Qu’est-ce qui rend les États-Unis plus riches que leurs partenaires du G7 ? C’est l’impérialisme, pas la baisse des impôts

Le PIB par habitant est plus élevé aux États-Unis que dans les autres pays du G7. La raison? Selon un professeur de Harvard, c’est parce que les Européens paient trop d’impôts pour financer leurs Etats-Providence. Stephen Gowans démonte cette argumentation totalement déconnectée de la réalité du terrain. Il explique comment Washington a façonné un ordre international au profit de ses entreprises et au détriment de ses rivaux. (IGA)


 

Professeur d’économie à l’université de Harvard, N. Gregory Mankiw a présidé le groupe des conseillers économiques (Council of Economic Advisers) du président US de 2003 à 2005. Il pointe l’abaissement du PIB par habitant en Europe occidentale pour mettre en garde les États-Uniens qui essayent d’imiter les Etats-Providence du Vieux Continent. Il met en garde: les Européens paient des impôts plus élevés pour avoir des aides sociales solides, mais ce faisant, ils dégradent les incitants au travail, ce qui entraîne une baisse des rémunérations. «Les Européens travaillent moins que les Américains parce qu’ils sont confrontés à des impôts plus élevés pour financer un filet de sécurité sociale plus généreux », affirme Mankiw.

Il est vrai que les partenaires des États-Unis au G7 sont moins prospères en termes de PIB par habitant. Mais dans quelle mesure cela est-il dû à des impôts plus élevés? Qu’en est-il de la capacité des États-Unis à façonner l’ordre économique international dans l’intérêt des investisseurs et des entreprises US, aux dépens de leurs partenaires du G7 ?

La classe politique US proclame sans cesse que la clé la plus importante de la prospérité étasunienne est l’ordre économique instauré après la Deuxième Guerre mondiale; un ordre dont Washington a été le principal architecte. Par exemple, en 2017, John McCain, une figure majeure de la politique étrangère US, a déclaré : « Nous sommes l’architecte en chef et le défenseur d’un ordre international gouverné par des règles dérivées de nos valeurs politiques et économiques, et sommes devenus infiniment plus riches et plus puissants grâce à ces règles.» McCain a averti que les défis à cet ordre made in USA menaçaient la prospérité étasunienne.

Actuellement, on se réfère aux « règles » de McCain comme au « Code de la route », aux « règles de base de l’ordre international » et aux « règles et normes internationales ». Elles se réfèrent en fait aux règles créées par les États-Unis pour rendre ce pays « infiniment plus riche et plus puissant » – c’est-à-dire, infiniment plus riche et plus puissant que leurs alliés du G7.

Dans un important article qu’il a écrit pour l’édition de mars/avril 2020 de « Foreign Affairs » – le journal de l’influent think tank Council on Foreign Relations, financé et dirigé par Wall Street– le futur président Joe Biden a mentionné qu’au cours des 70 dernières années, les États-Unis ont « joué un rôle de premier plan pour rédiger les règlements et conclure les qui animent les institutions guidant les relations entre les nations ».

Comme McCain l’a reconnu, Washington a construit ces règles pour servir les intérêts économiques des États-Unis.

La puissance militaire et l’influence économique des États-Unis ont permis à Washington de définir ces règles et de les faire respecter. Notre « capacité à projeter notre puissance constitue [entre autres] la base de la façon dont nous … faisons avancer les intérêts des États-Unis », a déclaré le président du « Joint Chiefs of Staff en 2017 (1)» .

L’obsession de Washington pour ces « règles » qu’elle a écrites et dont elle profite est au cœur de l’hégémonie US, mais aussi de l’hostilité des États-Unis envers la Chine. La Chine, et d’autres puissances comme la Russie, la Corée du Nord et l’Iran, sont dénoncés par Washington comme des « révisionnistes ». Parce que ces pays veulent justement revoir ces règles qui placent les États-Unis devant tous les autres, politiquement, militairement et économiquement.

Ces pays, ainsi que d’autres, ont officialisé leur opposition à un ordre mondial fondé sur les règles et la suprématie US en créant le Groupe des amis pour la défense de la Charte des Nations Unies (The Group of Friends in Defense of the Charter of the United Nations). C’est une alliance de 18 nations qui promeut un ordre international fondé sur le droit international et l’égalité des nations.

« Qui écrit les règles qui régissent le commerce ? … Les États-Unis devraient diriger cet effort et non la Chine», insiste Biden.

Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les partenaires de Washington au G7, l’Allemagne, le Japon, l’Italie, la France, le Royaume-Uni et le Canada, étaient des concurrents indépendants des États-Unis, chacun cherchant à partager le monde selon ses propres sphères de commerce, d’investissement et d’influence économique. (Le Canada, en tant que membre du Commonwealth britannique, suivait l’exemple de Londres.)

