Pas de deadline pour l’opération russe en Ukraine

L’ancien diplomate indien Bhadrakumar analyse les derniers commentaires de Poutine sur la guerre en Ukraine. Alors que les affrontements se concentrent dans l’est du pays, le conflit pourrait encore durer un certain temps selon la stratégie russe. Il pourrait aussi s’intensifier davantage, alors que des unités de l’Otan sont signalées sur le champ de bataille. (IGA)


 

C’était ses premiers commentaires détaillés sur la guerre en Ukraine depuis un mois. Le président russe Vladimir Poutine a déclaré mardi que les pourparlers de paix étaient dans une « impasse », et il s’est engagé à ce que « l’opération militaire russe se poursuive jusqu’à son terme ».

Poutine a défini un objectif plus limité pour la guerre, se concentrant sur le contrôle du Donbass – et non de toute l’Ukraine. Poutine a réaffirmé que les actions menées jusqu’à présent par la Russie dans plusieurs régions d’Ukraine visaient uniquement à immobiliser les forces ennemies et à effectuer des frappes de missiles dans le but de détruire l’infrastructure militaire ukrainienne, afin de « créer les conditions pour des opérations plus actives sur le territoire du Donbass. »

Selon ses mots, « notre objectif est de fournir une aide à la population du Donbass, qui ressent un lien indéfectible avec la Russie et qui a été l’objet d’un génocide pendant huit ans. »

Interrogé sur les raisons pour lesquelles l’opération ne peut pas être accélérée, Poutine a déclaré aux journalistes : « On me pose souvent ces questions : « Ne pouvons-nous pas accélérer les choses ? ». Nous le pouvons. Mais cela dépend du niveau d’intensité des combats et, quelle que soit la façon dont vous le tournez, le niveau d’intensité des combats est directement lié aux victimes. »

Il a précisé que « notre tâche est d’atteindre les objectifs fixés tout en minimisant ces pertes. Nous agirons en rythme, calmement et selon le plan qui a été initialement proposé par l’état-major général. » Il a ajouté : « L’opération se déroule conformément au plan. »

Il est clair que la ville portuaire de Mariupol, au sud du Donbass, aurait pu être conquise par la force brute. Mais cela aurait causé des pertes terribles. Au lieu de cela, les forces ennemies de la Russie – militaires ukrainiens, bataillon néonazi Azov et mercenaires étrangers – ont été régulièrement acculées et piégées principalement dans deux endroits, à savoir les aciéries Azovstal et le port principal de la ville.

Les forces russes ont pris le contrôle du port, tandis qu’à Azovstal, les forces ennemies, fortes d’environ 3 000 hommes, ont été encerclées. Parmi elles, on compte probablement des dizaines ou des centaines d’officiers militaires des pays de l’OTAN et, étonnamment, de la Suède. Les experts estiment que la chute de la ville aux mains des Russes est imminente. Le ministère russe de la Défense a annoncé mercredi que plus de 1 000 soldats ukrainiens, dont 162 officiers, se sont rendus plus tôt dans la journée à Marioupol.

Avec le recul, les efforts diplomatiques déployés frénétiquement par certains pays de l’OTAN (la France et l’Allemagne, en particulier) pour parrainer des « couloirs humanitaires » hors de Marioupol avaient pour principal objectif d’exfiltrer les officiers occidentaux piégés dans la ville. Le cœur du problème est que les forces de l’OTAN sont de facto déployées en Ukraine, en tant que volontaires étrangers ou instructeurs militaires. Équipées de matériel militaire lourd, elles combattent l’armée russe.

Un journaliste français qui a réussi à s’infiltrer avec des « volontaires » français a depuis publié une vidéo montrant que des militaires étasuniens coordonnent les militaires étrangers en Ukraine et s’occupent directement de la formation et de l’enrôlement des « volontaires » étrangers dans les forces ukrainiennes.

Dans ces conditions, il est évident que les pourparlers de paix entre Moscou et Kiev ne peuvent pas progresser. La grande question est la suivante : l’administration Biden souhaite-t-elle que le conflit prenne fin et qu’un accord de paix soit négocié ? La réponse semble être « non ». En fait, les États-Unis alimentent ce conflit.

