Une année de COVID : Le rapport destructeur de l’Organisation Mondiale de la Santé sur l’approche des pays Occidentaux

Dans un rapport dévastateur, l’Organisation Mondiale de la Santé analyse l’accumulation des échecs. Il décrit comment les gouvernements et les organisations de santé publique du monde entier ont réagi lentement et de manière inefficace au coronavirus. L’approche amateuriste de beaucoup de pays occidentaux est choquante.

Aucune préparation   

Le rapport, rédigé par un groupe d’experts,[1] commence par la constatation que le monde n’était absolument pas préparé à cette pandémie. Pourtant, durant des décennies, il avait été prédit qu’une pandémie virale surviendrait inévitablement.

Il y a cinq ans l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) proposait de lancer une recherche urgente sur les coronavirus. Pour les géants pharmaceutiques une telle recherche n’était pas rentable. C’est pourquoi elle n’a pas démarré. Les bénéfices avaient priorité sur l’intérêt général.

Négliger les avertissements

La pandémie s’est déclenchée. Au début de janvier 2020, on découvrait un nouveau coronavirus à Wuhan. Le 24 janvier, il apparaissait que le virus était transmissible d’homme à homme et qu’il était très contagieux. Une semaine plus tard, le 30 janvier, l’OMS déclarait l’état d’urgence sanitaire mondiale.

Certains pays n’ont pas trop attendu et ont réagi directement. Le Vietnam, par exemple, a introduit la distanciation sociale et des contrôles des frontières plus sévères dès la mi-janvier. Le 12 janvier déjà, Taiwan envoyait deux épidémiologues à Wuhan afin d’étudier le virus. Dès le début de février, les voyageurs étrangers étaient systématiquement contrôlés dans beaucoup d’aéroports d’Afrique.

L’OMS et d’autres instances envoyaient régulièrement des avertissements et insistaient sur la gravité de la situation. Mais la plupart des pays occidentaux pensaient qu’ils étaient intouchables. “ Bien trop souvent, ce signal a été ignoré”, souligne le rapport.[2]

De réelles mesures ont été prises par les pays occidentaux seulement à partir de la mi-mars, après le krach boursier (le 12 mars). Selon le groupe d’experts “seule une minorité de pays ont pleinement exploité les informations disponibles pour réagir face aux indications d’une épidémie émergente”.

Une perte de temps précieux

Ainsi un temps précieux a été perdu, au moins un mois et demi. Pourtant, chaque jour compte au début d’une épidémie. Au départ de la première vague, avant que les mesures de protection soient prises, le virus se multipliait par dix tous les dix jours. Cela veut dire que, si les gouvernements occidentaux avaient réagi plus tôt, le degré d’infection (la courbe) et la mortalité conséquente auraient été dix fois moins élevés.

À cause de cette réaction tardive, les services de soins intensifs ont été submergés aux dépens d’autres patients qui avaient besoin d’interventions urgentes. Cela n’a pu qu’accroître le nombre de morts. Le résultat se voit d’une manière évidente dans le tableau ci-dessus.[3] Richard Horton, le rédacteur en chef de la revue médicale renommée The Lancet a conclu que la plupart des décès belges dus au coronavirus auraient pu être évités.

Le rapport reproche également aux responsables des secteurs de la santé d’avoir réagi trop lentement au cours de la phase initiale quant à l’indication que des personnes asymptomatiques pouvaient propager le coronavirus. Pourtant, des rapports venant de Chine et d’Allemagne avaient déjà documenté ce phénomène très tôt. Mais des instances sanitaires éminentes parmi lesquelles l’OMS elle-même, ont donné des avis contradictoires et parfois trompeurs.

L’approche amateuriste

La plupart des gouvernements occidentaux refusaient d’apprendre de l’expérience des pays les premiers touchés. Des mesures évidentes comme la distanciation sociale ou le port de masques ont donné lieu dans nos pays à des débats politiques stériles. Les confinements n’étaient pas à l’ordre du jour puisqu’ils ne correspondaient pas à nos ‘valeurs Occidentales’… jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’autres choix.

