Majed Nehmé: « Il ne reste plus qu’à organiser les funérailles du modèle libanais »

La double explosion du port de Beyrouth a mis en lumière les dysfonctionnements de l’État libanais. Spécialiste du Moyen-Orient, Majed Nehmé nous explique comment le Liban portait les gènes de l’instabilité et du chaos depuis sa création par la France coloniale, passant d’une crise à une autre jusqu’à ces dernières manifestations ayant conduit à la démission du gouvernement. Pour Majed Nehmé, ce modèle libanais vanté tout un temps par l’Occident comme modèle de cohabitation a vécu. Il nous explique aussi comment le pays du Cèdre pourrait sortir par le haut de cette énième crise.

 

C’est une quantité importante de nitrate, stockée sans les précautions nécessaires, qui serait à l’origine de l’explosion du port de Beyrouth. La catastrophe a mis en lumière les dysfonctionnements importants de l’appareil d’État. Comment le Liban, que l’on qualifiait il y a peu encore de Suisse du Moyen-Orient, a-t-il pris ces allures d’État failli ?

Le Grand Liban a été créé par le Mandat français comme une entité détachée de la Syrie il y a tout juste cent ans. Le pays a pris sa forme actuelle avec l’indépendance en 1943, mais il avait dans ses gènes tous les éléments d’un État failli et implosif. Fondé sur un partage communautaire du pouvoir entre chrétiens et musulmans, un partage voulu par le colonisateur français, il ne pouvait pas évoluer vers un État moderne républicain digne de ce nom.

Pourquoi un tel partage du pouvoir entre communautés confessionnelles? La France avait-elle appliqué la bonne vieille recette coloniale, diviser pour mieux régner?

Ce partage était théoriquement conçu pour permettre aux ressortissants de ce nouveau pays, détaché de la Syrie, de cohabiter sans qu’une communauté empiète sur les droits de l’autre ou l’écrase. La contrepartie de cette cohabitation était la paralysie du pouvoir et l’impossibilité de créer un pacte social où le bien commun transcende les prétendus privilèges de la communauté. 

Et l’indépendance n’a pas permis de dépasser ces clivages?

Non, car le « Pacte national » conclu par les combattants pour l’indépendance du Liban en 1943 était inspiré des mêmes critères définis par le Mandat français. Cette entente non écrite et non intégrée dans la Constitution prévoyait le partage du pouvoir entre chrétiens et musulmans et non entre citoyens égaux en droits et en devoirs. Les co-auteurs de ce pacte, le chrétien maronite Béchara el-Khoury et le musulman sunnite Riad el-Solh, avaient trouvé ce compromis. Il était censé être provisoire, mais il sert depuis 1947 à gouverner le pays.

Le « Pacte national » stipulait que le Liban serait la patrie de tous les Libanais, que les chrétiens acceptaient la fin du Mandat français ; en contrepartie, les nationalistes arabes libanais renonçaient à leur vision panarabe et au retour du Liban dans le giron syrien. Un autre principe qui régit ce pacte, le plus problématique, c’est la répartition des postes de commandement et de responsabilité au sommet de l’État et au sein de l’administration : un Président maronite, un Premier ministre sunnite, un président du parlement chiite, etc.

En Occident, le modèle libanais était pourtant vanté comme un modèle de cohabitation, de démocratie et de pluralisme.

L’expérience a montré que ce modèle était générateur de chaos, d’immobilisme, de corruption et de guerre civile permanente. Quelques années après le retrait des forces du Mandat en 1946, une première crise mettait déjà à mal ce système. Le premier président du Liban indépendant et signataire du pacte, Béchara el-Khoury, était contraint de démissionner en 1952 pour être remplacé par Camille Chamoun, un atlantiste et un anti-nassérien notoire. Il inaugurait une politique d’alignement sur les États-Unis, violant l’esprit du Pacte national voulu par les fondateurs du Liban. Alors que la Syrie avait à l’époque mal accepté qu’une partie de son territoire historique lui soit amputée, elle avait fini par reconnaître un Liban indépendant à la condition que ce pays ne serve ni de base ni de lieu de passage aux forces qu’elles considèrent comme hostiles, insistant sur la spécificité et la conditionnalité des relations entre les deux pays.

