au point que la « renaissance » de La Nouvelle-Orléans, souvent glorifiée dans les médias comme un « modèle de success story », pourrait servir de mode d’emploi à toutes les dirigeantes et tous les dirigeants du monde soucieux de tirer le meilleur avantage possible des tragédies climatiques à venir. »

Le philanthrocapitalisme a très vite saisi une occasion en or pour déverrouiller les services sociaux de la ville en mobilisant une légion de volontaires, contraints ou non, à travers ses réseaux et ses fondations. L’action de ces mécènes, leurs joint-ventures et leurs partenariats publics-privés (PPP) n’est pas désintéressé. Ils profitent du chaos pour court-circuiter l’Etat. Ces prédateurs profitent également de la commotion pour siphonner l’argent public, comme l’expliquent Patrick Le Tréhondat et Patrick Silberstein : « Une surprenante réunion s’est tenue le 12 septembre à Dallas (Texas) entre les représentants des familles les plus riches de La Nouvelle-Orléans, des compagnies pétrolières, des banques de la ville et de l’administration Bush. Il s’agissait de discuter de l’avenir de la cité. Le maire, Ray Nagin, était présent. Le Wall Street Journal a confirmé l’existence de cette rencontre qui se voulait discrète. Elle a rassemblé 60 personnes, majoritairement blanches, qui ont discuté de l’avenir d’une ville majoritairement noire. À l’évidence, les manœuvres de l’après-Katrina quant au devenir économique (donc immobilier), social (donc racial) et politique (donc « démocrate ») de la ville ont commencé. Dans l’immédiat, les sociétés rapaces sont à l’affût des crédits fédéraux – on parle de 200 milliards de dollars d’aides fédérales pour les années à venir. Parmi elles, la reine de la captation de fonds public, Haliburton, qui s’est joyeusement taillé la part du lion avec les premiers subsides. Fin septembre, Business Week proposait déjà aux investisseurs boursiers une première liste d’entreprises qui allaient profiter de la reconstruction. »

Le philanthrocapitalisme a tissé sa toile partout dans les structures de l’élite politique et a imposé sa vision à l’Etat en lui traçant des limites pour recourir, comme moyen de substitution, à la « société civile ». Les hommes d’affaires et leurs fondations caritatives doivent être les garants de ce nouveau fonctionnement ou le principal sous-traitant de l’Etat. Ce qui doit à la base être un service de soutien et d’entraide facultatif et momentané devient le cœur de la politique publique anglo-saxonne. Le mécénat, le volontariat et le bénévolat sont au cœur de la dérégulation et de la transformation des services sociaux au profit des plus riches. La morale et le don individuel doivent remplacer logiquement des Etats défaillants. Les élites financières n’aiment pas que les Etats se mêlent de tout, surtout quand il y a de bonnes affaires à réaliser, y compris sur le dos de populations prises de panique, confrontées à des catastrophes.

On peut utiliser les bonnes volontés, c’est-à-dire la main d’œuvre gratuite, et se passer de l’Etat. Sauf pour lui piquer son argent. En tout bien tout honneur, dans le néolibéralisme, on socialise les pertes et on privatise les bénéfices. « De nature artistique ou non, les initiatives communautaires ont explosé depuis le passage de Katrina. Au point que, de l’avis général, La Nouvelle-Orléans n’aurait jamais été à ce point reconstruite sans la contribution de centaines de milliers de bénévoles et d’ONG vouées à la reconstruction, qui pullulent littéralement. Un reportage du Devoir, cinq ans après Katrina, est édifiant:  «Je crois que c’est impressionnant tout ce qu’on a fait en cinq ans, lorsqu’on considère le manque de leadership que nous avons eu à l’Hôtel de Ville, les mauvaises politiques concoctées à Bâton Rouge et celles du gouvernement fédéral», affirme Kristin Palmer, conseillère municipale élue en février et ancienne directrice de Rebuilding Together New Orleans, une ONG qui a coordonné le travail de 12 000 bénévoles venus de partout aux États-Unis. Selon elle, il y a peu de doutes sur le fait que ce sont les citoyens et les bénévoles qui ont fait l’essentiel de la reconstruction »

Ou comment la décence commune, la bienveillance et l’esprit de soutien du peuple est manipulé et capté par les plus riches avec l’aide des médias mainstream à leur botte pour être mis au profit de leurs propres intérêts. Après Katrina, les philanthrocapitalistes ont engagé une guerre ouverte et totale contre tous les services sociaux de la ville. Des enseignants furent congédiés, des écoles privatisées, l’hôpital public condamné, l’appareil sécuritaire renforcé, le marché du logement dérégulé, les cités d’habitations à loyer modéré rasées et remplacées par des résidences de promoteurs. Voir notamment le livre de Romain Huret, Katrina 2005. L’ouragan, l’État et les pauvres aux États-Unis : « Dans la continuité de ses précédents travaux sur l’État et la précarité aux États-Unis, Romain Huret montre de manière convaincante que le drame de l’ouragan Katrina ne fut pas, comme on l’a souvent écrit, une conséquence du manque de réactivité de l’administration Bush. Il faut y voir le résultat, parfaitement prévisible, d’une rupture avec la tradition de l’ « État compatissant » et la mise en place par les conservateurs, dans les années 1980, d’un « État contractuel », qui ne donne plus la priorité aux services publics et se dessaisit de ses missions traditionnelles au profit des organismes privés. »