Dans beaucoup de pays, il y avait au début de la pandémie un manque d’équipements essentiels, comme des masques, des tenues de protection, de l’oxygène, des respirateurs, etc. Le marché n’est clairement pas en mesure de répondre à une crise sanitaire imprévue. Les économies néolibérales durant de longues années ont également eu comme résultat le manque de personnel médical qualifié, comme cela s’est manifesté dans les établissements pour personnes âgées.

A quelques exceptions près, aucun gouvernement n’a réussi à mettre sur pied un système performant capable de tester, de tracer et d’isoler afin de tenir la COVID-19 sous contrôle. En Belgique ce système n’est même pas encore mis au point.

La méfiance vis-à-vis des autorités

En Occident la méfiance de la population vis-à-vis des autorités était déjà très prononcée. La gestion à l’emporte-pièce de la COVID n’a pu qu’augmenter cette méfiance. Pourtant, la confiance est essentielle pour obtenir de bons résultats dans la lutte contre la pandémie. C’est ce que nous avons appris des expériences dans les pays asiatiques.

À cause de cette méfiance, les mesures n’étaient que partiellement appliquées, des théories complotistes ont pullulé comme des champignons et beaucoup d’opinions erronées ont été mises en circulation. Le premier facteur mène à des infections plus nombreuses et à un prolongement des mesures de sécurité. Les deux autres ont pour effet que le doute sur le vaccin est très fort dans nombre de pays.

Le rapport de l’OMS le résume comme suit : « La crise due à la pandémie de COVID-19 a révélé un déficit de confiance des populations à l’égard des institutions et des autorités dans certains pays. Ce manque de confiance a aussi alimenté l’infodémie[4] et instauré un cercle vicieux de désinformation et de riposte inadaptée. Ce profond fossé en matière de confiance, combiné à une utilisation et à un impact des médias sociaux (…), est une nouvelle illustration de l’échec des ripostes analogiques (les médias classiques, n.d.l.r.) à l’ère du numérique. »

La bourse ou la vie?

Selon le rapport, les gouvernements se sont laissé et se laissent encore trop mener par des considérations économiques dans l’idée que des mesures trop strictes nuiraient à l’économie. A tort.

« Selon une première observation du Groupe indépendant, les résultats économiques ont été meilleurs dans les économies où des mesures de lutte strictes en matière de santé publique ont été mises en place efficacement et, dans ces pays, les résultats sanitaires (…) ont été significativement meilleurs. Le même schéma semble pouvoir être appliqué au rythme du relèvement, les mesures de santé publique les plus strictes étant suivies de reprises économiques plus fortes. »

Le manque d’une intervention résolue a eu comme effet des confinements partiels pour plusieurs mois et l’incertitude sur les marchés. Cela a coûté à l’économie mondiale 7% ou 6000 milliards de dollars. “Il s’agit clairement de dépenser des milliards pour pouvoir sauver des milliers de milliards”, conclut le rapport.

La débâcle vaccinale

Dans le passé, Tedros, le secrétaire général de l’OMS, s’est déjà plusieurs fois irrité de la manière dont les pays riches accaparaient les vaccins. Au moment où les pays riches ont cette année déjà suffisamment de doses pour vacciner trois à cinq fois leurs populations, la plus grande partie des pays les plus pauvres n’ont pas encore eu accès à une dose.