Ces dispositions se retrouvaient dans le Pacte national et le pays a été en crise chaque fois qu’elles ont été violées. L’alignement atlantiste de Camille Chamoum était rejeté par une bonne partie des Libanais, mais aussi par la Syrie. Elle venait de s’unir à l’Égypte nassérienne à travers la République arabe unie (RAU). Elle était opposée à la politique d’endiguement US de l’Union soviétique ainsi qu’à l’éphémère Pacte de Bagdad qui voulait lier le Liban aux États-Unis en divisant les chrétiens et les musulmans. Pour couronner le tout, le président Chamoun voulait illégalement modifier la Constitution pour obtenir un second mandat. L’opposition était donc vive et elle allait ouvrir la voie en 1958 à une insurrection armée contre Chamoun. Cette insurrection était soutenue par Nasser. De son côté, Chamoun demanda l’intervention des marines US qui débarquèrent au Liban. L’insurrection prit fin après trois mois avec le retrait du contingent étasunien et l’élection à la présidence de la république du général Fouad Chéhab, commandant en chef de l’armée.

Le Liban a-t-il pu alors retrouver la stabilité?

Oui, mais pas pour longtemps. Après le départ de Chamoun, Nasser qui était alors président de la RAU et au sommet de son zénith, accepta de rencontrer le nouveau président libanais sous une tente dressée à la frontière syro-libanaise pour lui exprimer son soutien et son attachement à la souveraineté et à l’indépendance du Liban. Il demanda par la même occasion d’observer une politique régionale non alignée sur l’Occident atlantiste afin de ne pas nuire aux engagements de neutralité exigés par le Pacte national de 1943.

Cette entente syro-libanaise se traduisit par une stabilité intérieure du Liban, aboutissant à des réformes structurelles audacieuses et une prospérité économique sans précédent. C’est à cette époque qu’on a commencé à surnommer le Liban comme la « Suisse du Moyen-Orient ».  Ce « miracle » économique s’expliquait par un système bancaire efficace, un secret bancaire qui avait attiré vers le pays du Cèdre les capitaux des bourgeoisies syrienne, égyptienne et irakienne opposées à l’orientation socialiste et dirigiste de ces pays. Mais ce « miracle » aura duré à peine une décennie. Car la classe politique libanaise, après la fin du mandat de Fouad Chéhab, un grand homme d’État réformiste, a renoué avec l’affairisme, la corruption, et la mise en coupe réglée de l’économie nationale.

Quel a été le point de basculement?

Il y avait tout d’abord les limites du modèle libanais. Georges Naccache, l’un des idéologues de ce modèle et fondateur du quotidien francophone l’Orient (qui deviendra en 1971 L’Orient-Le-Jour) avait trop tôt compris les limites et la fragilité de ce modèle. « Deux négations ne font pas une Nation!« , écrivit-il dans les colonnes du quotidien l’Orient en 1947. Et d’ajouter « … Que voyons-nous ? Un peuple, à travers tous les désordres et tous les scandales, ingénieux à se reconstruire ; un État obstiné à se défaire. »

À cette pulsion autodestructrice intérieure, s’ajoutent les multiples agressions israéliennes contre le Liban. Après la guerre de 1967, le Liban fut entraîné dans le tourbillon du conflit israélo-arabe avec l’arrivée de l’Organisation de Libération de Palestine (OLP), chassée de Jordanie. Israël allait par la suite multiplier les attaques: destruction en 1968 de toute la flotte civile aérienne à l’aéroport international de Beyrouth, la liquidation par les services israéliens de plusieurs chefs de la résistance palestinienne réfugiés au Liban à partir de 1968, l’occupation d’une bande frontalière du Sud en 1978, l’invasion israélienne et l’occupation de Beyrouth en 1982, guerre de libération du Sud menée, après le départ des troupes de l’OLP du Liban, par le Hezbollah, devenu un nouvel acteur central sur la scène libanaise et régionale (Syrie, Irak, Yémen…).

