Trois questions à Bruno Drewski sur les manifestations en Biélorussie

Le président Alexander Loukachenko est au pouvoir depuis 1994 et vient d’être « réélu » avec 80% des suffrages. Si bien que des manifestants réclament sa démission. Mais la Biélorussie n’est pas n’importe quel pays. Cette ancienne république soviétique a résisté aux privatisations néolibérales et à l’invasion des capitaux étrangers. De quoi faire saliver quelques multinationales en Occident. La Biélorussie est également l’une des dernières zones tampons de la Russie, de plus en plus cernée par l’Otan. Assiste-t-on dès lors à une énième révolution colorée en Europe de l’Est? La grille de lecture est trop simple pour Bruno Drewski, spécialiste de la région. Il nous explique qu’à Moscou aussi, les oligarques lorgnent l’économie biélorusse. Quant aux manifestants, anti ou pro-Loukanchenko, ils ne semblent pas prêts à brader leur pays au premier venu.

 

Assiste-t-on à une nouvelle révolution colorée instrumentalisée par l’Occident pour faire main basse sur les entreprises publiques de Biélorussie et investir l’une des dernières zones tampons de la Russie?

Oui et non. Certes, on voit depuis quelques années des militants fréquenter tous ces milieux liés à Otpor, aux révolutions colorées et aux activistes des printemps arabes soutenus par l’Occident. Le phénomène existe, c’est incontestable. Mais la situation en Biélorussie est différente, car la société est différente. Les arguments pro-occidentaux et pro-capitalistes habituellement avancés  dans tous ces pays d’Europe de l’Est qui voulaient rejoindre l’Union européenne et l’Otan ne sont pas populaires auprès des Biélorusses. Les manifestants se contentent donc de pointer le côté dictatorial du régime.

Par ailleurs, il n’y a pas de consensus au sein des chancelleries occidentales. L’Allemagne surtout est bien consciente que pour éviter une troisième guerre mondiale, il est exclu que la Biélorussie rejoigne l’Union européenne et l’Otan. Ce pays se situe à moins de 500 km de Moscou, il fait partie de la banlieue russe. Leurs deux armées sont par ailleurs complètement intégrées l’une à l’autre. En Occident, beaucoup sont donc conscients des limites à ne pas dépasser. Dans les milieux impérialistes, cela n’empêche pas certains d’espérer semer l’anarchie en Biélorussie comme dans tous les pays qui échappent à leur influence. Des têtes brûlées rêvent de faire de la Biélorusse le point de départ d’une révolution colorée qui gagnerait Moscou. Mais il n’y a pas de bloc monolithique aussi puissant que pour l’Euromaidan ou le renversement de Milosevic par exemple. Cela montre aussi que la Russie est devenue un acteur incontournable, et elle a ses propres intérêts immédiats en Biélorussie.

Il semble en effet qu’il n’y a pas qu’en Occident que l’on souhaite voir tomber Loukachenko. En Russie aussi, des voix s’élèvent contre le président biélorusse. Pourquoi? Et comment Poutine se positionne-t-il au milieu de tout cela?

Effectivement, Loukachenko n’est pas plus populaire dans les cercles dominants russes que chez les Occidentaux. Il a mené une politique très indépendante et le modèle économique biélorusse n’est pas compatible avec le capitalisme néolibéral. Or, en matière de néolibéralisme, la Russie n’a rien à envier à l’Occident. Le gouvernement russe peut parfois défendre une position politique anti-impérialiste comme en Ukraine ou en Syrie, mais c’est toujours en fonction des intérêts de la bourgeoise russe. Et cette bourgeoisie veut étendre ses possessions et ses capitaux dans les pays où c’est possible. Autrement dit, les oligarques russes salivent tout autant que les impérialistes occidentaux sur cette économie biélorusse qui échappe à leur emprise.

Le régime de Loukachenko est en effet le seul de l’ex-Union soviétique qui a empêché la privatisation néolibérale de son économie avec l’ouverture des frontières aux capitaux étrangers. Il est le seul qui a résisté à cette fameuse « concurrence libre et non faussée ». Et c’est une résistance insolente, car nous avons en Biélorusse de grandes entreprises publiques qui sont concurrentielles sur le marché international et qui montrent ainsi qu’il n’est pas nécessaire d’être privatisé pour être efficace. À l’époque par exemple, l’Union soviétique comptait deux usines de tracteurs. L’une en Russie, l’autre en Biélorussie. Celle de Russie a fait faillite après avoir été privatisée. Celle de Biélorussie existe toujours et domine le marché de l’ex-Union soviétique. Dans beaucoup d’autres domaines de pointe, les meilleures usines de Biélorussie rivalisent avec les grandes entreprises occidentales ou russes. Si bien que tant en Occident qu’en Russie, on lorgne ce trésor.

