Protestations de masse des travailleurs en Bulgarie

L’année dernière, la Bulgarie a été secouée par une série de protestations ouvrières, de grèves et d’occupations auto-organisées. Ces actions couvrent différentes régions et différents secteurs industriels, mais il y a plusieurs choses qui les unissent : toutes sont organisées en dehors des syndicats, et s’appuient sur l’action spontanée et l’auto-organisation, et concernent un problème commun : les vols commis par les employeurs.


Les grèves dans les mines

Le 17 mars 2017, 180 mineurs de la ville d’Obrochishte (nord-est de la Bulgarie) ont organisé une série de manifestations pour protester contre les salaires misérables, les conditions de travail terribles et l’interdiction de l’autoorganisation des travailleurs dans la mine. « Nous travaillons avec un salaire minimum, le maximum que nous pouvons obtenir est 610 leva (300 euros). Le salaire de janvier nous ne l’avons reçu que le 14 mars » ont déclaré les mineurs. Les protestataires ont exigé une augmentation de 30 % des salaires, la cessation de l’activité répressive de l’employeur qui s’efforçait d’empêcher la création d’un syndicat dans la mine et le lancement des négociations collectives. La mine est gérée par la société privée « EuroMangan », qui possède une concession de 25 ans pour l’exploitation de manganèse près du village d’Obrochishte (le plus grand gisement de manganèse d’Europe révélé au cours des 15 dernières années). Personne ne contrôle le concessionnaire qui viole systématiquement le contrat de concession et la législation du travail. La société — appartenant à un prestataire étranger chypriote — n’a pas déclaré de bénéfice réel depuis des années. Derrière ces agissements criminels se cache le célèbre homme d’affaires bulgare, Hristo Kovachki, dont il sera question plus bas dans cet article. L’absence totale de réglementation dans le secteur privé permet de ne respecter aucune norme de sécurité (il y a deux ans, l’un des nombreux incidents dans la mine s’est terminé avec la mort d’un travailleur), de ne pas verser les salaires à temps ainsi qu’obliger les travailleurs à exécuter l’une des activités les plus difficiles et les plus dangereuses au monde pour un salaire misérable. Les mineurs ont arrêté les manifestations seulement après l’acceptation préalable de certaines de leurs demandes par la direction de l’entreprise.

Le 3 avril 2017, les protestations des mineurs ont recommencé à Obrochishte. Vingt-trois travailleurs ont annoncé une grève de la faim sous terre. La raison en était qu’aucun des accords avec la direction n’a été respecté : les salaires différés ne sont toujours pas payés, le salaire n’a pas été augmenté, les coupons pour les repas ne sont pas disponibles et la direction continue de refuser d’entamer des négociations sur la convention collective. Quelques mois auparavant, des grèves massives avaient eu lieu dans la ville minière de Bobov Dol. Le 10 octobre 2016, des travailleurs de la mine Babino avaient déclaré une grève ouverte sans se conformer aux conseils du syndicat. 120 mineurs de la première équipe avaient refusé de quitter les tunnels et avaient annoncé une grève de la faim pour exiger le paiement de leur salaire et des coupons de repas qui n’avaient pas été reçus depuis des mois. Ils ont été soumis à une pression énorme pour mettre fin à la grève par les représentants des syndicats et de l’État, mais surtout par la direction de la mine qui a commencé à menacer les grévistes de licenciements et de poursuites. Elle a envoyé une sécurité privée pour surveiller l’entrée de la mine et empêcher la nourriture d’arriver aux grévistes.

Ensuite, les patrons ont envoyé des mercenaires qui ont endommagé le système de ventilation de la mine dans le but de faire sortir les travailleurs. Les mineurs ont résisté à la pression et n’ont pas arrêté la grève, ils ont passé 3 jours à 500 mètres sous terre. Ils ont été soutenus par leurs collègues d’autres équipes qui ont occupé la mine, ils ont entamé un bras de fer avec les gardes de sécurité privés, les ont repoussés et ont occupé le siège de la direction où ils sont entrés en force dans plusieurs bureaux. Ainsi, ils ont réussi à forcer physiquement les dirigeants à négocier avec les grévistes. Les mineurs étaient également soutenus par les habitants de la ville minière qui en accord avec les travailleurs de l’usine de couture, envoyaient de la nourriture et de l’eau aux grévistes. L’ARS (Union de base Anarchosyndicaliste) a également soutenu les grévistes en organisant des manifestations de solidarité avec les mineurs dans plusieurs grandes villes bulgares. Grâce à des protestations solidaires impliquant des travailleurs de différentes sphères, une attention médiatique sérieuse a été attirée sur les événements dans les mines, surtout après la manifestation devant la télévision nationale, organisée par l’ARS et le groupe « Action Rouge ».