C’est également dans ce contexte tendu qu’a éclaté, en 1975, la guerre civile.

En Jordanie, l’OLP était devenue un État dans l’État si bien que le roi Hussein, considéré par certaines factions radicales de l’organisation palestinienne, comme réactionnaire et complice des Israéliens, sentait son régime menacé. L’OLP fut donc chassée de Jordanie et se replia au Liban, où tous les ingrédients de la guerre civile germaient déjà. L’équilibre communautaire y était fragile et à l’époque, les musulmans exigeaient une plus juste répartition du pouvoir.

Profitant des divisions interlibanaises, l’OLP avait déplacé son quartier général de la Jordanie vers le Liban. Les résistants palestiniens étaient accueillis au départ par tous les Libanais, de toutes les confessions, comme des héros. Mais ils ont commencé à perdre ce soutien unanime en prenant fait et cause pour le camp dit « islamo-progressiste », dressant contre eux l’armée et les forces chrétiennes conservatrices qui refusaient le poids grandissant des Palestiniens, alors alliés de la Syrie, dans le jeu interne libanais. L’étincelle qui a mis le feu aux poudres et engagé le Liban dans une guerre civile atroce fut l’attaque par des phalangistes chrétiens, alliés d’Israël, le 13 avril 1975, contre un bus transportant des civils palestiniens dans la banlieue chrétienne de Aïn el Remmaneh. 31 Palestiniens furent froidement exécutés. En représailles, les forces palestiniennes bombardèrent les quartiers chrétiens, plongeant le Liban dans une guerre civile atroce (200.000 morts) de quinze ans.

La guerre civile a également vu des troupes syriennes débarquer au Liban. Elles ne sont parties qu’en 2005, bien après la fin de guerre civile. Quelles ont été les conséquences de ce départ?

Ce départ a propulsé au sommet du pouvoir le parti anti-syrien et anti-iranien du 14 Mars. Le Liban est alors redevenu une base à partir de laquelle toutes les forces hostiles à la Syrie étaient à la manœuvre. Les ambassadeurs américain, britannique et français devenaient les porte-paroles de ces forces à tel point que certains observateurs avaient qualifié ces ingérences flagrantes de « gouvernement des Consuls. »

L’explosion criminelle du port de Beyrouth le 4 août n’est donc pas ce tonnerre dans un ciel serein. Les nuages annonciateurs d’une grande tempête s’accumulaient depuis au moins trois décennies, quand l’essentiel de la gestion du pays du Cèdre était dévolu au clan Hariri, père et fils. Sorti exsangue d’une guerre civile (1975-1990) qui avait détruit Beyrouth, provoqué la mort de près de 150.000 personnes et poussé à l’exode des centaines de milliers de Libanais, le pays en ruines avait besoin d’un plan de reconstruction ambitieux. Rafic Hariri, un milliardaire libano-saoudien était perçu à l’époque comme l’homme providentiel. Il était soutenu politiquement et financièrement par l’Arabie saoudite. Cette dernière avait convoqué les différentes composantes communautaires de la société libanaise à la ville saoudienne de Taëf pour les contraindre à signer un amendement constitutionnel, cautionné à l’époque par les puissances occidentales et la Syrie. Cet accord accentuait le caractère confessionnel du régime libanais et jetait les bases d’un déplacement progressif du centre de prise des décisions vers le Conseil des ministres, présidé par un sunnite prosaoudien, au détriment de la présidence de la République assumée par un maronite. Ce qui revenait à diluer les responsabilités et à rendre la prise des décisions d’abord entre la Présidence et le Conseil et ensuite entre les différentes composantes du Conseil des ministres, l’objet d’épuisantes délibérations et de compromissions. Le pouvoir s’est ainsi vu condamner au perpétuel marchandage, aux surenchères communautaires et à l’immobilisme. Une situation qui s’est traduite aussi par la généralisation de la corruption.

