L’indigénisme ou comment assimiler l’Indien à la nation

Dès la seconde moitié du XXème siècle, l’État-nation péruvien, comme la plupart des États en Amérique latine, met en place des « politiques indigénistes ». Ces politiques s’inscrivent dans le cadre de l’émergence d’États-nations postcoloniaux dans lesquels l’unité politique est considérée comme nécessitant une unicité culturelle. Il s’agit d’unifier afin de créer une nation homogène. La pluralité culturelle est donc perçue comme menaçant l’unité nationale.

 

Nationalement, on se demandait comment éliminer les différences ethniques, raciales et culturelles, et comment construire sa spécificité face à l’Espagne dont il faut se démarquer. La nouvelle frontière avec l’Espagne que constitue la fin de la colonisation suscite une redéfinition identitaire de soi, qui prend la forme d’une nation culturellement homogène.

Ce face-à-face identitaire avec l’ancien colonisateur a déterminé le regard sur les altérités internes. Il fallait assimiler l’Indien à la nation et au progrès, c’est-à-dire l’intégrer économiquement aux forces productives : « Ces politiques indigénistes ne semblent pas circonstancielles mais bien déterminées par une logique inhérente aux systèmes économiques. » (1)

Une idéologie officielle à l’égard des Indiens se met alors en place : on valorise l’Indien préhispanique, archéologique, et dévalorise largement l’Indien contemporain, celui du présent. La valorisation du passé indien se bâtit donc sur la base d’une dévalorisation des « identités » indiennes du présent. L’indigénisme devient dès lors un mode d’action pour unifier la nation. Celui-ci passe notamment par les milieux littéraires et artistiques, qui, dès le XIXème siècle, se donnent pour but de créer une littérature et un art nationaux.

Les politiques indigénistes sont déterminées historiquement. Elles s’inscrivent dans les processus de colonisation et de décolonisation, mais également « dans des séquences qui correspondent logiquement et chronologiquement aux différentes phases de l’édification locale du capitalisme. » (2) La décolonisation politique n’a pas signifié la rupture avec l’ensemble de l’héritage colonial. La conception unicitaire de la nation, par exemple, rappelle les constructions nationales des pays colonisateurs qui, eux aussi, ont connu des processus de lutte contre les altérités internes dans le vaste mouvement d’unification d’un marché national, que nécessitait le nouveau mode de production capitaliste. L’instauration de « capitalismes dépendants » après les indépendances semble avoir reproduit ce même besoin et ce même modèle national. Les « politiques indigénistes » ont été l’instrument de justification idéologique du projet assimilationniste.

Pour comprendre plus précisément ce que l’on entend par « politiques indigénistes », il me faut revenir brièvement sur la situation des Indiens à partir de l’époque coloniale. Plusieurs groupes d’acteurs collectifs ont, dans l’histoire, contribué à la construction de l’indigénisme.

Dès 1511, des débats quant au sort réservé aux Indiens apparaissent. Le prêtre espagnol Bartholomé de las Casas, affirmant l’appartenance des Indiens à l’humanité, et les considérant comme des êtres nobles et pacifiques, s’oppose rapidement à la servitude forcée de ceux-ci, et incarne en cela la naissance de l’indigénisme. Si ce « problème indien » naît avec la conquête espagnole, ça n’est pas un hasard. L’Indien est, en effet, « une invention du colonisateur et un produit de la relation coloniale qu’il instaure. » (3)  Ce qui caractérise l’Indien, ça n’est donc pas seulement le fait qu’il parle une langue différente de la langue officielle, qu’il ait des caractéristiques phénotypiques spécifiques ou qu’il partage un certain nombre de valeurs, mais c’est avant tout la situation de dépendance sociale, économique et culturelle dans laquelle il se trouve par rapport aux Blancs, aux Créoles ou aux Métis.

Mais, très vite, les Créoles (Espagnols d’Amérique) veulent se distinguer des Espagnols d’Espagne. Ce besoin de distinction s’inscrit dans des préoccupations économiques et d’accès aux postes de pouvoir. Ils valorisent, dès lors, leur naissance continentale et s’affirment comme purs Américains. Pour ce faire, ils découvrent le passé indien du Pérou, le valorisent, le revendiquent, et se l’approprient.

Cependant, cette définition de soi des Créoles ne se déploie pas seulement vis-à-vis des « Espagnols », mais également vis-à-vis des communautés indiennes. S’ils se disent vengeurs des dirigeants Incas, ils méprisent en même temps la population indienne contemporaine.

