La recette d’une bonne fausse information sur le Venezuela

Les « journalistes » qui souhaitent écrire une fausse information sur le Venezuela ou sur tout autre pays ou groupe qui oserait tenir tête à l’impérialisme des USA n’ont qu’à suivre cette simple recette…

  1. Choisir un ou plusieurs pays/groupes opposés à l’impérialisme étasunien.
  2. Choisir si possible un ancien fonctionnaire maintenant payé par le gouvernement étasunien pour émettre des accusations
  3. Assaisonner avec quelques doses de « guerre contre le terrorisme » et/ou de « guerre contre la drogue »
  4. Saupoudrer avec des opinions d’ « experts » qui travaillent pour des think tanks de Washington ou des ONG financées par les USA
 

Même si ce mélange n’a pas l’air très appétissant, les effets durent très longtemps et peuvent être réchauffés sans problème.

 

Cette recette a été suivie et réutilisée maintes fois, soit par les fonctionnaires étasuniens afin de justifier leurs politiques, soit par des organes de presse. Mais étant donné que les médias sont prêts à tout accepter en termes de politique étrangère, la distinction est difficile à faire ici.

Un exemple tout ce qu’il y a de plus classique était les connexions fantasques entre Chávez et Al-Qaïda (1). D’autres variantes évoquent plutôt des relations avec les FARC (2), les cartels mexicains, et le partenaire de danse favori est le Hezbollah (3). D’un côté les relations étasuniennes avec Al-Qaïda sont un petit peu plus compliquées aujourd’hui, puisque ces extrémistes risquent le bombardement s’ils se trouvent en Irak mais sont soutenus s’ils passent la frontière syrienne. D’un autre côté, le Hezbollah est le principal obstacle à l’hégémonie d’Israël et à la colonisation de la Palestine. Ce type de propagande rappelle tous les efforts qui ont été faits pour fabriquer des connexions entre Al-Qaïda et Sadam Hussein afin de justifier l’intervention en Irak. Certains médias avaient même tenté de nous faire croire que la Corée du Nord livrait des armes au Hamas !

L’histoire la plus récente implique le nouveau vice-président nommé, Tareck El Aissami, qui est un ingrédient parfait à cause de ses origines moyen-orientales. Même s’il est né et a passé toute sa vie au Venezuela, ses parents sont des immigrants druzes venus du Liban. La tempête a été déclenchée par un « sujet » de CNN sur l’ambassade vénézuélienne en Irak qui vendait des passeports à des personnes dangereuses pour qu’elles attaquent les USA ou l’un de ses alliés. Cette opération était censée avoir été dirigée par Tareck El Aissami (4). Cette histoire a été directement citée par Marco Rubio au cours d’un nouvel appel à plus de sanctions contre le Venezuela lancé par certains législateurs étasuniens. Elles ont fini par être appliquées plus tard par le ministère des Finances, à cause de liens supposés entre El Aissami et les cartels mexicains. Encore un peu et même les Nord-Coréens auraient pu participer à la fête.

Tareck El Aissami portant une compromettante écharpe palestinienne.

 

Au final, il y a plein d’éléments qui ne collent pas. À commencer par la question du Hezbollah planifiant des attaques contre les USA, mais nous n’entrerons pas dans les détails ici. Il suffira de dire que les preuves de l’implication du Hezbollah dans quelque attaque terroriste sur un sol étranger sont, au mieux, très minces. Ensuite il y a le problème du sectarisme. Les médias occidentaux, sur ordre de leurs alliés occidentaux au Moyen-Orient, continuent d’agiter cette soi-disant sérieuse menace chiite, où l’Iran et le Hezbollah conspireraient même afin de réorganiser la démographie et de créer un corridor chiite au Moyen-Orient. Pourtant, leur allié au Venezuela est un Druze. Les affirmations de l’existence de camps d’entraînement vénézuéliens au Liban et vice versa sont tout aussi ridicules. L’ennemi du Hezbollah est à ses portes, mais curieusement il aurait besoin de camps d’entraînement situés à l’autre bout du monde ! Les liens avec le trafic de drogue exposés par le ministère des Finances sont tout aussi douteux et ont été brillamment démontés par Larissa Costas (5).

Misael López, le « témoin vedette » du sujet de CNN, s’est révélé être par la suite un proche associé d’Ana Argotti, elle-même très proche de Lilian Tintori et Leopoldo López, le politicien de la droite dure emprisonné pour son rôle dans des actions violentes en 2014 lors des guarimbas [barricades, NdT] qui avaient entraîné plus de 40 morts. Argotti a défendu plusieurs membres de l’opposition accusés de crimes violents pendant cette période. Quant à Misael López, il est également dans le collimateur de la justice pour des faits présumés de harcèlement sexuel et pour avoir supposément retiré des fonds depuis l’ambassade du Venezuela à Bagdad (6).

 

Cartels insaisissables et traitement à deux vitesses.

 

Une autre fausse histoire très médiatisée et qui a entraîné des sanctions impliquait Diosdado Cabello, une figure importante du PSUV [Parti socialiste unifié du Venezuela, NdT] au pouvoir et président de l’Assemblé Nationale à l’époque. Basée sur le récit d’un ancien garde du corps reconverti en témoin-vedette et vivant désormais confortablement aux USA, Cabello a été accusé d’être le chef de l’insaisissable Cartel de los Soles (7). Il s’agit d’un présumé cartel très important en Amérique latine dirigé par l’armée vénézuélienne. Le problème ici c’est que contrairement aux histoires que l’on entend sur des cartels qui se sont fait connaître grâce à la violence ainsi qu’en marquant leur territoire, il s’agit là d’un cartel de drogue dirigé depuis les plus hautes sphères de l’État vénézuélien et opérant sans que personne ne s’en rende vraiment compte. C’est un cartel de drogue version Illuminati.