Finalement, la direction a décidé de négocier et a accepté de commencer à payer progressivement les salaires et les coupons repas dus.

Cependant la joie de la victoire n’a pas duré, car la direction a cessé de payer l’argent négocié le mois suivant. Quelques semaines plus tard, des réductions massives dans la mine ont commencé. Les mineurs ont immédiatement entrepris de résister et de bloquer la centrale thermique de Bobov Dol où le charbon est envoyé. Alors, la direction a menacé d’envoyer la gendarmerie pour disperser les grévistes. Les travailleurs de l’ARS étaient les seuls syndicalistes qui ont participé au blocus avec les mineurs. Malheureusement, après plusieurs heures de négociations — sous la pression des patrons et du Responsable des Droits de l’Homme bulgare — les travailleurs ont retiré leurs demandes de paiement immédiat de salaire et des avantages dus. Le blocus a été levé et les mineurs ont accepté un nouveau paiement négocié, qui continue à ce jour. Un certain nombre de mineurs n’ont pas encore reçu leur argent.

Actuellement, les mines de Bobov Dol et la centrale thermique, ainsi que les mines d’Obrochishte, sont concédées au secteur privé. Elles sont dirigées par l’oligarque de l’industrie énergétique Hristo Kovachki. Ce dernier possède presque toutes les mines et centrales électriques à part les concessions à Bobov Dol. Il est déjà l’une des personnes les plus riches du pays. Kovachki accumule les richesses en participant à la privatisation de masse, s’appuyant sur son influence politique qui lui confère des droits illimités, ce qui fait de lui un dirigeant féodal dans plusieurs villes minières du pays. En plus des salaires misérables et de l’exploitation brutale, ses entreprises commerciales sont connues pour des accidents fréquents au cours desquels des travailleurs sont tués ou mutilés. Les « mines de la mort », ainsi appelées, sont souvent la seule possibilité des habitants pour gagner leur vie. Kovachki possède également les épiceries dans les villes minières, ce qui aggrave la dépendance de la population. Il les utilise pour faire taire les révoltes des travailleurs ou pour faire du chantage aux travailleurs et les obliger à voter pour son prochain projet politique.

Le pouvoir illimité de l’homme d’affaires Kovachki  n’est pas le seul problème auquel sont confrontés les mineurs. Avec l’adoption de nouvelles normes environnementales, toutes les mines risquent de fermer, ce qui mettra des milliers de mineurs au chômage et condamnera leurs familles à la famine ou à l’émigration. La production de charbon bulgare est en effet l’une des plus polluantes au monde et ceux qui paient le prix environnemental sont les mêmes que ceux qui paient le coût social des gros profits de l’entreprise : les populations locales, les travailleurs des mines et leurs familles. Une alternative aux mines de la région n’existe pas tandis que l’entreprise est trop occupée à tirer des bénéfices rapides du secteur et ne pense pas à l’investissement et la modernisation de la production.

Protestations des travailleurs dans le textile

Quelques semaines après le blocus de la centrale thermique PTP, le 6 février 2017, de nouvelles vagues de protestations ont éclaté à l’intérieur du pays, cette fois dans le secteur du textile. Des centaines de tailleurs ont occupé leurs ateliers avec une demande de paiement de leurs salaires volés. Les occupations ont eu lieu dans deux villes connues pour leur l’industrie textile — Dupnitsa et Vetren. L’histoire est typique : un investisseur étranger crée une entreprise, exploite des travailleurs locaux ; il les fait travailler dans des conditions terribles avec des emplois du temps très chargés contre des salaires misérables ; la marchandise est vendue à des marques occidentales célèbres ; à un moment donné, l’investisseur étranger décide de mettre fin à l’activité de l’entreprise, vole les salaires des travailleurs qu’il ne verse plus pendant plusieurs mois, transfère l’entreprise à une personne de la région et s’enfuit ; après quelques mois, une nouvelle société est enregistrée et la procédure est répétée.