Si le premier vecteur de l’indigénisme, symbolisé par Las Casas, est la remise en cause de la négation totale que constituent la conquête et la colonisation, le second est le besoin de distinction des Créoles tant vis-à-vis des Espagnols que vis-à-vis des Indiens réels du présent. Revendiquer une indianité abstraite pour mieux rejeter l’indianité concrète est la logique idéologique correspondant aux intérêts économiques de cette partie de la population. Revendication pour le passé et distinction pour le présent sont donc les deux modalités de ce vecteur de l’indigénisme.

Un troisième vecteur de l’indigénisme est repérable dans les politiques économiques mises en œuvre au moment de l’indépendance. Dès juillet 1821, « le problème indien », comme l’appellent les élites dirigeantes, est perçu comme une question politique et agraire. Les indépendances sont toujours la libération de nouvelles opportunités pour des catégories sociales jusque-là comprimées par le système colonial classique.

L’accaparement des terres devient un enjeu pour ces catégories accédant au pouvoir politique. Les indépendances se traduisent en conséquence également par un mouvement de privatisation foncière et une dégradation des conditions de vie des Indiens. Ainsi, José Carlos Mariátegui, fondateur du Parti Socialiste, puis du Parti Communiste Péruvien, affirme dans son célèbre ouvrage Sept essais d’interprétation de la réalité péruvienne (1928) :

« La République devait élever la condition de l’Indien. Et, bafouant ce devoir, la République a paupérisé l’Indien, aggravé sa chute et accentué sa misère. La République a signifié, pour les Indiens, l’ascension d’une nouvelle classe dominante qui s’est systématiquement approprié ses terres. ». (4)

Le colonialisme espagnol laisse ainsi place à un néocolonialisme interne, et sous couvert d’une meilleure intégration de l’Indien à la nation, le discours indigéniste devient un subterfuge de la classe dominante qui continue de le dominer économiquement. Ainsi, « à la suite de la dissolution de l’État colonial, les Indiens cessèrent d’être des sous-fifres du roi mais ils ne se convertirent pas pour autant en citoyens péruviens. »(5)  La fin de la domination coloniale ne signifie pas, pour les Indiens, la fin de la domination.

La dépossession foncière suscite des résistances des communautés indiennes, et de nombreuses insurrections indiennes éclatent dès la seconde moitié du XIXème siècle. Longtemps silencieuse, la population indienne devient réellement partie prenante dans la vie politique du pays, et les élites créoles sont contraintes de forger une idéologie de justification de leur politique à l’égard du « problème indien ». Elles mettent alors en place un véritable arsenal législatif visant à faire taire ces révoltes populaires.

Ces législations feignent alors de résoudre ce « problème indien » dans l’intégration, c’est-à-dire dans l’assimilation des minorités dites culturelles à un modèle d’identité homogène, celui des Créoles de la côte. Cette assimilation est censée apporter avec elle l’amélioration des conditions matérielles d’existence et l’égalité. C’est la naissance de l’indigénisme.

En 1867 se crée la première société indigéniste : la Société Amie des Indiens, ayant pour but de résoudre le « problème indien ». Selon les indigénistes, la population indienne constituerait une race inférieure, et l’Indien serait condamné à disparaître en tant qu’être racial : « Il s’agit de la lutte entre la civilisation et la barbarie, et comme la fraction la moins instruite du Pérou est celle qui forme la grande majorité de la population, on peut craindre que ce combat déjà commencé prenant de l’ampleur, elle finisse par vaincre et la République régresse ou se limite alors à la portion côtière du pays. » (6)

Nous sommes en quelque sorte, avec cette idéologie, en présence d’une version nationalisée de la fameuse « mission civilisatrice » de la colonisation qu’ont promue toutes les puissances coloniales.

Face au danger de régression barbare, le brassage culturel est promu comme outil de disparition des « races indiennes ». L’Indien devrait ainsi fusionner avec la population Blanche, afin d’engendrer une race métisse qui serait la race nationale. Le métissage par blanchiment de la race serait alors un moyen d’enrichir et de régénérer les races. Ainsi, la « race cosmique », comme l’appelle l’écrivain et politicien mexicain José Vasconcelos, devrait conduire à la construction d’une race universelle. 

Cet indigénisme, que l’on peut qualifier de racialiste, serait caractérisé, selon Henri Favre, par la « contradiction entre la nécessité reconnue du métissage et la volonté affichée de créer à travers lui une nation blanche. » (7)

Tout en affirmant protéger les spécificités indiennes, les politiques indigénistes visent en fait à les intégrer, donc à les éliminer. Pour devenir Péruvien, l’Indien doit cesser d’être Indien. Le métissage est donc perçu comme processus de blanchiment.

Le premier âge de l’indigénisme pourrait donc se définir comme étant un indigénisme raciste, même si ce racisme se présente comme étant d’inclusion.

