Sri Lanka: tensions alarmantes, les Etats-Unis à la manœuvre !

Les événements tragiques intervenus ces derniers jours à Ampara dans le sud-est du pays et surtout à Kandy, l’ancienne capitale historique de Ceylan, devenu en 1972 une République, puis la république socialiste et démocratique du Sri Lanka sont alarmants à plus d’un titre. Ils ont été marqués par des manifestations violentes et anti-musulmanes. Des magasins et des habitations ont été incendiés, on compte plusieurs morts, des blessés, des centaines d’arrestations, le pays est de nouveau sous tension.

 

Dans ces conditions, le président Sirisena et son gouvernement conservateur dirigé par Ranil Wickramasinghe, un Premier ministre discrédité, ultra libéral et aux ordres de Washington, ont décidé l’instauration de l’état d’urgence sur l’ensemble du pays avec le couvre-feu dans de nombreuses villes. Les forces spéciales de l’armée et les réserves de la police sont mobilisées en force sur le terrain, l’usage des réseaux sociaux sur Internet a depuis été bloqué, la censure de la presse rétablie, tous les rassemblements sociaux ou politiques sont interdits.

 

C’est la première fois que de telles décisions sont prises depuis presque dix ans et la fin d’une guerre de trente ans contre le mouvement séparatiste des Tigres tamouls, le LTTE. Il n’est pas inutile de rappeler que cette organisation terroriste longtemps considérée comme la mieux organisée et la plus dangereuse internationalement a bénéficié jusqu’au bout du soutien des puissances occidentales et dans une certaine mesure des Indiens dont l’alliance stratégique avec les Etats-Unis a toujours pour objectif de contenir et refouler l’influence grandissante de la Chine dans la région et dans une certaine mesure celle également de la Russie.

 

Comme ce fut le cas dans le passé, les médias occidentaux relayent complaisamment les déclarations alarmantes sur le retour des conflits interethniques au Sri Lanka. Cette fois, ce n’est plus les Cingalais contre les Tamouls mais les Cingalais contre les musulmans, le bouddhisme contre l’islam. Les ambassades de l’Union européenne et des Etats-Unis sont mobilisées en permanence et à la manœuvre. Elles donnent leurs instructions et recommandations au gouvernement avec une condescendance toute néocoloniale. Des organisations comme « le Crisis Group, HRW, Amnesty » et de très nombreuses ONG grassement financées par la « NED(National Endowment for Democracy) » ainsi que des fondations européennes ou US comme « l’Open Society » de Georges Soros   accusent déjà et sans preuve l’ancien régime du président Mahinda Rajapaksa d’être l’instigateur de cette violence.

 

La réalité, les causes, les responsabilités sont tout autres. Qu’en est-il ?

 

Le contexte sri lankais, depuis les élections de 2015, est marqué par la mise en place d’un gouvernement de droite et l’élection d’un nouveau président issu de l’ancien parti au pouvoir qu’il a trahi sans vergogne.

 

L’action du gouvernement est dorénavant marquée par une libéralisation accélérée du pays ! Ce changement radical s’opère sous le contrôle du FMI, des institutions financières internationales et bien sûr par l’ambassade des Etats-Unis qui a complètement investi les services du gouvernement. L’ambassadeur US joue au vice-roi comme au meilleur temps de la colonisation britannique. Il manœuvre et décide depuis son « bunker » comment on appelle à Colombo les locaux gigantesques de l’ambassade US plantés avec arrogance en face des bureaux du Premier ministre.

 

En termes de progrès de la croissance, le Sri Lanka qui était le second pays en Asie après la Chine, est passé en 3 ans dans le peloton de queue. Ce bouleversement a provoqué une énorme crise économique et sociale, un surendettement spectaculaire, l’effondrement de la roupie et la mise à l’encan du pays. 

