La charité et le volontariat comme thérapie de choc pour un grand remplacement des services publics

L’incendie de Notre-Dame de Paris a offert un bel exemple de philanthrocapitalisme, comme le relève Carlos Perez. Après le drame, certaines grosses fortunes n’ont pas hésité à mettre la main au portefeuille. Signe de grandeur d’âme? Ou symbole d’une époque où la générosité des plus riches s’impose devant des services publics pointés du doigt? Premier article d’une série consacrée au volontariat. (IGA)


L’honneur d’un pays ne réside pas dans la beauté de ses monuments mais bien dans le fait que tous ses habitants aient un toit

L’Abbé Pierre

 

 

Voilà plus de cinq mois de fronde sociale. Cinq mois que des milliers de personnes battent le pavé dans toutes les villes de France. Elles crient haut et fort leur malaise, leur désarroi et leur rage face à l’injustice fiscale, face à l’injustice salariale et face au manque de démocratie, confrontées qu’elles sont à un pouvoir néolibéral resté aveugle, sourd et muet depuis plus de trente ans.

Pris de panique devant une telle fronde que la France n’avait plus connue depuis longtemps, le gouvernement, aidé de ces alchimistes, a bricolé une poudre de perlimpinpin, parole de président. Juste une porte de sortie acceptable pour se maintenir au pouvoir et détourner l’attention des contestataires. Le pouvoir a tenté de profiter d’une parodie de débat pour essouffler le mouvement. Il a même surfé sur l’incendie de Notre-Dame de Paris pour demander aux gueux, entrés en rébellion, de marquer une trêve au profit de l’unité nationale. La manigance est subtile, dans une grande opération de philanthrocapitalisme organisé par des médias mainstream à sa botte. L’appareil politique saisit ainsi très vite l’opportunité et fait appel au mécénat, aux dons, à la charité chrétienne. C’est-à-dire à tous les amis du CAC 40 à la fibre patriotique. Il faut aussi faire appel à la décence commune du peuple, comme dirait Orwell, pour régler la crise économique, politique et sociale.

Pour la bourgeoisie, les crises et les chocs sont des opportunités bien utiles qui peuvent être mises à profit grâce à un bon appareil de propagande. Elles peuvent même s’avérer très efficace pour renforcer son pouvoir de domination. Il faut faire dans la pédagogie humanitaire, en boucle, pour montrer au peuple qu’il se trompe et que le gouvernement est capable d’empathie et de solidarité. Dans une société bourgeoise, l’appel au don et à la charité chrétienne est ce qui se fait de mieux. Cela a même pour fonction discrète de prouver que cette façon de procéder fonctionne mieux et est plus redistributive que les services sociaux. Cette manœuvre, pas désintéressée, doit offrir un répit au pouvoir et faire d’une pierre deux coups en éteignant à la fois le feu de la cathédrale et celui de la contestation sociale.

Nous sommes dans la « nouvelle philanthropie » ou le « philanthrocapitalisme » qu’Edwards définissait aux Etats-Unis de la façon suivante:  « Une action privée qui ne vise pas seulement à faire des dons ou à soutenir des organisations existantes, mais plutôt à concevoir leurs contributions comme un investissement qui aura des retombées à plus ou moins long terme, à faire la preuve que les stratégies employées dans le monde de l’entreprise privée sont aussi applicables pour régler les problèmes sociaux. »

La pratique permet de répondre à un besoin fondamental : comment faire pour que les prédateurs attachés au pouvoir, les 1% les plus riches qui ont mis la France à sac, passent pour des gens formidables ? L’idée n’est pas nouvelle, la bourgeoisie doit se rabattre sur ces valeurs, le mécénat et la philanthropie, en guise de justice sociale. Et elle profite de l’occasion pour faire péter les verrous de la sanctuarisation des services publics. « Voler en grand et restituer en petit, c’est la philanthropie« , ironisait déjà en 1887 l’économiste et écrivain Paul Lafargue.

Ainsi, pour l’incendie de Notre-Dame de Paris, une opération de récolte de fonds s’est vite mise en place et les mécènes du CAC 40 n’ont pas traîné à mettre la main au portefeuille. En 24 heures, plus d’un milliard d’euros étaient amassés. Pas pour les laissés-pour-compte du système, mais bien pour réparer la cathédrale. Rappelons que ces dons peuvent être défiscalisés.

« Les individus qui décident d’investir dans une fondation ont leurs raisons de le faire. Toutefois, cela soulève des questions de l’ordre de la gouvernance puisque, bien sûr, l’argent fourni par les fondations pour mener leurs activités échappe au système d’imposition. Par conséquent, le gouvernement se prive d’une part de revenu qui lui aurait permis de réaliser sa mission« , relèvent Élise Ducharme et Frédéric Lesemann.

Voilà le boulevard de la réconciliation des classes sociales. Pour les plus riches, l’occasion est trop belle de reprendre la main et le fil d’une politique quelque peu bousculée par la contestation. Le message est clair. Le mécénat, le don et le volontariat sont la bouée de sauvetage du système. Ils ont pour vocation de remplacer les services sociaux. Ils veulent nous faire comprendre que le philanthrocapitalisme, les fondations caritatives et les joint-ventures qui s’y attachent sont bien plus performants que l’Etat, l’entraide spontanée est plus efficace que les services sociaux de l’Etat.

Cela fait des années que les gouvernements successifs, en particulier celui de la Macronie, cherchent à discréditer l’Etat en privatisant des pans entiers des services publics pour ne garder que les fonctions régaliennes comme l’armée, la sécurité et la diplomatie. Ils martèlent que l’Etat ne peux pas tout faire et ne doit pas tout faire. La petite musique se répète inlassablement pour nous convaincre de leur inutilité, les services sociaux sont une catastrophe car ils creusent la dette publique.

« En outre, les acteurs de la nouvelle philanthropie tendent à vouloir effacer les frontières entre les secteurs à but lucratif et non lucratif. Il faut faire entrer les services dans une logique de marché, qui, selon eux, profitera à tous. Ils se posent en critiques de l’action étatique qui n’a pas réussi, à leurs yeux, à prouver son efficacité« , poursuivent Élise Ducharme et Frédéric Lesemann.

Suffira-t-il d’une représentation théâtrale magistrale, Le feu de Notre-Dame de Paris, pour convaincre ? Les acteurs et la mise en scène sont prêts. Le pitch est convaincant, c’est une histoire de mixité et d’entraide qui doit nous faire oublier les contradictions de classes sociales pour mettre tout le monde d’accord. D’après ce scénario, les individus isolés, leur morale, leur bon sens commun sont bien plus efficaces que l’Etat et ses services sociaux. En quelques heures, les philanthropes savent s’entraider et régler le problème que l’Etat ne peut régler. Le décor est planté, la pièce peut commencer. Cette nouvelle tragédie d’Orphée va-t-elle plaire ? Le public se laissera-t-il berné par le chant des sirènes ?

 

Source: Investig’Action

Photo: Marind