90 % de la production de l’industrie de textile en Bulgarie est destinée à l’exportation. La part relative de l’exportation totale du pays est de 25 %. L’industrie est concentrée dans le sud-ouest et le centre-sud du pays et représente dans certaines régions le seul fournisseur d’emplois. Environ 80 % des entreprises de confection sont détenues par des Bulgares, mais majoritairement sous-traitées à des entreprises turques, grecques et d’Europe occidentale. De nombreuses marques européennes bien connues et des chaînes de vente au détail vendent des vêtements produits en Bulgarie. Les salaires mensuels des travailleurs sont compris entre 129 et 340 euros, les heures supplémentaires et les primes comprises. Quand ils n’ont pas de commandes et doivent prendre un congé, ils reçoivent parfois environ 50 euros par mois. Le salaire le plus élevé (340 euros) a été payé pour une semaine de travail de 75 heures. Un « travailleur à domicile » reçoit 307 euros pour 108 heures de travail (18 heures par jour, 6 jours par semaine). Il n’y a presque pas d’organisations syndicales dans le secteur et les rares qui existent sont trop inefficaces. Les travailleurs des entreprises textiles ont des problèmes communs avec les mineurs, car ils génèrent d’énormes profits pour les entrepreneurs en raison du faible coût de la main-d’œuvre et du manque de protection contre l’exploitation.

Grèves dans Max Telecom et Piccadilly

Le même printemps, deux autres cas de délinquance patronale à grande échelle ont attiré l’attention du public puisqu’ils se sont produits dans les grandes villes du pays. Le 24 mars 2017, les travailleurs de Max Telecom, le quatrième opérateur de téléphonie mobile en Bulgarie, ont lancé des manifestations et occupé le bâtiment de l’entreprise dans laquelle ils travaillent. 150 personnes n’avaient pas reçu de salaire depuis 4 mois. Le directeur exécutif des télécoms est Andrey Rasiyski. Le propriétaire est l’investisseur privé Daniel Kupsin, qui dirige l’entreprise à travers la holding LuxTech Capital. Fils d’un millionnaire, il est l’un des oligarques de Russie, fondateur de la radio « Business FM » et de l’empire des médias United Media. Actuellement, il essaie également de faire une percée dans le marché anglais. Kupsin a acquis les télécommunications bulgares en 2013. Actuellement, lui et la haute direction de l’entreprise refusent tout dialogue avec les travailleurs en grève et ne montrent aucun signe de bonne volonté de rendre ce qui a été volé. L’ensemble de l’entreprise est protégé par le fameux « First Investment Bank » bulgare qui a accordé à la société des prêts équivalents à 20 millions Leva.

L’arrogance des propriétaires ne se limite pas au vol des salaires. Les utilisateurs du service de téléphonie sont obligés de le payer en vertu des contrats conclus avec l’entreprise même s’ils ne reçoivent plus le service. Ils ne peuvent pas contacter la société, car ses centres d’appels ne fonctionnent pas. Ils ne peuvent pas résilier leurs contrats parce que l’entreprise n’a plus de travailleurs pour traiter les documents. Cependant, cela n’empêche pas les représentants de la direction d’exhorter les consommateurs à continuer de payer leurs factures régulièrement et de menacer de récupérer son argent par l’intermédiaire de sociétés de recouvrement privées.

Les travailleurs de Max Telecom accompagnés des anarchosyndicalistes de l’ARS ont organisé une manifestation devant le siège de la compagnie et ont formé des barrages routiers. Après des tentatives infructueuses, de contacter la direction, les travailleurs et les syndicalistes se sont précipités dans les bureaux de l’entreprise pour constater que toute la direction avait fui et abandonné le bâtiment. Le propriétaire était également absent et avait refusé de donner des explications. Les manifestants sont entrés dans les bureaux vacants et ont placé des autocollants et des affiches dans lesquels, outre les demandes de paiement des salaires, le visage du propriétaire Kupsin était orné d’inscriptions : « Voleur ! » et « Cochon capitaliste ! ».