 

Le Sri Lanka était hier exportateur de riz. Aujourd’hui, il en importe. De même pour la noix de coco, les épices, et même le thé qui constituent l’alimentation de base de la population. Les instructions et les conditionnalités du FMI ont entraîné de nouvelles privatisations, la diminution drastique des budgets pour l’éducation et la santé, la destruction du service public. Le pays est par ailleurs littéralement mis en vente pour le compte d’investisseurs internationaux avec l’abandon des anciennes restrictions sur la propriété vis-à-vis des étrangers. Les néoconservateurs US et les Chicago boys appliquent ici les mêmes recettes avec les résultats que l’on connaît. 25 % de la population sri lankaise ne mange pas à sa faim selon le rapport annuel de l’auditeur général.

 

Sous la pression de Delhi et pour faire contrepoids à la part prise dans le développement du pays par la Chine, l’Inde a imposé un traité de libre-échange qui se traduit entre autres par une mise en concurrence effrénée des travailleurs indiens et sri lankais, en particulier dans le domaine de la santé. L’exportation de la main-d’oeuvre bon marché, exploitable et corvéable à merci en Arabie saoudite et dans les pays du Golfe s’est développée. Elle est devenue la principale ressource d’entrée de devises du pays.

 

Le Sri Lanka est devenu l’une des premières places dans le monde pour les trafics en tout genre : drogues et armes, mais surtout pour le blanchiment de l’argent sale. La criminalisation de l’économie s’opère en particulier dans le domaine de l’immobilier.

 

Volteface diplomatique

 

Par ailleurs, sur le plan international, le gouvernement de Colombo a rompu avec ses anciens alliés, a renoncé au non-alignement, et de manière sans précédent dans les annales, a accepté de cosponsoriser avec les Etats-Unis une résolution au Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU à Genève contre ses propres intérêts nationaux et la souveraineté du pays. Cette résolution préconise entre autres la mise en place de tribunaux hybrides avec la participation de magistrats étrangers pour juger de supposés crimes de guerre de l’armée sri lankaise et des responsables politiques de l’époque. Elle exige également la rédaction d’une nouvelle constitution pour laquelle les Américains ont proposé leurs services.

 

Les émissaires de haut niveau de Washington, du département d’État et de l’armée américaine multiplient les visites et les tournées d’inspection. Après avoir été chassé du Sri Lanka par la gauche dans les années 70 comme dans d’autres pays du Tiers monde à l’instar de la Bolivie, du Pérou, ou de l’Indonésie, les « Peace Corps » sont de retour à travers un contrat d’assistance léonin signé en grande pompe en présence du Premier ministre et de l’ambassadeur des Etats-Unis. Comme on le sait, les « Peace Corps », ou « US Aid » s’appuient sur des budgets colossaux de centaines de millions de dollars pour servir de paravents aux actions de la CIA.

 

Il faut ajouter à ce triste bilan la mise au pas et le contrôle tatillon des médias comme des réseaux sociaux.  

 

Crise politique

 

La corruption à la tête de l’état atteint des sommets. Elle est marquée par le scandale financier de la Banque Centrale dans lequel est impliqué son président, un Sri Lankais de nationalité singapourienne aujourd’hui en fuite. Son gendre est sous les verrous. Le Premier ministre et son ancien ministre des Finances ont été contraints de démissionner. Cette affaire a fait perdre plusieurs dizaines de milliards de dollars au pays.

 

Enfin, pendant plus de deux ans, le pouvoir sentant la situation lui échapper progressivement a multiplié les arguties pour reculer la date des échéances électorales, qui finalement ont pu avoir lieu sous la pression de l’opinion publique.

 

Avec l’aggravation de la crise économique, sociale et politique, les résistances se multiplient en particulier au sein de la jeunesse. Elles ont pour toute réponse la répression policière. Ce qui a entrainé morts, blessés et arrestations massives. On a même fait matraquer d’anciens soldats blessés et handicapés revendiquant leurs droits, alors que le pays les considère comme des héros pour l’avoir libéré du terrorisme.

