Mohamed Hassan: “Trump veut que les Européens paient leur part de l’addition”

Y aurait-il de l’eau dans le gaz ? Depuis l’élection de Trump, les relations entre les Etats-Unis et l’Europe battent de l’aile. Washington et le Vieux Continent ne sont plus d’accord sur le dossier iranien. Trump avait également remis en cause l’utilité de l’Otan, voulant mettre la pression sur ses alliés de l’autre côté de l’Atlantique pour qu’ils contribuent davantage aux dépenses militaires. Les Européens répliquent en manifestant le désir de bâtir leur propre armée indépendante de Washington. Un désir jugé “très insultant” par un Tweet du président US, juste avant les cérémonies de commémoration ce week-end. Dans Le monde selon Trump, nous analysions les contradictions qui allaient opposer les deux alliés historiques. Quelques éléments de réponse dans cet extrait du chapitre consacré à la stratégie de Trump, avec Mohamed Hassan.


(…) Trump remet en cause l’utilité de l’Otan. Le nouveau président des Etats-Unis serait antimilitariste ?

Non, Trump a pour objectif de faire des Etats-Unis le pays le plus puissant du monde. Jusque-là, rien de bien original. Mais il a conscience que le dispositif actuel est contre-productif. Le Pentagone dépense des sommes folles pour peu de résultats. « Comment peut-on inverser la tendance et recommencer à gagner ?, demande Trump. Cela ne peut commencer à se produire qu’avec l’armée la plus moderne et la plus musclée de la planète, la plus mobile aussi. Nous devons faire payer une partie de la facture de cette transformation aux Saoudiens, aux Coréens du Sud, aux Allemands, aux Japonais et aux Britanniques. Après tout, nous les protégeons, et ils devraient partager les coûts. »

C’est dans ce sens que Trump interroge l’utilité de l’OTAN. L’alliance atlantique avait été créée pour protéger l’Europe de l’invasion soviétique après la Seconde Guerre mondiale. Elle permettait surtout aux Etats-Unis de contrôler le Vieux Continent. Mais aujourd’hui, Trump ne voit pas l’intérêt d’assumer une trop grande partie du budget militaire de l’Europe. Il veut que les Européens paient leur part de l’addition.

 

Ce discours est-il bien perçu ?

Trump s’est mis beaucoup de monde à dos, notamment les dirigeants US et européens qui vivent de la guerre. Des officiers, des lobbyistes, des politiciens, des experts ou bien encore des industriels s’enrichissent à travers les opérations militaires. Un monde en paix ne les intéresse pas. Clinton était la Mère de la guerre. Mais Trump veut réformer la machine.

 

Ça expliquerait toutes les attaques contre le nouveau président des Etats-Unis ?

Certaines critiques sont justifiées évidemment. D’autres laissent penser que Trump est un homme à abattre. Je ne serai pas surpris qu’il soit écarté avant la fin de son mandat. Il a par exemple été vivement attaqué pour le Mur à la frontière mexicaine, alors que cette construction a été lancée par Bill Clinton, sous les applaudissements du Congrès, et poursuivie par Bush. Trump n’est pas contre l’immigration. Il est pour une immigration sélective : « Je ne veux pas mettre un terme à l’immigration légale dans ce pays. En fait, je voudrais réformer et augmenter l’immigration d’une certaine façon. Nos lois actuelles sur l’immigration sont faites à l’envers : elles rendent la vie difficile aux gens dont nous avons besoin et la vie facile aux gens dont nous ne voulons pas. Ce pays est un pôle d’attraction pour un grand nombre d’étrangers qui sont parmi les gens les plus intelligents et travailleurs qui soient, or nous rendons difficile l’installation dans notre pays de ces gens intelligents qui respectent les lois ».

C’est ce que font les pays européens depuis longtemps ! Si vous allez dans une banque, une compagnie d’assurance ou le siège d’une grande multinationale, vous trouverez de beaux autochtones à l’accueil. Blancs, parfumés et bien habillés. Mais dans les bureaux et les helpdesks, ça regorge d’immigrés. Combien y a-t-il d’infirmières et de docteurs venus des pays de l’Est dans les hôpitaux européens ? Trump veut faire la même chose. Il veut rendre les petits boulots aux Etatsuniens, mais il ne s’oppose pas à l’immigration des diplômés.

 

L’immigration sélective, c’est une bonne chose ?

