Rentrée des classes à la sauce McKinsey: une vision utilitariste et économique de l’école

Soumise aux analyses et injonctions de l’OCDE, prise en main par le privé et le monde du travail, l’école[1] se fixe de plus en plus des objectifs de performance n’ayant rien à voir avec une éducation démocratique, citoyenne et critique.

 

Le pacte pour un enseignement d’excellence

 

Depuis le début, en 2015, lors de la réalisation d’un diagnostic du système d’enseignement, le cabinet de consultance McKinsey a remporté le marché de l’enseignement en cassant les prix de ses services auprès du gouvernement Wallonie-Bruxelles.

 

D’après les experts de McKinsey notre école est suffisamment subsidiée mais il y a moyen de faire mieux. Pas question de toucher aux structures, l’effort devra venir essentiellement des acteurs de terrain (les équipes éducatives) et les économies nécessaires seront générées par une baisse du redoublement des élèves et une plus grande efficacité. Il s’agira de repérer les « bonnes pratiques » et de les généraliser. Il faut avouer que la Belgique est championne du taux de redoublement des élèves[2]. Ce discours avait tout pour plaire aux mandataires politiques.

 

Le Pacte d’Excellence a effectivement permis, lors de sa première phase, de constater des faiblesses liées à « l’approche par compétences », à l’organisation de notre enseignement en filières de relégation et aux inégalités scolaires dues à une situation de quasi « marché scolaire » dans lequel règne la loi de l’offre et de la demande. Ce qui explique que les places manquent dans les « bonnes écoles » alors que d’autres établissements ne sont pas complets.

 

Malheureusement, les objectifs dégagés à la suite de ces constats semblent orienter le Pacte vers une vision utilitariste et économique de l’école. L’efficacité de notre enseignement, comprise par McKinsey, vise à répondre aux attentes des employeurs, à désamorcer la bombe sociale[3] et à développer le numérique. Il s’agit de former les travailleurs et les consommateurs de demain. La citoyenneté critique n’est certainement pas une priorité.

 

Le participatif et le plan de pilotage

 

Cette orchestration façon McKinsey avait peu de chances d’aboutir si elle était imposée comme l’ont été les précédentes mesures ( approche par compétences, certification par unités d’apprentissages… ) qui ont été jugées désastreuses par les enseignants. Un processus participatif a donc été mis en place pour l’élaboration des changements. Avec des mots choisis et flatteurs : excellence, compétences, autonomie et décentralisation (prônées aussi par l’OCDE), innovation technologique, esprit d’entreprendre, apprendre tout au long de sa vie… Mais en pratique, rares sont les enseignants qui ont réellement décidé quoi que ce soit. Le fait même d’appeler « Pacte » la réforme en cours vise à faire passer le message de la fin d’une guerre.

 

Nous sommes à présent arrivés au moment de mettre en oeuvre ce Pacte d’ Excellence. Comment dès lors faire travailler dans un même but les équipes pédagogiques et les différents pouvoirs organisateurs[4]?

 

C’est là encore l’équipe McKinsey qui a proposé et élaboré la gouvernance future de l’enseignement sous la forme des plans de pilotage. Chaque école, après avoir analysé ses propres forces et faiblesses, va devoir se fixer des objectifs d’amélioration et d’efficacité. Il va falloir faire du chiffre : moins de redoublements, de décrochages et une amélioration des résultats aux tests PISA. Ces objectifs seront contractualisés. Dès lors l’équipe éducative sera responsable de son application et contrôlée par des délégués aux contrats d’objectifs (DCO) qui ne feront pas partie des pouvoirs organisateurs. En cas de mauvais résultats, ce contrat d’objectifs sera réactualisé et adapté. En cas de mauvaise volonté manifeste, l’établissement fera l’objet d’un suivi rapproché ou d’une procédure d’audit externe ou subira des sanctions de type réduction de moyens de fonctionnement. Les DCO sont actuellement formés par McKinsey.

 

Le processus « participatif » risque aussi de se voir récupéré par des directions soucieuses d’élaborer ces plans avec seulement une partie choisie de l’équipe, les autres devant s’y soumettre. Les élèves ne sont pas entendus dans les décisions à prendre. Les indicateurs de performance, le management, la gouvernance, le leadership du directeur d’établissement, le travail collaboratif, le coaching seront d’actualité.