Quel bilan peut-on tirer de l’ère Rafic Hariri?

Il a lancé la reconstruction – contestée – du centre-ville de Beyrouth, au bénéfice de son clan et au prix de l’expropriation de nombreuses personnes, contraintes de céder leurs terres en échange d’actions dans une société privée, Solidere, qui avait élaboré un vaste plan de modernisation autour de grandes infrastructures commerciales. Ce projet surdimensionné pariait sur l’instauration d’une hypothétique paix au Moyen-Orient, mais elle n’est jamais venue. L’évolution de la conjoncture géopolitique au Liban et dans la région, le gel du processus de paix, aujourd’hui cliniquement mort, a douché toutes les attentes trop optimistes de tous ceux qui avaient misé sur la transformation du Liban en une puissance économique émergente dans une région pacifiée.

Il y avait pourtant eu un plan de paix présenté à Beyrouth en 2002…

Oui, c’était un plan saoudien adopté à l’unanimité par le Sommet arabe de Beyrouth en 2002. Il proposait à Israël une paix globale en échange du retrait des territoires occupés depuis 1967 (Cisjordanie, Gaza, les Hauteurs du Golan syrien et les territoires libanais occupés), la création d’un État palestinien avec pour capitale Jérusalem-Est, et une solution au problème des réfugiés palestiniens. Mais c’était sans compter avec la montée en puissance en Israël d’une droite nationaliste et expansionniste soutenue aveuglément par les États-Unis. Israël a rejeté ce plan ouvrant la voie à une instabilité grandissante dans la région. Le Liban, plus divisé que jamais, a payé, et continue à payer le prix lourd de ce refus de paix par les gouvernements israéliens successifs.

Nous ne pouvons pas parler des relations entre le Liban et Israël, sans parler du Hezbollah. Comment ce mouvement est-il apparu?

Lorsque l’OLP a quitté le Liban, c’est le Hezbollah qui a pris la relève de la résistance à Israël. Ce mouvement chiite purement libanais est soutenu par la Syrie et l’Iran. Il a mené une guerre de libération victorieuse contre l’occupation israélienne du Sud libanais. Israël occupait cette partie de territoire depuis 1978. En 2000, le Hezbollah a réussi à bouter hors frontières l’armée israélienne et ses supplétifs libanais.

En 2006, le Hezbollah est également parvenu à mettre en échec une offensive de la puissante armée israélienne. Il est alors devenu un acteur incontournable de la scène intérieure libanaise, à la fois sur le plan de la représentation parlementaire, gouvernementale, mais aussi militaire. Ce rôle a été renforcé et confirmé après sa participation, en Syrie et en Irak, à la guerre contre le terrorisme, représenté par Al-Qaida et Daech. Le Hezbollah bénéficie par ailleurs, sur le plan intérieur, d’un poids important, ne serait-ce que par ses alliances avec le Courant patriotique libre du président Michel Aoun, dans la vie politique, parlementaire et gouvernementale, même s’il se positionne en dehors du jeu politicien libanais.

La montée en puissance du Hezbollah n’a pas été du goût d’une partie des Libanais, pro-occidentaux, prosaoudiens et résolument anti-syriens et anti-iraniens, qui n’ont cessé d’appeler à désarmer la résistance, en concert avec Israël, les États-Unis et l’Union européenne. On assiste donc, depuis 2005, à une confrontation ouverte entre les États-Unis, ses alliés et ses obligés d’un côté, et l’Iran, la Syrie, et à moindre degré l’Irak et leurs alliés libanais de l’autre. Les sanctions contre le Hezbollah et contre la Syrie avec la loi César adoptée dernièrement par le président Trump, touchent de plein fouet l’économie libanaise sans toutefois ébranler la détermination du Hezbollah, déjà exclu depuis des années du système bancaire libanais.

On a justement beaucoup entendu parler de ce système bancaire ces derniers jours. Comment est-il tombé en quasi-faillite?

