Que faire des déchets nucléaires? (4/6)

Les déchets radioactifs ont une durée de vie très longue se comptant en millions d’années. Comment s’en débarrasser de manière respectueuse envers les générations futures ? Dans cette série de six articles, une citoyenne indépendante nous apporte ses conclusions dans ce domaine, après avoir contacté des spécialistes ou des scientifiques en Suède, aux Pays Bas, en Suisse et en France. 

 

Dans un article précédent, nous avons vu que, le stockage géologique des déchets nucléaires dans une roche de granite, d’argile ou de sel ne garantit pas, à long-terme, une sécurité suffisante pour nous protéger des risques de fuites radioactives de ces déchets.

Est-ce que les scientifiques français ont une solution pour éviter que la radioactivité des déchets nucléaires ne fuit pas des fûts?

Dans le laboratoire de recherche de l’Andra sur le stockage géologique des déchets nucléaires, il a été choisi de mettre les déchets nucléaires dans des fûts en inox eux même mis dans des conteneurs en acier.

Est-ce une bonne idée?

Le résultat est problématique. En effet, ces conteneurs métalliques en condition de stockage géologique se corrodent pour plusieurs raisons.

L’oxygène accélère la corrosion. De plus, la radioactivité décompose la matière des déchets contenus dans les fûts (radiolyse) (1*). Cette radiolyse peut générer des quantités d’hydrogène, gaz qui au-delà de 4 % peut devenir explosif s’il est mélangé à de l’air et si l’espace n’ait pas correctement ventilé (14*).

Alors, est-ce que la solution est de sceller (fermer pour « toujours ») les alvéoles où sont rangées les conteneurs métalliques pour éviter que les fûts soient en contact avec l’air? « Il existera toujours une production d’hydrogène à l’intérieur. Et, au-delà d’une certaine pression, l’hydrogène peut fracturer l’argile », selon l’association Sortir du Nucléaire. (2*)

Par exemple, Jean Pierre Petit physicien explique qu’ « il existe dans la masse de déchets nucléaires beaucoup de matières plastiques. Celles-ci sont des composés hydrogénés (11*), instables à relativement brève échéance. Il y aura donc immanquablement dégagement d’hydrogène. » (10*)

Avec l’hydrogène et « dans le cas défavorable d’une exploitation avec ventilation insuffisante » (18*), la moindre étincelle peut donc produire une explosion puis un incendie! (2*)

C’est un risque d’autant plus sérieux que le site français de Bure est prévu aussi pour enfouir des déchets radioactifs particulièrement inflammables (ex: bitume). Ce risque est confirmé par François Besnus Directeur de l’environnement de l’IRSN (Institut de Radioprotection de la Sûreté Nucléaire) dans un rapport récent de l’ASN (Autorité de Sûreté Nucléaire) du 15 janvier 2018. Il explique qu’un incendie de ce type pourrait créer un emballement qui aurait de sérieuses conséquences. (3*) (4*)

Imaginez un incendie ou tous les plus dangereux déchets nucléaires français seraient rassemblés! Quel cauchemar!

Dans un tel cas, un départ de feu dans les galeries souterraines serait difficilement maîtrisable (16*).

Ceci créerait un effet de four impossible à maîtriser auxquels les fûts ne résisteraient pas. Il n’y aurait pas de possibilité pour évacuer la chaleur et la température monterait (10*).

De plus, Jean Pierre Petit explique, à propos du risque d’ incendie à Bure: « l’argile est totalement hydratée. Cela signifie qu’en cas d’incendie le matériau se décompose, les galeries s’effondrent, le lieu devient inaccessible » (12*).

Marcos Buser géologue et spécialiste des déchets nucléaires m’a confirmé ceci et ajouté: « à ma connaissance, ce scénario n’a jamais été vraiment analysé à fond par les promoteurs, et il faudrait le faire! » (13*)

En bref, un incendie sur le site français de Bure serait « une vraie catastrophe, d’autant plus que les fumées doivent être évacuées et que les poussières radioactives peuvent ainsi être transportées en surface » (18*).

Au vu de ces graves risques d’incendies, en début d’année 2019, il a été décidé de ne plus prévoir de descendre sous terre les déchets radioactifs bitumineux hautement inflammables sur le site de Bure. Paradoxalement, cette décision très importante n’apparaît que brièvement dans un petit reportage de France Inter, du 8 janvier 2019 (5*).

Rien dans nos grands journaux de la presse papier. Pourquoi les médias n’en parlent-ils pas vraiment?  Peut- être préfèrent-ils taire les risques graves d’incendies liés au stockage géologique des déchets  nucléaires, pour que nous ne nous posions pas d’importantes questions sur ce grave sujet.