Dès les années 1910, la fascination que l’Amérique latine avait pour l’Europe prend fin, et les créoles commencent à remettre en cause l’influence européenne. S’opère alors un retour sur le passé et les cultures indiennes, qui sont revalorisés. Il ne s’agit plus d’européaniser l’Indien, mais de fusionner les traditions indiennes et européennes, afin de créer une culture entièrement nouvelle. La nation est alors pensée comme un tout homogène, porteuse d’une culture métisse ayant su se nourrir de l’apport des trois grandes cultures : espagnole, indienne et africaine.

La mise en place de politiques assimilationnistes, ou indigénistes, favorise ainsi la « nationalisation » des Indiens et des Afro-descendants. Comme le veut cet indigénisme, le terme de « métissage » ne se réfère plus au mélange des races mais à celui des cultures.

Le second âge de l’indigénisme est donc celui de l’indigénisme culturaliste. Il s’inscrit dans un processus progressif mondial de délégitimation du racisme biologique et de son remplacement par un racisme culturaliste. Dans les deux cas cependant, il s’agit de faire disparaître les cultures indiennes par un brassage censé être facteur de progrès et de civilisation.

Si à travers cette nationalisation des Indiens, les politiques indigénistes visent en premier lieu leur intégration économique, et donc leur intégration à la structure nationale de classe, cette intégration passe également par une assimilation culturelle. La présidence de Leguía, de 1919 à 1930, marque le développement voire l’explosion des lois indigénistes destinées à l’assimilation culturelle des Indiens à la nation péruvienne.

Une autre composante essentielle des politiques indigénistes est donc la réforme de l’éducation. Celle-ci est conçue comme un « moyen d’émancipation et de promotion individuelles » autant qu’un « instrument de modernisation sociale ». L’école a pour mission de « mettre la culture à la portée de tous, mais aussi donner à tous la même culture. » (8)

On retrouve une fois de plus cette volonté homogénéisante, dans le but d’unifier la nation et d’en gommer les caractéristiques indiennes. Ainsi, en 1929 est créée, à l’intérieur du ministère de l’Instruction Publique, la Direction de l’Éducation Indienne. En 1939, le gouvernement met en place des « brigades de culturisation », visant à enseigner aux Indiens les rudiments de l’espagnol, de l’hygiène et de l’agriculture moderne. Cette même année, le président Manuel Prado met les thèmes indigénistes au centre de sa campagne électorale, et adopte la devise « gouverner c’est éduquer ». Il s’agit dès lors de « culturiser l’Indien » (9) et de le castillaniser.

Ainsi, « la politique indigéniste peut être définie comme l’action systématique que mène l’État au moyen d’un appareil administratif spécialisé pour induire un changement de contrôle au sein de la population indienne, de manière à résorber les disparités économiques, sociales et culturelles entre indiens et non indiens. » (10)

Le courant indigéniste et sa logique de pensée sont donc caractérisés par une variabilité historique. Au premier âge, correspondant à l’indigénisme raciste visant à blanchir les identités succède l’indigénisme culturaliste ayant pour objectif d’assimiler les Indiens à la nation en les civilisant. Ce sont les luttes sociales des premiers concernés qui conduiront à une nouvelle logique de pensée : l’indianisme.

A suivre dans le prochain numéro du Journal de Notre Amérique…

 

Notes:

(1) GRAL (Centre interdisciplinaire d’études latino-américaines), Indianité, ethnocide, indigénisme en Amérique latine, Paris, Éditions du CNRS, 1982, p. 260.

(2) Favre H., « Capitalisme et ethnicité : la politique indigéniste du Pérou », in GRAL, Op. Cit., p. 80.

(3) GRAL., Op. Cit., p. 3.

(4) Mariátegui J-C., Siete ensayos de interpretación de la realidad peruana, Lima, Biblioteca Amauta, 1982, p. 46.

(5) Mendez C., « República sin indios : la comunidad imaginada del Perú », in Tradición y modernidad en los Andes, Cusco, CBC, 1992, p. 20 ; cité dans Ibañez F., « Sur le multiculturalisme au Pérou », Droit et cultures [En ligne], n°62, 2011/2.

(6) Cité dans Demelas M-D., « Les indigénismes : contours et détours » in GRAL (Centre interdisciplinaire d’études latino-américaines), L’indianité au Pérou : mythe ou réalité ?, Paris, Éditions du CNRS, 1983, p. 30.

(7) Favre H., Op. Cit. (2009), p. 36.

(8) Ibid., p. 89.

(9) Article 39 de la loi d’instruction publique de 1940.

(10) Favre H., Op. Cit. (2009), p.87.

 

Source : Journal de Notre Amérique nº 23