Ce secteur est en crise depuis des mois en raison de la gestion calamiteuse du gouverneur de la Banque centrale, qui appliquait pourtant scrupuleusement les instructions du Trésor américain. En mars 2020, le Liban annonçait le premier défaut de paiement de son histoire. Il a conduit les épargnants libanais à voir leurs comptes en dollars et en devises bloqués, entraînant du coup une chute vertigineuse du pouvoir d’achat de près de 70% ! Pour rappel, la dette publique en 1992 s’élevait à 3 milliards de dollars ; elle est passée à plus de 18,6 milliards en 1998 pour atteindre 90 milliards en mars 2020, soit plus de 150 % du PIB. En janvier 2020, les trois principales agences de notation avaient dégradé la notation souveraine du Liban (CA pour Moody’s, CC pour S&P, et B- pour Fitch). Ce qui a contraint le gouvernement libanais à se déclarer en défaut de paiement.  Cela s’est traduit par une augmentation vertigineuse du chômage qui vient s’ajouter à la déficience des services publics (électricité, eau, traitement des déchets, téléphonie…). Autant de raisons qui expliquent la chute de l’ancien gouvernement de coalition nationale présidé par Saad Hariri, sous le poids des manifestations populaires et la formation d’un nouveau gouvernement technocrate présidé par Hassane Diab, un universitaire compétent, non issu du microcosme politicien libanais.

C’est dans ce contexte qu’est survenue l’explosion, qui a réduit à néant le port de Beyrouth et qui a ravagé une bonne partie de la capitale. Aujourd’hui, la facture de cette catastrophe est estimée entre dix et quinze milliards de dollars. Comment faire face à cette situation ? Qui va payer la facture ? Quelle que soit l’issue ou la feuille de route à venir, il ne fait pas de doute que le Liban, tel que son modèle avait été défini par la France à l’origine de sa création en 1920, a bel et bien vécu. Il reste à en organiser les funérailles.

Beaucoup d’interrogations planent encore sur les circonstances de la terrible double explosion. S’agit-il d’une catastrophe industrielle de type SEVESO? Ou d’un acte criminel? Pourquoi le gouvernement libanais a-t-il refusé une enquête internationale?

Une enquête est en cours. Le gouvernement démissionnaire de Hassane Diab en a confié la conduite à une juridiction spéciale d’exception. Le président Aoun et le Hezbollah ont refusé une commission d’enquête internationale, comme le demandait l’opposition soutenue par le président Macron, de crainte qu’elle ne soit instrumentalisée et politisée, comme ce fut le cas hélas avec le Tribunal spécial sur le Liban, chargé d’identifier et de juger les assassins de Hariri. Le gouvernement libanais est toutefois aidé actuellement par des spécialistes du renseignement français et du FBI. L’important est de ne pas faire porter le chapeau à des lampistes.

Mais en attendant que toute la lumière soit faite sur cette double explosion, plusieurs interrogations légitimes s’imposent. Tout d’abord, pourquoi le bateau Rhosus battant pavillon moldave, chargé de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium à usage minier (explosif) depuis le port de Batoumi et se dirigeant vers le Mozambique, a-t-il été détourné, en septembre 2013, vers le port de Beyrouth pour y être emmagasiné ? Par ailleurs, qui étaient les véritables donneurs d’ordre pour l’achat de ce chargement ? S’agissait-il d’un État du Golfe, le Qatar, qui organisait à l’époque l’acheminement massif d’armes et d’explosifs vers la rébellion syrienne ? Rappelons qu’en 2013, le Liban était dirigé par le Mouvement pro-saoudien du 14 mars et servait de base arrière logistique et humaine contre la Syrie, tout comme la Jordanie, et la Turquie. Au moins deux navires, le Lutfallah 2 et MV le Grande Sicilia, chargés d’armes en direction de la Syrie via la ville portuaire de Tripoli avaient d’ailleurs été arraisonnés au mois d’avril par la Finul et par la marine libanaise. Aujourd’hui, aucune information n’a filtré sur les organisateurs de ce trafic parti de la ville libyenne de Misrata, contrôlée par les milices islamistes des Frères musulmans alliées de la Turquie et du Qatar. On peut enfin se demander si les 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium ont toutes réellement explosé. Si c’était le cas, la ville de Beyrouth serait totalement rayée de la carte, à en croire les spécialistes. Selon certains experts, il ne restait finalement dans ce hangar numéro 12 « que » 300 tonnes, le reste ayant été expédié pendant ces sept dernières années vers la Syrie où elles ont servi pour la guerre.