Diosdado Cabello avec Président Nicolas Maduro

Le Venezuela est souvent présenté comme un obstacle à la guerre contre la drogue, mais la vérité c’est que le principal acteur sur le marché de la cocaïne est le voisin colombien, le meilleur ami de l’empire et le plus important bénéficiaire des aides étasuniennes de l’hémisphère. Toute liste de fonctionnaires reliés au trafic de drogue devrait comporter l’ancien président colombien Álvaro Uribe si elle veut être prise au sérieux. Nous parlons ici d’un pays où a éclaté le scandale des para-politiques, révélant que des dizaines de fonctionnaires élus avaient des liens avec des groupes paramilitaires, cœur et âme du trafic de drogue (8). Et on n’entend pourtant jamais d’histoire sur des politiciens colombiens ou sur des officiels militaires, qui coopèrent étroitement avec l’armée étasunienne, impliqués dans des activités illégales. Aucune sanction n’a jamais été prise contre eux non plus.

Ce traitement à deux vitesses n’est scandaleux que si l’on croit que la guerre contre la drogue est réellement faite pour éradiquer le trafic de drogue. Elle est en réalité plutôt faite pour le gérer. En fait, la drogue a été très utile pour les agences étasuniennes, pour pacifier les communautés noires dans les années 70 par exemple et enrayer ainsi le mouvement de libération noire. Associée à une législation draconienne et à des sanctions très sévères, elle sert aujourd’hui à nourrir la très lucrative industrie pénitentiaire. Dans tous les cas, de larges quantités de cocaïne sont consommées à l’endroit même où l’argent est blanchi, c’est à dire à Wall Street. Même lorsque qu’un large dispositif de blanchiment d’argent est découvert au sein d’une grande banque étasunienne (9), une petite tape sur la main et une amende équivalent à un bénéfice sur quelques jours est le maximum que l’on puisse espérer.

 

Un environnement à base de fausses informations

 

Rien de tout cela ne vise à soutenir ou à exonérer El Aissami, Cabello ou quiconque d’autre. Mais ces informations et ces accusations sans fondement (de même que celles visant des fonctionnaires moindres tels que Néstor Reverol) ne sont pas faites pour prouver quoique ce soit ou pour entraîner l’ouverture de poursuites judiciaires. Elles sont simplement livrées comme cela et relayées aveuglément par un média dépourvu d’esprit critique, elles servent à créer un environnement. À partir de maintenant, à chaque fois que Tareck El Aissami apparaît aux informations, on lira qu’il est lié au terrorisme et au trafic de drogue, et par conséquent quoiqu’il dise ou fasse sera inscrit dans cet environnement.

Durant les deux dernières décennies, le Venezuela a été une épine dans le pied des USA, le poil à gratter de Washington soucieux de retrouver le chemin de l’indépendance (de la « deuxième indépendance »), et tête de pont de la lutte pour une intégration régionale émancipée des intérêts de l’empire du Nord. Les USA ont répondu par une traditionnelle opération de changement de régime en déstabilisant à tour de bras, en finançant des groupes d’opposition, en imposant un blocus financier de facto au Venezuela, et en travaillant même à la chute des prix du pétrole. Leurs alliés naturels que sont les élites vénézuéliennes ont également été indignés d’être privés d’un pays qu’ils avaient l’habitude de contrôler et conspirer est devenu leur nouveau mode de vie.

Et c’est la raison pour laquelle ces fausses informations sont des justifications préalables pour un futur coup d’État ou une future ingérence. Si l’un des deux scénarios venait à se produire, les médias auraient déjà toutes les références à ces fausses informations qui présentent le Venezuela comme un État voyou, en faillite et en lien avec le terrorisme et le trafic de drogue. Le coup d’État ou l’ingérence serait alors vu comme le gentil empire essayant de protéger le monde contre cette menace.

L’empire, les élites locales et les médias continuent de sous-estimer le pouvoir des masses qui ont été réveillées grâce au chavisme et qui ont vu ce dernier les placer devant et au centre de son projet. Il existe aujourd’hui une conscience politique, une ferme conviction que le peuple doit écrire sa propre histoire, et il faudra plus que des fausses informations venant des médias propagandistes pour restaurer l’ex-statut colonial du Venezuela. Comme le disait Chávez :

« Ici personne ne se rend, bordel ! »

 

Notes:

(1) « Des associations américaines portent plainte contre Hugo Chávez pour actes de terrorisme présumés et violation des droits de l’homme », en anglais

(2) Même si les FARC ont été impliqués dans le trafic de drogue, c’était la plupart du temps en bas de l’échelle afin d’échapper à l’impôt sur la vente des récoltes de coca. Les associer eux, et eux seulement, au trafic de drogue en Colombie est incroyablement malhonnête et exonère ceux qui profitent le plus de ce trafic.

(3) « Le nouvel axe du narco-terrorisme : Hezbollah et Venezuela », en anglais

(4) « Le Venezuela a-t-il délivré des passeports à des individus liés au terrorisme ? », en anglais

(5) « Les fake news du Département du Trésor US », en espagnol, traduction française ici

(6) « Selon la ministre des Affaires Étrangères, les accusations de trafic de drogue contre le vice président du Venezuela ne tiennent pas », en anglais

(7) « Les USA sont-ils à l’origine des accusations de trafic de drogue contre un politicien vénézuélien ? », en anglais

(8) « Réflexion sur le « narco-paramilitaire » État colombien », en anglais

(9) « Comment une grande banque étasunienne a blanchi des milliards de dollars appartenant à de sanglants gangs de drogue mexicains », en anglais

 

Traduit de l’anglais par Rémi Gromelle

 

Source : Journal de Notre Amérique nº 23

 

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