Et maintenant, qu’est-il envisagé de faire de ces déchets radioactifs bitumineux? Rien n’est expliqué à ce sujet, probablement car ils ne savent pas quoi en faire. S’ils avaient une solution, ne seraient-ils pas fiers de le faire savoir?

Un point m’a très fortement étonné:

(…) en condition de stockage géologique, sans oxygène, les fûts français en acier produisent considérablement plus d’hydrogène que les fûts en cuivre suédois lorsqu’ils se corrodent. Selon, Peter Szakalos (spécialiste de l’impact de la radioactivité sur les matériaux), c’est pour cette raison qu’une combinaison du fût français (en inox et acier) et du fût suédois en cuivre serait probablement la meilleure solution technique disponible, aujourd’hui. Selon lui, ce type de fût (avec un alliage de cuivre) dans les conditions d’argile de Bure pourrait réduire la production d’hydrogène au point d’éviter des mélanges explosifs. (6*)

C’est une information majeure. Puisque cet alliage serait un solution bien meilleure, pourquoi ce n’est pas prévu ainsi par l’Andra? Est-ce parce que ça coûte trop cher? Alors, j’ai demandé à l’Andra, pourquoi ils n’utilisent pas un alliage de cuivre pour les fûts? Le silence a été leur réponse!

Peter Szakalos, chercheur sur l’impact de la radioactivité sur les matériaux au KZH en Suède,« suppose que l’ANDRA a essayé d’économiser de l’argent en choisissant un métal moins cher, en espérant que l’argile ferait l’affaire. » (19*)

Combien de temps les fûts et conteneurs français seront étanches pour éviter une fuite de la radioactivité des déchets nucléaires?

Dans un document de l’Andra, il est écrit: « L’Andra conçoit le conteneur de stockage HA [haute activité] de manière à lui conférer la plus grande durabilité possible d’étanchéité, en tenant compte des incertitudes scientifiques, des limites technologiques et des facteurs économiques » (7*).

Cette estimation de la durée étant vague, j’ai demandé au service communication de l’Andra plusieurs fois par mails et téléphone de me préciser à combien de temps correspond cette « plus grande durabilité possible » mais, une fois encore, ce service communication ne m’a pas répondu sur ce point.

J’ai, alors, demandé à Marcos Buser, géologue et spécialiste des déchets nucléaires, son avis sur cette question. Selon lui, il y a une bonne volonté de la part de l’Andra de faire au mieux pour garantir la meilleure étanchéité des fûts et conteneurs mais l’Andra (et toute autre agence s’occupant de déchets radioactifs au monde) n’est pas en mesure de garantir la qualité de leur système. Donc, c’est un peu un voyage dans l’inconnu.

Quant à la durée d’étanchéité des conteneurs français, selon Marcos Buser un conteneur pourrait durer 10 000 ans sur la base d’essais de corrosion. Mais, il ne croit pas à ce type de calculs pour quatre raisons.

Un: ces calculs reflètent les conditions idéales.

Deux: personne ne connaît les effets de la radioactivité de quelques dizaines ou centaines d’années sur les conteneurs et leur vieillissement.

Trois: la piqûre de corrosion (petits trous dans le métal à cause de la corrosion (8*)) n’est généralement pas prise en compte.

Quatre: pour des motifs de coût économique, on essaye de nouvelles stratégies visant à concentrer davantage de combustibles (déchets radioactifs) dans les galeries.

Ainsi, moins d’espace de stockage serait nécessaire! C’est un problème car cette concentration de déchets nucléaires augmente les températures et les argiles ne doivent pas être chauffées au delà d’environ 160 degrés. En effet, au dessus de cette température, les minéraux argileux commencent à réagir.

Alors, personne ne saura quelle sera l’impacte de cette optimisation sur l’étanchéité des fûts et si les calculs des scientifiques sont justes ou érronnés car lorsque les galeries seront fermées, elles ne seront pas contrôlées. (15*) (18*)

Il y a un autre risque grave concernant le projet de stockage géologique des déchets nucléaires de Bure qui concerne les fûts et qui est passé sous silence, selon Marcos Buser. C’est le risque d’intrusion d’eau.

Cette intrusion d’eau dans l’argile pourrait créer de sérieux problèmes, comme l’effondrement d’un système de galeries.

Comment l’eau rentrerait dans le site de stockage? Par exemple, lors d’un accident grave, les zones endommagées et déstabilisées par le creusement des galeries pourraient être une menace de rentrée d’eau.

Par exemple, actuellement, dans la mine allemande de Asse où sont stockés des déchets nucléaires, il y a des rentrées d’eau et un ennoyage des déchets stockés est sérieusement considéré! Les craintes grandissent quant à la possibilité d’un scénario catastrophe. (15*) (17*) (18*)

Pour finir, les fûts dégagent aussi du tritium (atome radioactif) provenant de certains déchets radioactifs qu’ils contiennent. Cet atome parvient à s’échapper des fûts. En effet, il est si mobile qu’il parvient à traverser tous les emballages en métal ou en béton. Ce « champion de l’évasion » se retrouve alors avec l’hydrogène dans la ventilation pour ensuite être expulsé dans l’air libre, puis l’environnement.