Absolument pas. C’est une forme de pillage qui retarde le développement des pays du Sud. Je suis contre l’immigration sélective. Mais je rapporte ce qui est déformé dans les médias avec beaucoup d’hypocrisie au sujet de Trump.

 

Trump est aussi contre l’Obamacare…

Pouvez-vous me dire ce qu’est l’Obamacare exactement ? Avez-vous lu cette loi ? C’est très important pour comprendre. Sauf que c’est tellement compliqué que tout le monde s’y perd. Lorsque le projet de loi a été déposé au Congrès, il a été remanié à n’en plus finir par des lobbyistes représentant les grandes compagnies d’assurance. Pourtant, l’Obamacare est devenu comme une incantation vaudou, il suffit de mentionner ce mot pour provoquer des crises d’hystérie. Mais Trump ne veut pas supprimer toute forme d’assurance maladie. « Nous ne pouvons pas laisser les Américains sans couverture sociale sous prétexte qu’ils n’auraient pas suffisamment de revenus, écrivait le candidat des Républicains. (…) La vraie question est : comment peut-on s’occuper de gens qui ne peuvent pas subvenir à leurs besoins ? Comme je l’ai dit, j’aimerais voir l’existence d’un système d’assurance privée sans frontières artificielles entre les Etats de notre pays. Nous devons nous débarrasser de ces frontières et laisser les gens et les compagnies traverser les Etats pour se faire concurrence pour notre plus grand bénéfice. Vous voulez de meilleures polices d’assurance à un meilleur prix ? Augmentez la concurrence pour gagner des clients. »

 

Et ça fonctionnera ?

Ce n’est pas la solution miracle. Trump est un pur produit du capitalisme. Il ne cesse de mettre en avant le fait qu’il a réussi dans les affaires. Par conséquent, il devrait pouvoir gérer avec succès les Etats-Unis comme une grande entreprise. Il applique ainsi les bonnes vieilles recettes du capitalisme à tous les secteurs, aussi bien économiques que sociaux. Le système d’éducation est en faillite ? Il faut laisser jouer la concurrence entre les écoles. Les mauvais établissements disparaitront au profit des plus efficaces. L’Obamacare est trop compliqué ? Il faut laisser jouer la concurrence entre les compagnies d’assurance et les patients auront les meilleurs services au meilleur prix…

 

Ça semble logique, non ?

Il y a un problème de taille. La concurrence capitaliste, c’est marche ou crève. Les entreprises doivent se livrer une lutte sans merci pour survivre. Cela impose notamment de réduire les coûts au maximum pour augmenter les marges. Si vous ne le faites pas, vous serez condamnés à la faillite ou mangés par un plus gros poisson. Que se passera-t-il si vous appliquez cette méthode à l’enseignement ou à l’assurance-maladie ? Les écoles vont rogner sur la qualité des services pour rester compétitives. Les enseignants seront exploités au maximum pour surmonter la concurrence. Ce n’est pas ce qu’il y a de mieux pour sauver l’éducation.

Et c’est pareil pour les compagnies d’assurance. Déjà maintenant, dans le privé, certains patients ne sont pas couverts parce qu’ils coûtent trop cher. De plus, la concurrence capitaliste conduit inévitablement à la formation de monopoles ou d’oligopoles, les plus faibles disparaissant au profit des plus puissants. Une fois que le marché est dominé par une poignée de géants, rien ne peut les empêcher de se mettre d’accord entre eux pour augmenter leurs profits contre l’intérêt des clients. Ça s’est vu dans de nombreux secteurs. L’éducation et la santé ne sont pas des sources de profit qu’on peut soumettre aux lois du marché. Ce sont des services qui relèvent du bien commun. Ils doivent être accessibles à tous, dans les meilleures conditions, même si ce n’est pas rentable. Ce n’est pas la concurrence qui va permettre de réaliser cet objectif, mais une plus juste répartition des richesses.

 

Vous dites que Trump n’est pas militariste. Mais il se montre particulièrement hostile avec l’Iran, alors qu’Obama était parvenu à conclure un accord.