Comme l’explique Naomi Klein dans son livre sur le capitalisme du désastre, les chocs, les commotions et le désarroi des personnes devant une catastrophe sont des opportunités dans les pays anglo-saxons qui sont subtilement et insidieusement utilisés pour déréguler les systèmes sociaux et éliminer les porteurs de résistance sociale et politique. Au sein de la population, la torpeur de la catastrophe est tellement forte que personne n’a le temps de réaction nécessaire pour comprendre ce qui se trame derrière leur dos. « Dans les semaines de chaos qui ont suivi Katrina, le maire démocrate de La Nouvelle-Orléans, M. Ray Nagin — aujourd’hui en prison pour corruption — et la gouverneure Blanco ont fait bloc autour d’une cause commune : régler leur compte à l’école publique et aux enseignants », poursuit Olivier Cyran. « Fin septembre 2005, la commission scolaire nomme à sa tête un « cost-killer » venu de New York, l’ex-colonel William Roberti, de la société de conseil en entreprise Alvarez & Marsal. Celle-ci décroche aussitôt un contrat de 16,8 millions de dollars pour aider la commission à réorganiser le système scolaire. Une escouade de consultants à mallette anthracite débarque dans le Vieux Carré, l’épicentre touristique de la ville, miraculeusement épargné par les eaux. Selon l’expression de l’avocat William P. Quigley — réunissant les caractéristiques d’une guerre totale aux pauvres. Pour l’avocat, il s’agissait également de neutraliser une force sociale potentiellement encombrante. « En virant les enseignants, très majoritairement noirs et souvent impliqués dans les luttes de quartier, la ville et l’État ont aussi laminé leur syndicat, United Teachers of New Orleans, l’un des rares à avoir réussi son implantation dans ce désert syndical qu’est la Louisiane. »

Le mécénat et le volontariat ne sont pas neutres ni blancs immaculés. Le néolibéralisme les détourne insidieusement pour remplacer les services sociaux de l’Etat. Par ailleurs, le mécénat apporte des bénéfices en termes d’image. La réputation d’une entreprise se construit sur le long terme et les actions d’intérêt général sont un moyen de se faire remarquer et de blanchir son image dans une société noyée par les flux incessants d’information. L’exemple des réactions philanthropiques des entreprises touchées par l’ouragan Katrina traduit cette volonté. Les deux chercheurs Alan Mueller et Roman Kraussl ont montré dans une étude que « la réaction philanthropique en cas de catastrophe renforce le capital de réputation qui entraîne des rétributions financières à long terme. Il est nécessaire qu’il soit en lien avec les valeurs, la politique et la stratégie menée de façon globale»

Cette entraide spontanée et ce mécénat finissent par coûter très cher à la population qui se retrouve sans services sociaux dignes de ce nom. On leur substitue des fondations caritatives qui doivent faire le sale boulot. La soupe populaire en guise de sécurité sociale.

Comme l’explique Naomi Klein, cette manœuvre, loin d’être désintéressée, finit par se retourner contre les personnes qu’elle est censée servir. Dans le cas de Nouvelle Orléans, contre les populations pauvres et noires. Ceux qui y sont retournés après l’ouragan ont vu leur loyer doubler avec des écoles et des hôpitaux mis sous tutelle du privé. Cette tragédie fut cependant une excellente aubaine pour les riches qui s’empressèrent de phagocyter l’action de l’Etat, ses services sociaux et tous ses marchés publics.

Par l’entremise de fondations caritatives et en sous-traitant à des volontaires non rémunérés ou précarisés, la politique philanthrocapitaliste de la soupe populaire ne s’inscrit pas dans la durée comme une véritable politique de service social et public. Comment croire à des mesures dignes de la cour des miracles ? Les mesures ponctuelles ne règlent pas les défis sociaux, il faut des solutions structurelles. Un Etat qui ne donne plus la priorité aux services publics et se dessaisit de ses missions traditionnelles au profit d’organismes privés par la sous-traitance ou la charité est un Etat qui se désengage de sa mission d’arbitre d’une justice sociale équitable pour tous.

A contrario, j’oserais dire que si la justice était partout et pleinement réalisée, la charité n’aurait plus lieu d’être. Le respect d’un droit ne doit pas dépendre de la disposition des subjectivités individuelles. A plus forte raison lors de grandes catastrophes. La charité est le contraire de la justice. Elle ne remet pas en question les causes de l’injustice, elle tente tout au plus de les diluer. Une véritable réponse à la pauvreté ne peut pourtant s’envisager que dans le cadre d’actions structurelles visant à s’attaquer aux causes. Noami Klein l’explique parfaitement dans son livre avec une pléthore d’arguments à l’appui : les tenants d’un ultralibéralisme tout puissant n’abandonnent jamais leur mode de pensée, la domination. Ces ultras riches, même s’ils maquillent leur action par du philanthrocapitalisme, mettent sciemment à contribution crises et désastres pour substituer aux valeurs démocratiques, auxquelles les sociétés aspirent, la seule loi du marché et la barbarie de la spéculation.

 

Source: Investig’Action

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