En tant que nouvelle puissance hégémonique émergente, les États-Unis ont créé un ordre international d’après-guerre qui a intégré les puissances vaincues de l’Axe, ainsi que les empires français et britanniques affaiblis par ce conflit majeur. Cet ordre international était défini par Washington à la lumière des valeurs de Wall Street et destiné à promouvoir la prospérité des entreprises US.

Pour s’assurer que leurs anciens rivaux impériaux plutôt que de rivaliser, s’accommoderaient désormais avec les intérêts économiques US, un nouvel ordre mondial a été décidé par les États-Unis en occupant militairement l’Allemagne, le Japon, l’Italie et le Royaume-Uni. Pendant près de 80 ans, ils y ont maintenu une solide présence militaire. Pourquoi? En 2002, lors d’un entretien accordé à l’United Press International, Alexander Haig, ancien commandant suprême de l’OTAN et secrétaire d’État US sous l’administration Reagan, l’expliquait.

Q — Pourquoi les États-Unis maintiennent-ils encore 70 000 soldats en Allemagne ?

R — Il y a plein de bonnes raisons. Cette présence est à la base de notre influence dans la région européenne et à la base de la coopération des nations alliées…. Beaucoup de gens oublient que c’est aussi le génie de notre réussite économique. La présence des troupes américaines nous ouvre les marchés européens. Si ces troupes n’y étaient pas, ces marchés seraient probablement plus difficiles d’accès.

Q – Je n’avais pas oublié cela. Tout simplement, je ne savais pas que si les États-Unis n’avaient pas maintenu 70 000 soldats en Allemagne, les marchés européens auraient pu se fermer aux produits et aux services américains.

R — À cette époque, même avec notre présence, nous avons été confrontés au protectionnisme dans certains secteurs industriels, telles que l’automobile et l’aérospatial.

En d’autres termes, les marchés des anciens et imposants rivaux ont été intégrés au marché US. Et la colle qui les liait et qui continue de les lier aux États-Unis – comme l’a affirmé un jour le chroniqueur du New York Times Thomas Friedman – c’est le « poing dissimulé » de « l’armée, des forces aériennes, navales, et du contingent des marines des États-Unis ».

Washington allait aussi intégrer ses anciens et souverains concurrents européens dans l’OTAN, plaçant leurs forces armées sous le commandement officiel des États-Unis, et éliminant ainsi toute future rivalité militaire interimpérialiste. De plus, avec l’OTAN, les États-Unis peuvent exploiter les armées commandées de leurs anciens rivaux pour multiplier leurs propres forces et afin de poursuivre leurs propres objectifs, définis par Washington, sur la scène internationale.

Après la guerre, Washington a imposé une constitution pacifiste au Japon, principal rival des États-Unis pour la domination de l’Asie de l’Est et du Pacifique. Ils émasculaient ainsi efficacement le Japon militairement et garantissaient qu’il ne contesterait pas la primauté des États-Unis dans la région. Actuellement, Washington fait pression sur le Japon pour qu’il lève les restrictions pacifistes que les États-Unis ont eux-mêmes imposées à Tokyo. L’objectif est de se préparer, sous la direction des États-Unis, à la guerre contre la Chine « révisionniste ».

En outre, l’armée US contrôlait et continue à contrôler les routes commerciales du monde, et donc l’accès de ses anciens rivaux aux marchés et aux matières premières. « Si vous avez une économie mondiale, je pense que vous avez besoin d’une marine mondiale pour s’occuper de cette économie », a déclaré le commandant de la flotte américaine du Pacifique, l’amiral Scott Swift. Cette marine mondiale n’est autre que l’US Navy. L’auteur Gregg Easterbrook note que « la marine américaine est la force de police de presque la totalité de l’eau bleue « . … Cela « a rendu les océans… plus surs pour le commerce ». Plus précisément, pour le commerce étasunien.

Washington garde particulièrement la main sur le robinet pétrolier du Moyen-Orient. L’Allemagne, la France, le Japon et l’Italie dépendent fortement du pétrole d’Asie occidentale. Avec Washington capable de fermer le robinet comme bon lui semble, l’Europe occidentale et le Japon ont peu d’options, sinon d’accepter ce que Hugo Chavez a appelé « la dictature internationale de l’empire des États-Unis ».

De ce fait, les partenaires des États-Unis au G7 sont sortis de la Deuxième Guerre mondiale en tant que vassaux étasuniens. Au sein de l’empire US qui s’étend à travers le globe, ils se sont vu attribuer des rôles de junior partners, c’est-à-dire d’éléments subordonnés à l’autorité US. Leurs intérêts économiques devaient être subordonnés et moins importants que ceux de Wall Street et des entreprises US.