Je pense qu’avec ces déclarations hostiles, Trump et son équipe veulent donner un calmant à la Maison des Saoud. L’accord d’Obama a rendu l’Arabie saoudite particulièrement nerveuse. Trump veut sans doute aussi rassurer les groupes de pression pro-israéliens. D’un point de vue économique, Israël n’est pas très important pour les Etats-Unis. Ce n’est qu’une base militaire US. Par contre, Trump veut le marché iranien. Les relations tendues entre Washington et Téhéran ont profité aux Européens qui ont tenté de sortir leur épingle du jeu pour accaparer l’Iran. Les impérialistes sont une bande de gangsters qui peuvent s’entendre, mais n’hésitent pas à se donner des coups dans le dos. L’accord d’Obama et les nouvelles opportunités commerciales qu’il ouvrait ont exacerbé davantage ces rivalités.

 

Pourquoi le marché iranien est-il si important ?

L’Iran est un pays de près de 78 millions d’habitants qui n’a pas les capacités de nourrir toute sa population. La moyenne d’âge est très jeune, l’urbanisation galopante. Ces conditions font du marché iranien un eldorado pour les multinationales. L’Iran fait saliver l’industrie agroalimentaire US. Tout comme les compagnies pétrolières qui ont perdu l’Irak après le fiasco de Bush. Trump est en train de manœuvrer pour exclure ses rivaux en Iran et positionner les entreprises US sur le devant de la scène.

 

C’est tout de même étonnant lorsqu’on lit les déclarations de Trump et son équipe. L’Iran est désigné comme le grand ennemi…

Il faut prendre ces déclarations pour ce qu’elles valent. Trump est un businessman très coriace en affaires. Pour gagner des négociations, il estime qu’il faut être en position de force et cacher son jeu. « Souvenez-vous du principe stratégique de toute négociation : le camp qui a le plus besoin de négocier doit repartir avec le moins », écrit Trump. Des méthodes qu’il applique à la politique étrangère : « Mon approche de la politique étrangère repose sur des fondations très solides : agir en position de force. Cela signifie que nous devons maintenir une armée qui soit indiscutablement la plus forte du monde. » Cela explique pourquoi Trump augmente le budget de l’armée, tout en cherchant à faire payer ses alliés ; il garde le sens des affaires.

Et sur son côté imprévisible : « Révéler ses projets est une des erreurs les plus stupides qu’on peut faire durant une confrontation militaire. J’ai lu un grand nombre d’ouvrages historiques et je n’ai pas le souvenir que le général George Washington ait réservé des chambres d’hôtel à Valley Forge en Pennsylvanie ou ait adressé ses meilleurs vœux aux mercenaires allemands à Trenton. L’élément de surprise est décisif dans la bataille. Donc je ne dis pas à ceux du camp opposé ce que je fais. Je ne les laisse pas et ne veux pas qu’ils puissent voir clair en moi. Je ne veux pas que les gens sachent exactement ce que je fais ou pense. J’aime être imprévisible ».

 

Trump ne serait-il pas prêt à faire la guerre pour conquérir le marché iranien ?

Nous pouvons difficilement nous baser sur les déclarations de Trump. En revanche, nous pouvons analyser la condition matérielle des Etats-Unis. Ce pays est en crise. La guerre, c’est la politique par d’autres moyens. Vous ne faites pas la guerre pour perdre, mais pour conquérir de nouveaux marchés. Or, que pourraient gagner les Etats-Unis en attaquant l’Iran ? Cela aurait des conséquences désastreuses pour Washington.

Chalmers Johnson disait en substance : « Si vous voulez réveiller un peuple endormi, envahissez-le, faites-lui la guerre ». En menant une guerre terrible, le Japon a réveillé les paysans chinois qui étaient endormis depuis des centaines d’années. Ils sont devenus nationalistes et ont rejoint le Parti communiste. C’était la conséquence inattendue d’une guerre impérialiste. De même, en Syrie, les médias wahhabites de l’Occident ont relayé les déclarations triomphales des seigneurs de guerre de l’OTAN. Ils prétendaient que Bachar al-Assad devrait répondre de ses crimes dans les six jours. Ils disaient que la minorité alaouite occupait le pouvoir, et qu’elle tomberait comme une boule de glace de son cornet. Ils n’avaient jamais étudié la composition du peuple syrien et ses possibles transformations. La Syrie des années 40 et la Syrie des années 2000 sont deux planètes totalement différentes. La transformation syrienne n’a pas été prise en compte par les impérialistes. Ils pensaient qu’il suffirait d’envoyer des mercenaires pour que le régime s’effondre. Qui pouvait croire cela ? Les Français avaient des intérêts en Syrie. Ils se sont laissés embarquer dans ce conflit et ont tout perdu.

 

Source: Investig’Action

Photo: White House

 

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