Une chaleur jamais vue : la « fin de partie » climatique ?

Nous connaissons un été très chaud et très sec. Certains trouvent cela plaisant et pour nos gouvernements, il n’y a pas encore de quoi s’affoler. En réalité, il est grand temps de tirer la sonnette d’alarme. Selon les experts, si nous ne changeons pas de cap rapidement, nous risquons de nous retrouver face à la « fin de partie » climatique. Pendant ce temps, l’orchestre du Titanic continue à jouer comme si de rien n’était.

 

Les faits troublants s’accumulent

La France est en proie à une troisième vague de chaleur cet été. Les températures dépassent les 40°C. Le pays connaît la pire sécheresse de son histoire et deux tiers de ses départements font face à une pénurie d’eau.

Cette année, les flammes ont déjà dévoré une superficie de 480 km², soit sept fois plus que d’ordinaire. La production des centrales nucléaires situées sur le Rhône et la Garonne a été temporairement réduite parce qu’il n’y a pas assez d’eau pour refroidir les centrales.

L’Italie connaît sa pire sécheresse depuis 2003, lorsqu’une vague de chaleur exceptionnelle avait emporté 30 000 personnes et détruit la production agricole. Un tiers de cette dernière serait en danger cette année. En Suisse, l’armée est mobilisée pour s’assurer que les vaches ne meurent pas de soif.

Les Pays-Bas ont décrété une pénurie nationale d’eau au début du mois d’août. En Allemagne, le Rhin risque de devenir non navigable à partir du 12 août. En Pologne, les autorités ont déjà introduit des restrictions concernant les rivières en raison du très faible niveau de l’eau.

En Norvège, en raison de la météo exceptionnellement sèche, de nombreux réservoirs d’eau ont atteint un niveau historiquement bas. En raison de la réduction de la production hydroélectrique, le gouvernement a décidé de limiter l’exportation d’électricité vers d’autres pays jusqu’à ce que les réservoirs soient reconstitués.

Selon le Système européen d’information sur les incendies de forêt, 19 pays font face à un « risque extrême » d’incendies. En Espagne, au Portugal et en France, on parle même de « risque très extrême ».

L’insoutenable chaleur de l’être

Selon les scientifiques, les sécheresses que le continent européen a connues ces dernières années sont sans précédent depuis 250 ans. À mesure que le climat va se réchauffer, les vagues de chaleur et les sécheresses deviendront plus fréquentes, elles dureront plus longtemps et les pics de température seront également plus élevés. En outre, les vagues de chaleur et les sécheresses sont deux phénomènes qui se renforcent mutuellement.[i] 

Cela devient la nouvelle norme. Il est possible que d’ici dix ans, chaque été en Europe occidentale soit aussi chaud et sec que celui-ci. En plus de ces vagues de chaleur, nous devrons également faire face de façon bien plus répétée à des pluies torrentielles comme celles qui ont frappé l’Allemagne et la Belgique l’année passée.[ii]

Depuis les années 1980, l’exposition à la chaleur mortelle a triplé dans les villes. Elle touche actuellement près d’un quart de la population mondiale. Cinq millions d’individus meurent déjà chaque année en raison de conditions météorologiques extrêmes et les décès liés à la chaleur sont en augmentation.

Selon le ministère français de l’Environnement, la température moyenne de l’air augmentera de 1,4 à 3 degrés Celsius d’ici 2070. Les précipitations diminueront de 16 à 23 % et le débit des rivières de 30 à 50 % dans le sud du pays. Dans les pays voisins, on peut s’attendre à des chiffres similaires.

Si la tendance actuelle se poursuit, la production agricole mondiale pourrait diminuer de 30 % d’ici 2050. Environ 5 milliards d’individus pourraient être confrontés à des pénuries d’eau au moins un mois par an.

La chaleur extrême – définie comme une température annuelle moyenne supérieure à 29°C – pourrait concerner deux milliards d’individus d’ici 2070. D’ici 2060, il pourrait y avoir près d’1,4 milliard de réfugiés climatiques et d’ici 2100, un cinquième de la population mondiale risque de le devenir en raison de l’élévation du niveau des mers.

La fin de partie ?