 

Comment s’étonner, dans ces conditions et dans un laps de temps aussi court, de l’exaspération du peuple, d’une colère qui n’a cessé de grandir au point de se traduire ces dernières semaines par de nombreuses manifestations sociales mais surtout début février par un raz-de-marée électoral historique en faveur de l’opposition conduite par le nouveau parti SLPP de l’ancien président Mahinda Rajapksa ?

 

Les gens sont à bout, ils veulent le départ du gouvernement de droite, d’un Premier ministre haï y compris dans son propre camp comme par ses alliés de circonstance. Le peuple exige des élections générales et un nouveau gouvernement de centre-gauche comme le précédent ainsi que la mise en cause de la résolution contraignante patronnée par les États-Unis entrainant de nouveaux abandons de souveraineté au bénéfice des Américains et des Indiens. Le peuple a des attentes, des exigences sociales fortes, la jeunesse est en quête d’avenir. Mais elle ne trouve que des réponses illusoires dans les départs vers l’étranger, quitter le pays, leur famille, leurs attaches.

 

Des prétendants politiques au changement, une figure émerge de manière indiscutable, celle de Gotabaya Rajapksa. Il est l’ancien secrétaire d’État à la Défense et artisan principal de la victoire contre les Tigres du LTTE, frère de l’ancien président. De larges secteurs de l’opinion les soutiennent, et tous les deux font figure d’une alternative crédible. Malgré les campagnes incessantes du gouvernement, et les pressions internationales de toutes sortes contre ces deux dirigeants, leur influence et leur popularité déjà très importante n’ont cessé de grandir au point de devenir irrésistibles. Le charisme indiscutable de Mahinda Rajapaksa a pesé lourd dans le résultat des récentes élections.

 

Des enjeux stratégiques

 

Pour les Etats-Unis et l’Inde, la perspective probable et concrète de perdre de nouveau le Sri Lanka est insupportable compte tenu de l’importance stratégique du pays, avec le plus grand port en eau profonde de l’Asie à Trincomalee pour lequel la 7e flotte des États-Unis et le gouvernement de Delhi ont des projets ambitieux ! Par ailleurs, les initiatives de la Chine marquée entre autres par l’immense projet de Nouvelle Route de la Soie, ses succès économiques et politiques, placent les deux partenaires sur la défensive. Cette situation en évolution permanente illustre le nouveau rapport des forces. Mais en renforçant les contradictions, elle aiguise aussi un peu plus la conflictualité dans la région.

 

La partie d’échecs est d’importance ! Pour les Américains, une défaite peut remettre en cause leurs ambitions géopolitiques contenues dans le trop fameux rapport stratégique de Barack Obama « Pivot Asia ». Cette doctrine considère dorénavant l’Asie comme une priorité décisive dans les ambitions US de domination mondiale, au besoin par la force militaire, et même en prenant le risque d’un troisième conflit mondial.

 

C’est pourquoi les États-Unis n’entendent pas lâcher leur proie si aisément.

 

Par conséquent, le retour des Rajapksa au pouvoir serait une catastrophe politique, pour la droite au pouvoir et bien sûr pour ceux dont les intérêts sont d’une tout autre dimension. Il faut donc l’empêcher à n’importe quel prix !

 

Bien sûr, le gouvernement de droite n’a nullement l’intention de remettre en cause sa politique. Ce serait commettre un véritable suicide. L’urgence c’est de détourner, dévoyer le mécontentement populaire, lui faire craindre le pire, lui trouver d’autres adversaires à mettre en cause, d’autres boucs-émissaires, lui faire renoncer à ses exigences sociales légitimes en matière de pouvoir d’achat, d’emplois non discriminés, de santé, d’indépendance nationale, en finir avec l’impunité des hommes au pouvoir, les passe-droits, la corruption de masse…

 

C’est dans ce contexte qu’il faut apprécier et analyser les évènements qui se précipitent. On annonce ces dernières heures de nouvelles violences, des morts par balle et la tentative d’assassinat d’un parlementaire dans le sud du pays.