Au même moment, à Piccadilly — l’un des plus grands détaillants alimentaires en Bulgarie — les travailleurs n’avaient pas reçu de salaire depuis 2 mois. Une nouvelle vague de grèves a donc éclaté. Piccadilly est en procédure de faillite, mais avait précédemment loué les travailleurs de l’offshore luxembourgeois « SELECTA TRADE », dont le propriétaire Nikolay Lazarov reste introuvable. Selon des informations officieuses, il vit en France et l’entreprise offshore est une façade pour les opérations des anciens propriétaires de la société. Ceux-ci sont les membres du plus grand groupe d’escroquerie bulgare des années 90 — les frères Popovi. À partir du 20 mars 2017, les travailleurs de Piccadilly et les anarchosyndicalistes ont organisé plusieurs grèves sauvages à Sofia et à Varna. À Sofia, les manifestations ont eu lieu devant le siège de l’entreprise ainsi que devant le ministère du Travail. À Varna, les ouvriers et les syndicalistes occupaient le plus grand magasin de la chaîne. Ils ont également organisé une marche à travers la ville en bloquant plusieurs rues. Des manifestations ont eu lieu devant la mairie, ainsi que devant les bureaux de « Invest Bank » — la banque par laquelle les propriétaires opèrent et par qui l’argent de la société a été saisi.

Au moment d’écrire cet article, les luttes de Max Telecom et de Piccadilly se poursuivent.

Le vol n’est pas un accident, c’est une politique officielle

L’agitation sociale qui a marqué ces derniers mois n’est qu’un indice de l’ampleur de la délinquance patronale commise par les entreprises bulgares. Des centaines de travailleurs sont volés chaque mois par leurs employeurs, mais seule une infime partie de cela retiendra l’attention des médias. Le vol des salaires en Bulgarie n’est pas considéré comme une « mauvaise pratique », mais fait juste partie de l’énorme vol des travailleurs par l’entreprise. Le vol direct, décrit dans les cas ci-dessus, est effectué légalement. Cette pratique est une espèce de rétention de salaires pour profiter de la dépendance économique des employés et pour pouvoir intensifier leur exploitation. De fait, cela n’a rien d’extraordinaire : le vol est ancré dans l’esprit du capitalisme. Ce qui est remarquable, c’est l’échelle et la vitesse à laquelle le capitalisme non réglementé est appliqué à la population bulgare. Cela est pratiqué à travers une politique néolibérale systématique soigneusement menée par chaque nouveau gouvernement, quels que soient les partis qui le composent. Le principal point d’unification autour duquel gravitent tous les projets politiques parlementaires en Bulgarie est l’obéissance aux intérêts des hommes d’affaires.

Le concept est simple : le secteur privé est le moteur de la vie économique et tous les autres intérêts de la société doivent être soumis à cela. L’augmentation des salaires, des retraites, l’amélioration des soins de santé et de l’éducation, tout cela, selon l’élite politique, dépend de la prospérité de l’élite économique. Le fameux concept néolibéral de « ruissellement du haut vers le bas » est dénoncé depuis longtemps comme absurde (même par les financiers du FMI). Cette doctrine est si profondément enracinée dans le récit collectif en Bulgarie qu’elle est considérée comme une vérité évidente qui n’a pas besoin de preuve. Les acteurs politiques y adhèrent et cela conduit naturellement à des politiques concrètes — déréglementation, privatisation, réduction des services sociaux, des salaires et des retraites – toujours afin d’assurer des allégements et des avantages pour l’entreprise.

La Bulgarie est le pays avec le plus bas taux d’imposition sur les sociétés en Europe et avec une règlementation des plus faibles. Par exemple, en Bulgarie, vous pouvez créer une société à responsabilité limitée avec un capital de 1 euro. Évidemment, ces faits n’empêchent pas les politiciens d’alerter quotidiennement sur la mauvaise situation des millionnaires bulgares. Avec des visages profondément préoccupés, ils expliquent comment l’entreprise bulgare est « écrasée par une lourde bureaucratie », « réprimée par des règlements inutiles » et « des taxes lourdes », et demandent une déréglementation et un allégement fiscal supplémentaires pour les plus riches, tout en identifiant les travailleurs comme ceux qui doivent payer le coût social pour la prospérité de l’élite des affaires.