En conclusion, il n’existe pas, à l’heure actuelle, un matériel (ex: fût) vraiment approprié pour emballer les déchets nucléaires qui permettrait de les stocker géologiquement d’une manière plus ou moins durable, à Bure comme ailleurs.

C’est un énorme problème qui nécessite un immense effort de recherche sur d’autres matériaux (ex: les céramiques spéciales).

Et, malheureusement, les déchets à forte teneur en matière organique comme les déchets bitumineux posent un grave risque d’incendie. (9*)

Selon le physicien Jean Pierre Petit: « On est dans l’irresponsabilité la plus totale. L’entreposage souterrain consiste à « mettre la poussière sous le tapis » en laissant les générations à venir gérer les problèmes insolubles qu’on va y créer. » (12*)

Dans le prochain article, nous verrons l’avis très intéressant et malheureusement peu écouté, de Marcos Buser, géologue, lanceur d’alerte et expert du stockage des déchets radioactifs concernant le stockage géologique des déchets nucléaires.

 

***

Je remercie Peter Szakalos (physicien spécialiste de l’impact de la radioactivité sur les matériaux), Roland Desbordes (physicien de la Criirad), Marcos Buser (géologue, ancien membre de la Commission fédérale de sécurité nucléaire en Suisse et expert du stockage des déchets radioactifs) et Jean Pierre Petit (physicien) pour leurs aides.

 

Notes

(1*) p.311 radiolyse des déchets https://www.andra.fr/sites/default/files/2018-04/dossier-options-surete-exploitation.pdf

(2*) https://www.sortirdunucleaire.org/Hydrogene-et-bitume-un https://www.andra.fr/download/site-principal/document/innovation/coconut_fiches- demantelement_web.pdf

(3*) François Besnus Directeur de l’environnement de l’IRSN écouter à partir de la minute 3:36 https://m.youtube.com/watch?v=ALJRXgB4Ykg

(4*) Document envoyé par l’Andra par mail le 14 décembre 2018 https://www.irsn.fr/FR/Actualites_presse/Actualites/Pages/20170704_Conclusions-expertise- IRSN-sur-dossier-options-de-surete-du-projet-Cigeo.aspx#.XBQD6lrfuhD

(5*) https://www.franceinter.fr/emissions/le-zoom-de-la-redaction/le-zoom-de-la-redaction-08- janvier-2019

(6*) Mail Peter Szakalos 19/12/18

(7*) p.135 La réalité des incertitudes scientifiques concernant les fûts et conteneurs métalliques est attestée par l’Andra: « L’Andra conçoit le conteneur de stockage HA de manière à lui conférer la plus grande durabilité possible d’étanchéité, en tenant compte des incertitudes scientifiques, des limites technologiques et des facteurs économiques. » https://www.andra.fr/sites/default/files/2018-04/dossier-options-surete-apres-fermeture_0.pdf (8*) Corrosion par piqûres https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Corrosion_par_piqûres

(9*) Blog de Marcos Buser https://www.nuclearwaste.info/dechets-bitumes-le-non-de-lasn/ (10*) Mail Jean Pierre Petit physicien 19/01/2019 et mail Roland Desbordes 19/01/2019

(11*) hydrogéner: Fixer de l’hydrogène sur un corps. https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/hydrogéner/40812

hydrogénation: Réaction chimique qui consiste en l’addition d’une molécule de dihydrogène (H2) à un autre composé. https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Hydrogénation

(12*) Mail Jean Pierre Petit physicien 20/01/2019

(13*) Mail Marcos Buser géologue spécialiste des déchets nucléaires 20/01/2019

(14*) Une précision: Le dihydrogène est un gaz classé « extrêmement inflammable ». Il est caractérisé par un domaine d’inflammabilité très large (de 4 à 75 % du volume dans l’air).

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Dihydrogène

(15*) Mail Marcos Buser géologue spécialiste des déchets nucléaires 22/01/2019

(16*) Mail Marcos Buser géologue spécialiste des déchets nucléaires 23/01/2019

(17*) Mail Marcos Buser géologue spécialiste des déchets nucléaires 22/01/2019:
« les rentrées d’eau à Asse ont augmenté de environ 11,5 m3/jour à 12,6 m3/jour et nouvellement plus de 14m3/jour. »

(18*) Mail Marcos Buser géologue spécialiste des déchets nucléaires 31/01/2019

(19*) Mail Peter Szakalos 5/2/19

 

Source : Investig’Action