 

McKinsey met en avant trois objectifs principaux : rendre des comptes (pour l’efficacité), faire plus avec les mêmes moyens (efficience) et l’équité. Celle-ci est comprise comme l’acquisition de compétences minimales susceptibles de permettre à tous d’accéder à un emploi. Il s’agit, rappelons-le, de désamorcer la bombe sociale et de viser la rentabilité. Tout cela ne concerne pas vraiment une citoyenneté critique, l’émancipation des élèves, la justice sociale ou l’égalité des chances.

 

Les outils informatiques d’évaluation de ces plans sont également fournis par McKinsey. Les enseignants pourront se voir sanctionnés ce qui risque de mener à des comportement d’évitement (on laisse les élèves « passer » afin d’atteindre les objectifs) ou de bachotage, selon les établissements.

 

Le seul changement radical apporté à la structure de notre enseignement est la création d’un organisme d’intérêt public (OIP) qui exercera désormais le rôle de « pouvoir régulateur ». Ceci afin de mettre tous les « pouvoirs organisateurs » des différents réseaux à égale distance dans l’exécution des plans de pilotage. A la tête de cette OIP, ce n’est pas un chercheur ou un pédagogue qui a été désigné, c’est Renaud Witmeur, président du comité de direction de la SOGEPA[5] où il travaillait au redéploiement économique de la Wallonie. Ceci a été annoncé assez discrètement, vers la mi-juillet sans que les enseignants soient avertis et ne comprennent le rôle exact de ce pouvoir régulateur. Dans les écoles, on ignore tout des enjeux futurs.

 

Ainsi soumise au capitalisme, l’école en transmet aussi les valeurs. Loin de pouvoir repenser le système elle devra s’y soumettre. On comprend dès lors pourquoi le monde de l’industrie et de la finance s’ intéresse de plus en plus à l’enseignement… Il n’est pas tant question d’éduquer pour un avenir meilleur et pour le progrès commun mais de rendre docile et flexible le futur travailleur-consommateur.

 

Nécessité d’un changement

 

Si la remise en cause de nos manières d’enseigner est une bonne chose, le nouveau management ne réglera certainement pas les inégalités sociales générées par notre enseignement. Elles ne résultent pas des différences des capacités mais de causes structurelles. En particulier de la ségrégation sociale entre écoles. De plus une citoyenneté critique et responsable suppose à la fois une solide formation générale et de vastes connaissances polytechniques, théoriques et pratiques. Les compétences de bases sont donc bien insuffisantes.

 

Au lieu de demander aux enseignants de résoudre seuls et de manière concurrente les problèmes qu’ils rencontrent, il serait nécessaire et urgent de prendre des mesures qui permettent à tous les élèves de s’émanciper. Il faudrait réduire les effectifs des classes dans les premières années d’enseignement et assurer l’aide individualisée que tous ne reçoivent pas à la maison afin de favoriser la construction d’un rapport positif aux savoirs et au travail scolaire. Il serait urgent aussi de garantir une réelle gratuité de l’enseignement.

 

Lutter contre la mise en concurrence des établissements nécessiterait aussi de rédiger des programmes plus clairs et précis, avec un énoncé structuré des matières, afin d’éviter le touche-à-tout et l’utilitarisme des « compétences ». Les enseignants, mieux formés, devraient pouvoir remplir sereinement leur mission, dans le respect du programme mais en toute autonomie pédagogique.

 

Un re-financement de l’enseignement devrait enfin être une priorité, quitte à se passer de quelques avions de combat… Malheureusement, la rentrée 2019 ne se fait pas vraiment dans le sens du progrès social.

 

 

SOURCE: Investig’Action

 

NOTES:

[1] C’est de l’enseignement belge francophone qu’il s’agit ici.

[2] A 15 ans, près d’un élève sur deux a doublé au moins une fois.

[3] Dans une formation McKinsey, on explique que l’enseignement sert, entre autre, à améliorer le développement économique et à diminuer la criminalité. McKinsey exige la discrétion et confidentialité lors de ces formations.

[4] Toutes les écoles sont soumises à un pouvoir organisateur, composé de bénévoles dans l’enseignement Libre catholique, d’élus (échevins) au niveau communal, et centralisé au niveau de l’enseignement public Wallonie – Bruxelles.

[5] La Sogepa est un fonds d’investissement qui intervient financièrement et accompagne les initiatives de redéploiement d’entreprises.