Le pire, c’est que ces prévisions sont prudentes. Ces dernières années, les climatologues ont constaté que les phénomènes météorologiques extrêmes se produisaient plus rapidement que ne l’avaient prévu les modèles. On a d’abord supposé que les températures et les phénomènes météorologiques extrêmes allaient augmenter progressivement et de façon linéaire. Nous sommes peut-être entrés dans une période où les extrêmes se produiront de façon soudaine, plus fréquemment et avec plus de violence.

Dans une étude récente, un groupe de scientifiques n’exclut pas un effondrement global de la société ou l’extinction de l’humanité. Ils qualifient cette catastrophe de « fin de partie climatique » . La probabilité d’une telle catastrophe est peut-être faible, mais de tels scénarios ne peuvent être exclus, compte tenu des incertitudes entourant les futures émissions et le système climatique.

L’éventuelle accélération du réchauffement est liée aux points de basculement et aux[iii] rétroactions climatiques.[iv] Certains points de basculement pourraient même découler sur un réchauffement de 8°C.[v]

Selon ces scientifiques, « envisager un avenir caractérisé par un changement climatique accéléré sans tenir compte des pires scénarios relève au mieux d’une gestion naïve des risques et au pire d’une stupidité qui pourrait s’avérer fatale » .

Dans ce contexte, il est utile de rappeler que la quantité de CO2 dans l’atmosphère se rapproche actuellement du niveau d’il y a 15 millions d’années. Les températures étaient alors de 3 à 4°C supérieures et le niveau des mers était de 20 mètres plus élevé.

« L’histoire est jalonnée d’avertissements. Le changement climatique (régional ou mondial) a joué un rôle dans l’effondrement ou la transformation d’innombrables sociétés antérieures et dans chacune des cinq extinctions de masse de l’histoire du Phanérozoïque[vi] sur Terre » , affirment les scientifiques.

Beaucoup dépendra des efforts déployés pour le climat au niveau mondial. Si la tendance actuelle se poursuit, on pourra observer une augmentation de 2,1 à 3,9°C d’ici 2100. Si les États respectent pleinement leurs engagements actuels, l’augmentation sera de 1,9 à 3°C. Si tous les objectifs à long terme fixés jusqu’à présent sont atteints, le réchauffement sera de 1,7 à 2,6°C.

« Même ces hypothèses optimistes débouchent sur des scénarios dangereux pour la planète. Des températures de plus de 2°C supérieures aux valeurs préindustrielles n’ont pas été observées à la surface de la Terre depuis le Pléistocène (il y a plus de 2,6 millions d’années). »

Un réchauffement de plus de 2°C est particulièrement préoccupant. Les sociétés humaines sont adaptées à un environnement climatique spécifique. Depuis l’avènement des sociétés agricoles urbaines à grande échelle, il y a environ 12 000 ans, les civilisations se sont développées dans un cadre climatique étroit, avec une température annuelle moyenne d’environ 13°C.

Aujourd’hui encore, les centres d’activité humaine les plus productifs sur le plan économique sont concentrés dans ces zones. Selon les scientifiques, « les effets cumulés du réchauffement climatique pourraient dépasser la capacité d’adaptation des sociétés humaines » .

Nous sommes confrontés à un choix

António Guterres, Secrétaire général des Nations unies, nous met face à un choix : « Nous sommes sur une voie catastrophique. Soit nous sauvons notre monde, soit nous condamnons l’humanité à un avenir infernal. »

Pour sauver le monde d’une dégénérescence climatique, nous avons besoin d’une transition énergétique complète, bien plus conséquente et rapide que toutes les précédentes dans l’histoire du monde. Dans les 30 à 50 prochaines années, 90 % ou plus de l’énergie mondiale actuellement produite à partir de combustibles fossiles devra être fournie par des sources d’énergie renouvelables, par l’énergie nucléaire[vii] ou par des centrales à combustibles fossiles qui enterrent leurs déchets au lieu de les émettre.

Selon l’Energy Transitions Commission, un prestigieux groupe de réflexion dédié au réchauffement climatique, moins d’1 % du PNB mondial[viii] annuel serait nécessaire pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. C’est une somme insignifiante pour sauver le monde d’un changement climatique catastrophique. À titre de comparaison, on estime qu’en 2020,[ix] dans les pays riches, l’ensemble des mesures de relance dans le contexte de la crise du Covid représentait plus de 30 % du PNB.