 

Le rappel des heures sombres

 

Pour un grand nombre de gens dont la mémoire des heures les plus sombres du Sri Lanka reste très vivace, ce à quoi nous assistons n’est autre que le « modus operandi » identique de ce que l’on a connu en 1983, connu ici comme les pogromes du  « Black July ».

 

À l’époque le président anticommuniste Jawardana, agent des  Etats-Unis devant faire face a une impopularité sociale et politique croissante dans le pays, avait multiplié les provocations vis a vis des Tamouls pour s’en servir comme boucs émissaires.

 

Cela avait donné lieu entre autres à l’incendie de la fameuse bibliothèque de Jaffna, trésor culturel de première importance et de réputation internationale ! Cette provocation entraîna des réactions violentes, qui à leur tour entrainèrent une escalade.

 

Les pogroms anti  Tamouls se multiplièrent et furent méthodiquement organisés, planifiés et légitimés par Jawardana lui-même et son équipe dans laquelle on trouvait l’actuel Premier ministre, Ranil Wrickamasinghe, et les dirigeants du parti UNP. 

 

Prenant prétexte à cette époque de ces évènements et de l’agitation sociale, Jawardana avait antérieurement mis en place le « Prevetion Terrorism Act (PTA) » qui allait lui permettre de frapper ses opposants politiques de la gauche cingalaise et tamoul, de procéder à la révocation de plus de 100 000 fonctionnaires, à l’interdiction des partis de gauche, des syndicats et l’arrestation de leurs dirigeants, à l’institutionnalisation de la torture et des enlèvements, à l’assassinat d’intellectuels, à l’interdiction des manifestations, la mise sous tutelle, du Parlement, le report « sine die » des élections, l’interdiction des droits civiques de l’ancienne présidente de gauche, Mme Bandanaraike, première femme chef d’État au monde, une des leaders et fondatrice du Mouvement des non-alignés, amie de Nerhu, Chou en Lai et Fidel Castro.  

 

Jawardana a disparu et son successeur Premadassa fut assassiné. Mais ce sont toujours les dirigeants de la même UNP qui sont au pouvoir aussi corrompus, incompétents et arrogants qu’hier.

 

Cette situation en 1983 allait d’ailleurs précipiter la guerre et l’émergence des séparatistes du LTTE qui coïncidera avec la liquidation du parti d’extrême gauche JVP qui avait fait le choix de la clandestinité puis de l’insurrection. Elle se solda au final par près de 50 000 morts.

 

Les évènements tragiques et les provocations de ces derniers jours rappellent 1983. Avec l’aide des Etats-Unis et dans un contexte international diffèrent, le parti au pouvoir est disposé à pratiquer la politique du pire pour sauver un pouvoir déjà en lambeaux.

 

La situation est donc des plus sérieuses et peut déboucher sur la répétition de ce que furent les pages les plus noires de l’histoire du Sri Lanka.

 

Toutes les communautés au Sri Lanka doivent vivre en harmonie. Trente ans de guerre, de dizaines de milliers de morts et de destructions ont fait place à un fort désir de paix et à l’exigence simple de vivre mieux dans le respect de la dignité de tous et contre toutes formes d’ingérence étrangère. Les Sri Lankais veulent régler leurs problèmes par eux-mêmes, ce sentiment est très fort. Tant de sacrifices pour le peuple ne peuvent être sans exigences de sa part à l’égard des  dirigeants du pays. Ceux en place avec l’aide des États-Unis ont failli et perdu toute crédibilité. Le peuple Sri Lankais a décidé de leur dire : Assez, dégagez, ou nous vous y obligerons !

 

Colombo, le 9 mars 2018 

 

SOURCE: Investig’Action