Le Sénat US a approuvé un projet de loi sur le prêt-bail, qui simplifiera considérablement les fournitures à l’Ukraine. Le Wall Street Journal rapporte que les États-Unis fourniront à l’Ukraine des équipements lourds, y compris des systèmes soviétiques de défense aérienne. Le gouvernement Biden se préparerait à annoncer une aide militaire supplémentaire de plus de 700 millions de dollars à l’Ukraine, qui comprendra probablement des systèmes d’artillerie lourde au sol, des hélicoptères et des véhicules blindés. Les États-Unis ont déjà fourni plus de 2,4 milliards de dollars d’aide militaire à l’Ukraine pendant la présidence de M. Biden, dont 1,7 milliard depuis que la Russie a commencé son « opération spéciale » en Ukraine fin février.

Il est intéressant de noter que M. Poutine a confirmé hier les informations selon lesquelles les services de renseignement britanniques avaient mis en scène les meurtres de Boutcha pour mettre au pilori l’armée russe et créer un tollé international. Le Pentagone avait ostensiblement pris ses distances par rapport à la controverse suscitée par ce qui apparaît comme une fake news. Poutine a déclaré : 

« Il y a beaucoup d’agitation, mais ils (l’UE et les États-Unis) avaient juste besoin d’adopter un nouveau paquet de sanctions, comme nous le savons très bien. Aujourd’hui, nous avons discuté de leur opération spéciale, l’opération psychologique menée par les Britanniques.

« Si vous voulez connaître les adresses, les lieux de rencontre secrets, les numéros de plaques d’immatriculation, les marques des véhicules qu’ils ont utilisés à Boutcha, et comment ils ont procédé, le FSB de Russie peut fournir ces informations. Sinon, nous pouvons vous aider. Nous avons exposé cette position laide et dégoûtante de l’Occident avec nos amis russes, dans son intégralité et du début à la fin. »

Les forces russes et ukrainiennes se sont regroupées et ont renforcé leurs positions dans l’est de l’Ukraine au cours des deux dernières semaines en vue d’une bataille décisive pour le Donbass. Les forces russes se préparent à encercler une énorme concentration de troupes ukrainiennes, estimée à environ 100 000 militaires issus des meilleures unités des forces armées. Kiev transfère également toutes les forces disponibles sur le front oriental afin d’arrêter l’offensive russe.

Les commentaires de Poutine hier [12 avril] laissent penser que la Russie ne cherche pas à remporter une victoire rapide à n’importe quel prix. Mardi, M. Poutine a déclaré que Moscou « n’avait pas d’autre choix » et que l’opération visait à protéger la population dans certaines régions de l’est de l’Ukraine et à « assurer la sécurité de la Russie ». Il a promis qu’elle se poursuivrait « jusqu’à son achèvement complet et l’accomplissement des objectifs qui ont été fixés ».

Il est certain que les combats dans l’est de l’Ukraine vont s’intensifier au cours des deux ou trois prochaines semaines, mais le résultat final prendra du temps. Les forces ukrainiennes et les combattants étrangers qui ont afflué dans la région orientale sont bien équipés. Ils vont non seulement opposer une résistance acharnée, mais ils pourraient même porter le combat en territoire russe.

Ce sombre scénario présente le danger réel que l’OTAN se retrouve de plus en plus en guerre avec la Russie en Ukraine. Selon les médias occidentaux, des unités d’élite des forces spéciales britanniques et étasuniennes sont déployées en Ukraine, notamment des militaires du Special Air Service (SAS) britannique et des soldats de la première unité opérationnelle des forces spéciales « Delta » de l’armée US.

Selon certaines informations, les opérations menées à Marioupol étaient placées sous le commandement d’un général US. Il aurait tenté de s’enfuir par l’hélicoptère envoyé à sa rescousse il y a une semaine, mais il aurait été intercepté par la milice de Donetsk participant à l’opération aux côtés des forces russes, et aurait été placé sous leur garde. Il est tout à fait concevable que la mission à Moscou du chancelier autrichien Karl Nehammer lundi et ses entretiens « très directs, ouverts et durs » avec Poutine lors d’un tête-à-tête à la résidence Novo-Ogaryovo de ce dernier, près de Moscou, aient été coordonnés avec Washington. Le Kremlin n’a pas donné de compte rendu de cette rencontre de 75 minutes.

 

Source originale: Indian Punchline

Traduit de l’anglais par GL pour Investig’Action

Photo: Usine Azovstal – Odessicus (CC)