Attirer l’investissement étranger dans le pays est considéré comme un remède miraculeux pour tous les problèmes sociaux. C’est une priorité absolue sur l’agenda politique de chaque gouvernement. L’investisseur étranger est présenté comme une figure mythique, un philanthrope créant des emplois et élevant le niveau de vie des Bulgares. Il est conduit par l’altruisme et la foi dans le progrès global. Cette vision promue par les médias et les politiciens est cruellement démentie par la réalité qui montre que malgré toutes sortes de privilèges offerts aux investisseurs étrangers, ils ne viennent pas en Bulgarie. Les rares qui le font exploitent sauvagement la main-d’œuvre (ils ne la payent même pas comme démontré antérieurement dans les exemples) et profitent des allégements fiscaux. Ensuite, l’énorme bénéfice, gagné sur le dos des travailleurs bulgares mal payés, est transféré à l’étranger.

Les investissements étrangers restent un pourcentage insignifiant de l’économie. Les plus grands investisseurs étrangers en Bulgarie sont toujours les travailleurs bulgares à l’étranger, qui continuent d’envoyer plus d’argent que tous les investisseurs privés réunis. En même temps, la déréglementation des entreprises et la marginalisation des travailleurs conduisent à des résultats catastrophiques pour la majorité des Bulgares. Le profit des entreprises augmente, alors que les salaires sont artificiellement retenus et les inégalités s’approfondissent au point que même les politiciens sont forcés d’admettre que c’est un problème. Mais leurs prescriptions ont l’air d’être retirées d’un manuel de capitalisme néolibéral : la pauvreté sera guérie avec plus de pauvreté.

Répéter éternellement le mantra que le profit de l’entreprise va « ruisseler » et élever le niveau de vie finira bien un jour par montrer ses limites. Les représentants des organisations d’employeurs bulgares, depuis des années, ont fermement plaidé en faveur du maintien des bas salaires des travailleurs et mènent une croisade contre le salaire minimum. En même temps, les salaires sont si bas que des millions de Bulgares choisissent d’émigrer et ces mêmes organisations professionnelles se plaignent aujourd’hui du manque de main-d’œuvre. Malgré cela, ils continuent à refuser toute discussion sur l’augmentation des salaires. Leur solution ? Commencer à importer des travailleurs bon marché de l’étranger. Cela montre clairement quel est le rôle de l’entreprise bulgare : le maintien et la reproduction de la misère dans le pays.

Est-ce que la Bulgarie est le pays dont l’Europe doit avoir peur ?

Avec la modification de la loi de Travail en France et des réformes similaires en Italie, en Allemagne et dans d’autres pays, il est très important que les travailleurs européens se tournent de plus près pour examiner la Bulgarie. Ici les réformes néolibérales ont été appliquées pendant des décennies. Les résultats de 20 années de privatisation de masse et de déréglementation sont stupéfiants. 1/3 de la population du pays a disparu — 3 millions de personnes ont tout simplement disparu. Une partie a émigré et une autre vient de mourir de maladies évitables ou liées à la pauvreté. Actuellement, plus de 2 millions de personnes, soit un tiers de la population restante, vivent en dessous du seuil de pauvreté. Le capitalisme qui était censé nous apporter la prospérité selon les politiciens et l’élite économique a apporté le contraire — une catastrophe sociale. La santé publique a agonisé au cours des trois dernières décennies. Elle s’est complètement effondrée après une série de réformes favorables au marché. L’accès des citoyens à des procédures simples et vitales est limité. Ainsi de nombreuses personnes meurent chaque année de maladies évitables. Avec l’introduction de budgets délégués (une mesure appliquée aussi sur le domaine de santé), l’éducation bulgare a également subi une catastrophe. 764 écoles municipales et publiques ont été fermées au cours des 14 dernières années et le nombre d’analphabètes fonctionnels augmente proportionnellement à la pauvreté dans les régions abandonnées par l’État, les régions dites économiquement inefficaces. La même situation est observée dans toutes les sphères publiques qui subissent des réformes de marché, tandis que les hommes d’affaires se sentent à l’aise dans le marais social qu’ils ont créé et jouissent d’un niveau de vie remarquable. Il n’est donc pas surprenant qu’ils s’efforcent de préserver leur statut économique et politique dans le pays.