Il est donc parfaitement possible d’éviter une catastrophe climatique, mais cela nécessitera un changement de cap radical. Jusqu’à présent, la question du réchauffement climatique a été principalement confiée au marché. Songez aux échanges de droits d’émission, aux taxes carbone, au développement de technologies vertes basé sur le marché, etc. Il est clair que nous n’y arriverons pas de cette façon.

Il se trouve également que 100 multinationales ont été à l’origine de 71 % des émissions de gaz à effet de serre entre 1988 et 2015. Il s’agit d’une autre raison pour laquelle l’énergie verte et bon marché doit devenir un service public, tout comme les infrastructures et la technologie à faible émission de carbone nécessaires pour la fournir. Dans le passé, des gouvernements ont mis en place un service public pour des secteurs comme la défense, la santé, l’éducation, la recherche scientifique, etc.

Le temps presse. Nous avons déjà utilisé 86 % du budget carbone[x] qui nous permettrait d’avoir une chance sur deux de rester sous une augmentation d’1,5°C, où 89 % du budget qui nous permettrait d’avoir deux chances sur trois de rester en deçà de cette augmentation. En termes de temps, il nous reste encore 7 à 10 ans pour inverser la tendance. Ce n’est pas pour rien que Guterres parle de « code rouge »’.

 

Source originale: De Wereld Morgen

Traduit du néerlandais par Marc Vandepitte pour Investig’Action

Notes:

[i] L’énergie de la lumière du soleil est en partie utilisée pour faire évaporer l’humidité du sol et des feuilles des arbres. Lorsqu’il fait très sec, il n’y a plus rien à évaporer et toute l’énergie du soleil contribue au réchauffement de l’atmosphère. Par conséquent, il fait encore plus sec et l’atmosphère se réchauffe davantage. C’est un cercle vicieux.

[ii] Les climatologues britanniques estiment que les pluies torrentielles seront 14 fois plus fréquentes d’ici la fin du siècle si les émissions de CO2 restent élevées.

[iii] Un point de basculement climatique est un seuil critique au-delà duquel une perturbation (relativement) mineure peut bouleverser l’état d’éléments majeurs du système terrestre. Selon les scientifiques, des éléments majeurs du système terrestre pourraient franchir un point de basculement dans un avenir proche, entraînant un changement climatique mondial. Ils pensent notamment à la détérioration de la forêt amazonienne, à la mort des forêts boréales au Canada et en Sibérie, à la fonte des calottes polaires ou de la calotte glaciaire du Groenland, à la perturbation de la mousson sur le sous-continent indien, à la détérioration des récifs coralliens et à la disparition du permafrost et de la toundra.

[iv] Une rétroaction climatique implique que le changement d’une variable a un effet sur une deuxième variable, qui à son tour a un effet sur la première variable. Cela génère une réaction en chaîne.
Un bon exemple est l’émission de méthane provenant du dégel du permafrost dans les tourbières gelées de Sibérie. Le réchauffement climatique fait fondre le permafrost, ce qui libère du méthane. Il s’agit d’un gaz à effet de serre très puissant qui accélère le réchauffement, provoquant la fonte d’encore plus de permafrost et la libération d’encore plus de méthane.

[v] Par exemple, la disparition brutale de la couverture nuageuse de stratocumulus (nuages dont l’altitude est inférieure à 2,5 km).

[vi] L’ère phanérozoïque est une période de l’histoire géologique de la Terre qui s’étend sur environ 540 millions d’années jusqu’à nos jours.

[vii] L’énergie nucléaire n’est pas appropriée parce qu’elle est trop coûteuse, qu’il existe un risque de catastrophe nucléaire et que ses déchets dangereux doivent être stockés pendant des siècles.

[viii] PNB signifie Produit National Brut. C’est ce que nous produisons tous en termes de richesse chaque année.

[ix] Elle concerne aussi bien les mesures fiscales (aides directes de l’État aux entreprises, aux familles, etc.) que les mesures monétaires (les banques centrales qui injectent de l’argent sur les marchés financiers).

[x] Le budget carbone est la quantité de CO2 qui peut encore être émise dans l’atmosphère pour limiter le réchauffement climatique à 1,5°C.