Par conséquent, l’analyse de Mankiw est ridiculement superficielle. L’idée que la fiscalité sape les incitations au travail repose sur l’idée que l’effort est proportionnel à son rendement. Les impôts réduisent le rendement de l’effort et découragent donc le travail fourni. Si cela est vrai, l’inverse est également vrai ; plus le rendement est important, plus l’effort est important. Suivant cette logique, Mankiw devrait plaider en faveur d’une forte augmentation du salaire minimum, estimant que plus les gens sont capables de gagner de l’argent, plus ils sont susceptibles de vouloir travailler. Mais il n’en est pas là. Au lieu de cela, les prescriptions de Mankiw favorisent invariablement les employeurs par rapport aux travailleurs. Les riches ne devraient pas être grevés d’impôts élevés. Les gouvernements devraient augmenter leurs recettes en taxant la consommation ; or ces taxes frappent le plus durement les familles à faible revenu et les moins riches. En promouvant invariablement les intérêts du capital, Mankiw illustre pourquoi Karl Marx décrivait les économistes de la tendance du professeur de Harvard comme des « tueurs à gages » de la bourgeoisie, et non comme des « enquêteurs désintéressés ». Leur seule préoccupation est « de savoir si ce théorème ou un autre serait…utile ou nuisible pour capital ».

De plus, Mankiw sépare son analyse de tout contexte et événement. L’histoire, la politique, le déséquilibre du pouvoir politique et militaire entre les États-Unis et l’Europe occidentale… Tout cela n’entre pas dans son champ de vision. Quoiqu’en dise Mankiw, la disparité de revenu par habitant entre les États-Unis et leurs partenaires du G7 peut s’expliquer par la construction par Washington d’un ordre international après la Seconde Guerre mondiale qui visait à privilégier les acteurs économiques US au détriment de ses rivaux impériaux, vaincus et affaiblis. En d’autres termes, le résultat de la lutte interimpérialiste qui a duré trois décennies, 1914-1945, a été l’émergence d’un Léviathan étasunien – celui qui a réorganisé le monde pour mettre, non pas le business au sommet, mais les business étasunien au sommet. Avec pour conséquence que le PIB US par habitant dépasserait celui des anciens concurrents.

Si l’Allemagne avait emporté la lutte et avait par la suite intégré les États-Unis dans un ordre économique mondial dirigé par l’Allemagne, le PIB allemand par habitant serait presque certainement supérieur à celui des États-Unis, pour la simple raison que les règles dictées par l’Allemagne seraient de favoriser les entreprises allemandes. De même, si le Japon l’avait emporté, les Japonais, et non les Américains des États-Unis, bénéficieraient d’un PIB par habitant plus élevé.

Cela ne veut pas dire que la rivalité a pris fin, c’est loin d’être le cas. Les pays du G7 continuent de se concurrencer entre eux sur les marchés et les opportunités d’investissements. On peut s’en apercevoir avec l’Allemagne qui forge avec Pékin une relation commerciale plus forte qu’avec Washington; il y a aussi la rivalité entre l’Union européenne et les États-Unis au sujet d’Airbus et de Boeing; l’Allemagne et la France flirtent également avec une autonomie stratégique pour l’Europe; il y a aussi des rivalités entre les États-Unis et la France pour les ventes d’armes. Ce ne sont que quelques exemples. Toutefois, si la concurrence persiste, elle se fait dans les limites définies par Washington qui renforcé par son aptitude à contrôler l’accès de ses rivaux aux marchés et aux matières premières.

Ce ne sont donc pas les États-providence d’Europe occidentale et leur financement par des impôts plus élevés qui expliquent pourquoi les partenaires de Washington dans le G7 sont plus pauvres. Le plus faible PIB par habitant des anciens rivaux des États-Unis peut plutôt s’expliquer par leur déroute dans la lutte interimpérialiste durant la première moitié du XXe siècle. Sortant victorieux et renforcés de cette guerre de trente ans, les États-Unis ont utilisé leur poids militaire et économique pour imposer un ordre économique mondial à leurs anciens rivaux. Un ordre qui place les entreprises US au premier plan et relègue les partenaires du G7 à des postes subalternes, leur fournissant un accès minimal aux opportunités lucratives et leur laissant des gains adaptés à leur statut de subordonnés.

 

Soure originale: Le blog de Stephen Gowans

Traduit de l’anglais par Carlos da Silva pour Investig’Action

Note:

1) Le Joint Chiefs of Staff (JCS) est l’organe composé par les plus hauts gradés du département de la Défense des États-Unis, qui conseille le président des États-Unis, le secrétaire à la défense, le Conseil de sécurité intérieure et le Conseil de sécurité nationale sur les questions militaires