On le voit, il y a de nombreux intérêts opposés. Et au milieu de tout ça, Poutine avance avec précaution. Ce qui est certain: il ne veut pas d’une révolution colorée qui pourrait s’étendre à la Russie et il veut préserver l’armée biélorusse. Mais Poutine veut également que Loukachenko se soumette, voire qu’il disparaisse. Il a ses candidats, ils attendent dans l’antichambre que la situation se calme. Pour Poutine, la première étape, la plus urgente, est de mettre fin aux tensions. Mais la deuxième étape, permettre aux oligarques russes de faire main basse sur les trésors biélorusses sera difficile à mener, car la population est dans sa grande majorité attachée à son modèle économique.

Ce qui n’empêche pas les manifestations, surtout à Minsk. Quelles sont les revendications? Loukachenko dispose-t-il aussi de soutiens? Y a-t-il un risque de voir des conflits internes?

Il y a des manifestants anti-Loukachenko qui contestent le résultat des élections. Il y a aussi des manifestants pro-Loukachenko dont on parle très peu dans les médias. Dans les deux cas, il y a un consensus sur le refus de privatiser l’économie. Que ce soit à la faveur des Occidentaux ou des oligarques russes, la réponse sera « niet »! Si on se réfère aux seules fiches de salaire des Biélorusses, le niveau de vie est très faible. Mais la population dispose de toute une série de prestations publiques gratuites ou quasi-gratuites pour l’éducation, la santé, les transports en commun, etc. La population n’est pas extrêmement riche, mais elle a des garanties minimales. Trouver du travail n’est pas difficile en Biélorussie. D’ailleurs, on trouve des masses d’Ukrainiens, de Polonais ou de Lituaniens qui font la file pour travailler dans les bars à Londres, mais très peu de Biélorusses. Des Biélorusses qui ont aussi vu ce qui s’est passé dans les anciennes républiques soviétiques « démocratisées » à l’occidentale avec des économies complètement privatisées. Dans ces pays, quelques-uns se sont considérablement enrichis, mais la vie est plus dure pour beaucoup d’autres qui regrettent l’époque soviétique. Enfin, on a pour habitude de se promener en toute sécurité en Biélorussie, ce qui n’est pas le cas dans d’autres pays comme l’Ukraine. La population est également attentive à ça.

Évidemment, le régime de Loukachenko est assez autoritaire ou plutôt paternaliste. Les violences des derniers jours ont toutefois atteint un degré qu’on ne connaissait pas. Certains affirment que des fonctionnaires biélorusses sont payés par des oligarques russes pour réprimer durement les manifestations et mettre Loukachenko sous pression afin qu’il revienne dans le giron de Moscou. C’est peut-être un peu complotiste, mais on sait que beaucoup d’argent est venu des oligarques russes au cours des deux dernières années.

Reste qu’il y a un consensus au sein de la population pour ne pas suivre la voie du capitalisme néolibéral. Et on ne voit pas, comme dans les révolutions colorées, des slogans en faveur d’un changement de modèle économique ou d’un rapprochement avec les institutions européennes. On voit par exemple des manifestants brandir le drapeau nationaliste blanc et rouge qui fait référence à la Biélorussie d’avant l’Union soviétique. Ce drapeau était revenu après l’indépendance de la République de Biélorussie en 1990, mais il avait de nouveau disparu en 1994 avec l’arrivée au pouvoir de Loukachenko. Si le drapeau nationaliste est brandi par des manifestants, on ne voit pas de drapeaux européens. Pour l’anecdote, quelqu’un avait sorti ce drapeau et a été immédiatement prié de le ranger. Que ce soit spontané ou organisé, c’est assez révélateur: les manifestants anti-Loukachenko ne veulent pas s’inscrire dans le sillage de l’Euromaidan.

Ce rejet de la privatisation de l’économie pourrait permettre à la population biélorusse de surmonter ses contradictions. On a vu des groupes de manifestants se croiser, les drapeaux n’étaient pas les mêmes, mais il n’y a pas eu de confrontations. Reste à espérer qu’on ne jette pas de l’huile sur le feu. Il y a des spécialistes qui savent comment provoquer des tensions inutiles et permettre à des problèmes secondaires de prendre racine. Mais ce sera plus difficile en Biélorussie. Il n’y a pas de minorités nationales ou religieuses fortes sur lesquelles les impérialistes pourraient s’appuyer pour déstabiliser le pays comme ils l’ont fait ailleurs.   

 

Source: Investig’Action