Le rapport de l’OMS est très critique là-dessus : « Les vaccins ne pourront être exploités pleinement si l’accès aux vaccins est déterminé par des intérêts nationaux étroits et la puissance économique (…). Nous ne pouvons permettre l’établissement d’un principe selon lequel il est acceptable que les pays à revenu élevé soient en mesure de vacciner 100 % de leur population alors que des pays plus pauvres doivent se contenter d’une couverture de 20 %.  Ce n’est pas le fait d’être né au Libéria, en Nouvelle-Zélande ou ailleurs qui devrait déterminer la place occupée dans la file d’attente pour la vaccination

Le rapport confirme ce point de vue : “ Seule l’application des principes d’universalité et d’équité nous permettra de sortir tous ensemble de cette crise.”Le nationalisme vaccinal est en outre à courte vue. Dans les mots de Tedros : “Au plus longtemps nous attendons pour procurer des vaccins, des tests et des traitements à tous les pays, au plus vite le virus pourra se propager avec la probabilité de l’apparition de nouveaux variants, qui feront que les vaccins actuels seront moins efficaces et qu’il sera difficile pour tous les pays de se redresser. Personne n’est en sécurité tant que tout le monde n’est pas en sécurité.”

Le ‘mea culpa’ de l’Organisation

Les experts font aussi le ménage dans leur propre maison. Les réformes fondamentales de l’OMS ne se sont pas faites à temps pour se préparer à une pandémie. Mais le problème est plus profond. « L’Organisation mondiale de la Santé n’a pas été dotée de moyens suffisants pour accomplir ce qu’on attend d’elle. » L’organisation fonctionne selon le consensus des gouvernements nationaux et n’est pas compétente pour faire appliquer les règles. Le rapport indique qu’il y a un gouffre entre ce que l’on attend de l’organisation et le financement qu’elle reçoit.

Tout cela “a laissé le monde dangereusement exposé, comme le démontre la pandémie de COVID-19. (…) Cette pandémie devrait avoir pour effet de donner aux États membres une occasion qui n’arrive qu’une fois par génération de reconnaître l’avantage commun que présenterait un ensemble d’outils suffisamment renforcés pour permettre au système international de disposer de solides fonctions d’alerte pandémique et d’endiguement des flambées. »

* * *

La pandémie du coronavirus est la crise sanitaire la plus sérieuse du dernier siècle. Chaque crise éprouve la résilience et la préparation d’une communauté. Les résultats de cette épreuve pour la plupart des pays occidentaux sont dévastateurs.

Espérons que cette crise nous débarrassera de notre sentiment de supériorité persistant vis-à-vis du reste du monde. Mais il est encore plus important que nous utilisons cette crise pour analyser profondément les raisons qui ont conduit à cette débâcle et ce qui est essentiel pour éviter une telle crise dans le futur.

Le rapport confirme les analyses de Richard Horton, Michel Collon et autres.[5] Il est étonnant que les médias à large diffusion ne fassent pas ou si peu entendre ces voix et refusent le débat fondamental sur la manière dont a été abordée la COVID. Il y a encore beaucoup à faire.

 

Source originale: De Wereld Morgen

Traduit du néerlandais par Johan Hoebeke pour Investig’Action

 

Notes:

[1] Le rapport a été émis le 19 janvier. Il a été rédigé par un groupe d’experts de l’Organisation Mondiale de la Santé, dirigé par Helen Clark, ex-premier de la Nouvelle-Zélande et de Ellen Johnson Sirleaf, ex-présidente du Liberia. Vous pouvez trouver le texte complet ici.

[2] De fait le rapport ne cite pas explicitement l’échec des pays occidentaux. Mais en étudiant sur quels pays les critiques du rapport puissent s’appliquer, la conclusion est évidente.

[3] Source : The Economist.

[4] Le terme ‘infodémie’ provient de l’Organisation Mondiale de la Santé. Il s’agit d’un trop-plein d’informations, online et offline, dans le but d’imposer une vision dominante. “ Il s’agit d’essais intentionnels pour propager des informations erronées afin de subvertir la réaction de la santé publique et propager des agendas alternatifs de groupes ou d’individus.”

[5] Richard Horton, ‘The COVID-19 Catastrophe. What’s Gone Wrong and How to Stop it Happening Again’, Polity 2020; Michel Collon, ‘Planète Malade – Enquête & Entretiens’, Investig’Action 2020.

 

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