On le voit, l’enquête sur la double explosion pourrait impliquer de nombreux acteurs régionaux et internationaux parmi tous ceux qui s’étaient mobilisés à l’époque pour opérer un changement de régime en Syrie. Le risque est donc grand de voir l’enquête enterrée en pointant simplement le doigt vers des lampistes négligents et corrompus.

Des responsables négligents et corrompus, ce n’est pas ce qui manque au Liban. Depuis l’an dernier, ils sont la cible de manifestants qui descendent régulièrement dans les rues. Quels sont les enjeux de ce mouvement de protestation ?

Les manifestants qui avaient investi les rues des principales villes libanaises, le 17 octobre 2019, voulaient un changement radical du régime. Ils exprimaient un rejet total de la classe politique, du système confessionnel, de la corruption généralisée, de l’effondrement des services publics. Ils protestaient surtout contre la captation par le système bancaire mafieux de leur épargne, ce qui avait entraîné la chute du pouvoir d’achat de près de 70% et l’effondrement des classes moyennes.

Certes, comme c’est le cas dans la quasi-totalité des mouvements de contestation populaire, de type révolution orange ou printemps arabes[1], des infiltrés, souvent au discours nihiliste et maximaliste, ont tenté de faire main basse sur ce mouvement de ras-le-bol généralisé, en pointant leurs attaques contre le Hezbollah, qui ne fait pas partie de cette classe, semant ainsi la division au sein de la majorité des contestataires. Certains meneurs infiltrés, souvent financés par des ONG dites « exportatrices de démocratie » ou par des pays du Golfe, voire par certains partis confessionnels responsables de la guerre civile de 1975, ont même lancé des pétitions, signées par des dizaines de milliers de personnes, appelant au retour du mandat ! Cette minorité ne doit cependant pas occulter la grandeur de cette contestation juste et légitime appelant au changement et à l’édification d’un nouveau pacte social.

Comment le Liban pourrait-il sortir par le haut de cette crise ? Quels pièges faut-il éviter ?

Il ne fait pas de doute que le modèle libanais, qui organisait le chaos et l’immobilisme et tendait à empêcher l’avènement d’un véritable État-nation au Liban, ne sert plus les intérêts des puissances occidentales. Les déclarations martiales d’Emmanuel Macron à Beyrouth, appelant à une nouvelle Constitution, sonnent comme un aveu d’échec de ce modèle que la France, ancienne puissance mandatrice, avait parrainé depuis cent ans.  Le président français est même allé jusqu’à proférer des menaces contre les représentants des partis politiques qu’il avait rencontrés lors de sa visite, les sommant d’accepter les réformes indispensables du système. Sinon, a-t-il menacé, ils seront interdits d’entrée dans tous les pays occidentaux et leurs avoirs seront saisis. La faillite politique, mais surtout économique, de ce modèle inopérant, doublée d’une contestation de plus en plus violente de la rue, voire de leurs bases confessionnelles, ne leur laisse plus de choix. Désormais, la seule issue de secours c’est sortir de ce modèle confessionnel, adopter une Constitution républicaine citoyenne, amender la loi électorale, instaurer le suffrage universel pour l’élection du président de la République et des députés. Bref, construire une démocratie sociale, basée sur une économie productive, diversifiée et renouer avec la politique de bon voisinage avec la Syrie. 

 

Source: Investig’Action

Note:

[1] Voir le livre Arabesques d’Ahmed Bensaada (NDLR)