Deux mondes

Les grèves de ces derniers mois ont tracé les lignes d’une nouvelle division de classes. Tous ces événements sont survenus dans le contexte des élections. L’action des mineurs à Bobov Dol a commencé le 10 octobre 2016, coïncidant avec le début de la campagne pour les élections présidentielles, qui ont eu lieu le 6 novembre. Les grèves des travailleurs du textile ainsi que celles des travailleurs de Piccadilly et de Max Telecom ont coïncidé avec les élections parlementaires anticipées du 26 mars 2017. Au cours de ces mois, dans les télévisions, des politiciens pathétiques ont lutté pour attirer notre attention, se discréditant les uns les autres et s’accusant les uns les autres de corruption. Des visages rusés et frivoles se livraient concurrence, tout en étant sélectionnés et généreusement financés par les entreprises. La controverse principale entre eux tourne autour de la personne qui pourra fournir un meilleur « environnement des affaires ». Le contraste était aigu entre la dramaturgie préélectorale et le monde des ouvriers qui luttaient au même moment contre ledit « milieu des affaires », organisant leurs assemblées générales et en créant spontanément la solidarité et l’entraide.

Au printemps, lors des émissions de télévision nationales, les meilleurs experts et les représentants des partis politiques discutaient de l’importance d’attirer des investisseurs étrangers. À ce moment même, plusieurs familles de travailleurs se sont endormies, affamées. Elles ont eu la « chance » d’être attirantes pour les investisseurs étrangers.

Cette semaine-là, des enregistrements issus de l’enquête sur le chantage ont été divulgués. L’affaire de chantage implique un leader de la formation du « marché patriotique » et un grand homme d’affaires Veselin Mareshki. Dans ces dossiers, il a développé l’idée de servage des travailleurs : « Pensons à une formation fictive qui coûte beaucoup d’argent et où les travailleurs sont censés aller quand ils commencent à travailler. S’ils décident de partir, ils doivent se racheter de l’employeur ». Selon ces enregistrements, Mareshki était en train de partager son idée avec un inconnu au téléphone, probablement un avocat. Ces révélations n’ont provoqué aucun scandale. Le même jour, des dizaines de travailleurs de Piccadilly ont fait la queue devant des établissements de crédit. Ils n’ont pas pu payer leurs traites de crédit à temps alors que la banque ne se soucie pas du fait que leur patron a fui avec leurs salaires. Le propriétaire du logement et le fournisseur d’énergie ne s’en soucient pas non plus. Veselin Mareshki est entré au parlement comme député.

Les élections ont été remportées par le GERB qui dirigera avec un parti d’extrême droite la coalition « Les Patriotes Unis ». Ils promettent d’appliquer des mesures économiques de droite — des coupes budgétaires pour soi-disant assurer une stabilité financière. Peu importe le programme de leur principal adversaire (le Parti socialiste bulgare), car il sera le même. Quelques jours après la fin des élections, les Patriotes-Unis ont rompu leur promesse principale durant la campagne qui consistait à augmenter les pensions à 150 euros. Ils ont dit qu’il n’y a pas de « logique économique » pour cela. Cependant, la « logique économique » apparaît ailleurs lorsque plusieurs centaines de personnes de Max Telecom ne perçoivent pas de salaire pour 4 mois de travail. Leur patron les a volés. Ils commencent à protester, tandis que ce dernier lance sa nouvelle « entreprise prospère » au Royaume-Uni.

Ce qui sépare les travailleurs des patrons et des politiciens est beaucoup plus profond que le montant de leurs comptes bancaires. Pendant la grève des mineurs, les représentants des propriétaires de l’entreprise ont tenté de casser la solidarité des grévistes en offrant de l’argent à certains d’entre eux. Les ouvriers n’ont pas succombé aux tentations et sont restés unis jusqu’à la fin. Imaginez la surprise des patrons, habitués à vendre des parents et des amis au nom de leur intérêt personnel. Vous pouvez aussi imaginer la surprise des politiciens habitués à vendre leur conscience et à changer constamment de positions et de partis en fonction de leurs intérêts. Les assemblées générales spontanées, l’esprit de solidarité et d’autoorganisation, l’atmosphère amicale, la sympathie commune qui unit les grévistes ne peuvent être observés ni chez nos représentants politiques, ni chez ceux qu’ils représentent réellement, les capitalistes. Il y a une division de classe profonde qui se manifeste depuis leurs rôles dans le processus de production, dans leurs niveaux de vie et va jusqu’aux bases mêmes de la vie sociale. Et cela est plus profond que jamais.

Bulgarie, juin-juillet 2017.

Traduction Zahra Khammassi

Source: Investig’Action