Michel Collon : “Israël est clairement le tabou numéro un”

Depuis 2004, cet essayiste et journaliste belge anime Investig’Action, un site d’information alternative récemment attaqué. Ses critiques du lobby sioniste lui en ont valu en retour, auxquelles ce dernier répond ici. 

 

On vous soupçonne de faire de la propagande ­pro-russe et de développer des thèses conspira­tionnistes. Que répondez-vous ?

 

Il faut toujours réfléchir à la position de ceux qui ­formulent des critiques. Sachant que je m’oppose aux intérêts des multinationales des États-Unis et de la France et à leurs guerres, il est normal qu’on m’attaque. Ce sont souvent des étiquettes sans preuves. J’ai publié un texte intitulé “Complotiste, moi ?”, où j’explique que c’est un grand piège d’analyser le système économique et social par le complotisme.

Dans mes livres, j’avance au contraire que nous sommes victimes d’un système dirigé par des multinationales. J’ai parlé de 2 000 à 3 000 familles, aux noms et activités bien identifiables, qui dominent l’économie et la société mondiale. Je me suis toujours opposé à l’analyse complotiste. Si certains médias me qualifient de tel, c’est parce qu’ils ont peur du débat avec moi. C’est une manière de discréditer pour sauvegarder leurs positions.

 

Et sur les accusations de propagande pro-russe ?

 

Je suis contre la politique américaine d’encercler la Russie, de l’affaiblir en l’entourant de bases militaires et de régimes asservis… Les États-Unis tentent de relancer la guerre froide. Ce n’est pas une bonne affaire pour nos peuples. On devrait plutôt concentrer notre énergie pour régler les problèmes de pauvreté, de sous-développement, de gaspillage des énergies naturelles, de pollution… La guerre ne résout aucun de ces problèmes, elle les aggrave. Ceux qui me traitent de pro-russe confondent deux choses : être contre la guerre ne signifie pas approuver toute la politique d’un pays visé. Être pour la solution pacifique, ce n’est pas une position pro-russe, pro-chinoise, pro-syrienne… C’est juste une position en faveur de la paix et de la souveraineté des nations.

 

Votre site internet a récemment été attaqué. Que s’est-il passé ?

 

Cela a commencé après la publication de mon livre Israël, ­parlons-en ! (éd. Investig’Action, 2010, ndlr), dans lequel je réfute tous les mensonges médiatiques, en ­expliquant qu’Israël est une puissance coloniale, raciste, basée sur le vol de la terre, le nettoyage ethnique, l’apartheid et l’agression permanente de ses voisins… S’il y avait une justice internationale, le gouvernement israélien devrait être condamné pour cela. On ne m’a pas pardonné de mettre les pieds dans le plat, parfois dans des débats télévisés, comme Ce soir (où jamais !), avec Frédéric Taddeï, face aux porte-parole du lobby sioniste… Mais je ne suis pas le seul.

 

Quelles en ont été les conséquences ?

 

Ce lobby a décidé de me salir et de me couper de l’opinion publique. Caroline Fourest a réalisé un documentaire (Les Obsédés du complot, en 2013, ndlr). Puis j’ai subi les attaques de tous les petits sous-marins de Bernard-Henri Lévy, qui refuse toujours le débat contradictoire. Récemment, cette agressivité s’est déchaînée contre moi lorsque j’ai organisé, avec d’autres associations, un événement en Belgique intitulé “Pourquoi et comment être solidaire des Palestiniens”, sur le thème du mouvement BDS (Boycott, ­désinvestissement et sanctions, qui veut faire payer à ­Israël le prix de l’occupation en Cisjordanie, ndlr). Depuis, je suis l’objet d’une campagne de calomnies.

 

Comment expliquez-vous la puissance du lobby ­israélien ?

 

Le lobby pro-Israël n’est pas un phénomène isolé ­tirant sa puissance de lui-même. C’est que la Palestine est un centre fondamental de la géostratégie. Comme le dit l’intellectuel américain Noam Chomsky, “Israël est le flic du Moyen-Orient” : c’est le chien dont les États-Unis se servent pour faire la police. Mais ce lobby est connecté à d’autres lobbies importants aux USA et en Europe, particulièrement le complexe militaro-industriel. Dans les années 1950, le président américain Eisenhower avait mis en garde contre la toute-puissance que celui-ci pouvait acquérir.

Aujourd’hui encore, il y a des gens qui veulent la guerre et vendre des armes, car les bénéfices sont colossaux. Israël attaquant ses voisins, maintenant le Moyen-Orient dans un état d’insécurité, c’est l’argument idéal avancé par Washington pour vendre des armes à Tel Aviv, à Riyad et à d’autres pétromonarchies rétrogrades… Ces lobbies ont un poids énorme sur les représentants du pouvoir en Occident. Cela se ressent dans les médias, l’enseignement… Même le président Emmanuel Macron essaie de faire passer l’antisionisme (donc la critique du colonialisme israélien) pour de l’antisémitisme (c’est-à-dire du racisme anti-juif), alors qu’on a toujours bien établi la distinction. Pourtant, certains juifs formulent exactement les mêmes critiques que moi…

 

Est-il de plus en plus difficile de critiquer Israël ­aujourd’hui ?

 

Oui, clairement, c’est le tabou numéro un. On parle d’une propagande très bien organisée, manipulant le génocide commis contre les juifs en 1945, et faisant croire que c’est la raison de la fondation d’Israël. Cela est faux. La genèse d’Israël est un vieux projet colonial qui avait été formé bien plus tôt. Si on dit cela, on nous taxe d’anti-juif… Je crois pourtant qu’il ne faut pas être pessimiste. Israël et son lobby ne sont pas aussi forts qu’ils veulent le faire croire. Par ailleurs, le rapport de force au Moyen-Orient est en train de s’inverser. Les pions des Américains (Arabie saoudite) s’affaiblissent, Israël aussi. L’État sioniste n’est arrivé à vaincre ni le peuple de Gaza, ni le Hezbollah… C’est un peu l’énergie du désespoir en Israël, où on est inquiet pour l’image du pays et de ses relations commerciales…

 

De quels fonds vit votre site ?

 

Nous n’avons aucun soutien financier d’aucune puissance ou gouvernement. Les seuls revenus dont nous disposons sont les dons de nos lecteurs et les ventes de nos livres. Nous les éditons nous-mêmes et en organisons la vente directe. Nous avons dépassé les 140 000 amis sur Facebook. Certains sites nous relaient, malgré le boycott des médias… Nous apportons les informations qui ne passent pas dans les canaux “mainstream” et dont les citoyens ont besoin pour comprendre et peser sur les politiques… L’information est une condition pour défendre la paix. 

 

Source : Le Courrier de l’Atlas