L’establishment européen apaise l’Italie et les autres gouvernements antimigrants pour sauver le Bloc

Malgré les terribles prédictions sur un possible effondrement de l’Union européenne, le sommet de la semaine dernière a semblé parvenir à livrer un accord fait de compromis sur la problématique question de l’immigration. Tout le monde affichait un sourire de winner. Mais le résultat est surtout une victoire pour l’Italie et les autres gouvernements qui ont poussé l’UE à adopter une position plus ferme sur la question des réfugiés.

 

Le président français Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel ont salué une “solution européenne“. Le président du Conseil européen, Donald Tusk, qui a présidé le sommet de deux jours à Bruxelles, s’est également félicité de l’accord apparemment conclu. Toutefois, on soupçonne que le vrai souci de Macron, Merkel et Tusk étaient que le sommet ne débouche pas sur un conflit entre les États membres. Avant la réunion, Merkel avait prévenu que trouver une solution était nécessaire pour la survie de l’UE : “Ça passe ou ça casse.” Mais il n’était pas acquis que les gouvernements eurosceptiques s’engageraient dans le dialogue, au risque de désorganiser le bloc des 28 membres. De plus, Angela Merkel était également confrontée à une crise politique dans son pays qui se serait accentuée si l’UE ne parvenait pas à un arrangement sur l’immigration. En effet, son partenaire de coalition, l’Union sociale chrétienne basée à Bavière, menaçait de faire tomber le gouvernement à Berlin si Merkel ne pouvait pas obtenir des autres membres de l’UE qu’ils définissent une approche commune.

On comprend donc pourquoi, après des “discussions virulentes” qui ont duré toute la nuit, les dirigeants de l’UE saluent un “compromis” et la “coopération européenne” avec un véritable sentiment de soulagement : le bloc a réussi à tenir — pour le moment. Mais le texte de l’accord est vague. Reste à voir comment — ou même si — ses aspirations seront mises en œuvre. Si c’était le cas, les tensions et les dissensions entre les membres de l’UE devraient jaillir à nouveau.

Le résultat le plus marquant, c’est que l’UE a changé d’orientation pour répondre aux demandes formulées par l’Italie et d’autres gouvernements anti-immigrés — l’Autriche et le groupe de Visegrad comprenant la Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie. Ce n’était pas un “compromis”, comme l’ont claironné les dirigeants de l’UE. Il s’agissait plutôt d’une reculade de l’establishment bruxellois et des gouvernements pro-européens pour apaiser les eurosceptiques.

Le nouveau Premier ministre italien, Giuseppe Conte, avait prévenu que son pays opposerait un veto à toute déclaration commune qui ne répondrait pas à ses demandes. Sa menace semble avoir forcé la France et l’Allemagne à faire des concessions.

L’UE a accepté de mettre en place des “plateformes de débarquement” dans des pays tiers — dans des régions comme l’Afrique du Nord — afin de traiter les demandeurs d’asile avant qu’ils n’atteignent le territoire européen. C’est ce que l’Italie et l’Autriche avaient vivement préconisé. Le chancelier autrichien Sebastian Kurz a déclaré que l’UE soutenait cette idée : “Nous réclamons depuis longtemps ces zones de protection, ces zones de sécurité, ces centres de débarquement, peut importe comment vous les appelez, en dehors de l’Europe — cette idée l’a emporté.

Il y a aussi un nouveau concept de “centres contrôlés” pour les réfugiés dans les pays de l’UE, qui sera financé par Bruxelles. L’Italie s’est plainte que, en tant qu’État de première ligne pour l’accueil des réfugiés, elle devait supporter une lourde charge financière qui pèse sur son économie nationale. Comme l’a dit Conte, tout heureux, à la suite de l’accord : “Ce fut une longue négociation, mais à partir d’aujourd’hui, l’Italie n’est plus seule.

En principe, désormais, les réfugiés qui débarquent sur le sol italien, ou sur le sol espagnol ou grec, seront considérés comme débarquant sur le territoire de l’UE et seront traités avec une responsabilité collective d’accueil — si leur demande d’asile est acceptée.

Une concession majeure faite à l’Autriche et au groupe de Visegrad, c’est que l’accord de l’UE de cette semaine accepte leur demande insistante à ne pas accueillir de réfugiés sur base de quotas. La déclaration signée reconnaît que le partage du nombre de réfugiés devrait se faire “sur une base volontaire”. Cela signifie que les pays sont autorisés à refuser d’accueillir des immigrants. La semaine d’avant encore, Macron demandait que l’UE impose des réductions de subsides comme pénalité à ces pays.

En résultat du sommet, l’UE a donné plus d’autorité aux États membres pour resserrer les contrôles aux frontières, tout en accordant un financement plus centralisé et en reconnaissant, selon leurs griefs, que l’Italie et les autres États de première ligne portent un fardeau injuste.

Il faudra cependant vérifier si la pseudo nouvelle solution est réalisable. La proposition de créer des centres de traitement en Afrique du Nord est présentée comme un moyen de “briser le business model des trafiquants d’êtres humains”, en servant d’outil de dissuasion pour les migrants potentiels. Mais le concept est susceptible de provoquer des problèmes juridiques et moraux pour l’UE, car il apparaît violer les lois internationales sur l’asile. Il y a aussi un insidieux problème d’image, ça ressemble à des “camps de concentration”.

De plus, comment l’accueil volontaire des réfugiés au sein de l’UE fonctionnera-t-il dans la pratique ? Si le partage de la charge n’est pas considéré comme équitable par l’Italie, la Grèce et l’Espagne, on peut s’attendre à ce que les tensions avec la France, l’Allemagne et les autres États de l’intérieur rejaillissent. Et comment la CSU, partenaire hargneuse de la coalition de Merkel, réagira-t-elle ? C’est la quadrature du cercle.

Pour l’instant cependant, les gouvernements eurosceptiques semblent avoir pris le dessus sur le problème de la migration. La politique des “portes ouvertes” défendue précédemment par l’Allemagne de Merkel semble obsolète.

Finalement, le soulagement palpable des dirigeants de l’UE ne provient pas de la qualité du compromis trouvé, mais plutôt d’avoir évité un effondrement mortel du bloc. Cela pourrait n’être qu’un simple report de tensions fatales.

L’enjeu de l’immigration clandestine n’est qu’un enjeu provoquant divisions et tensions au sein du bloc. Mais il apparait aussi comme un paratonnerre pour d’autres causes de désaffection eu sein de l’UE. Les chiffres officiels montrent que le nombre de réfugiés arrivant en Europe a réellement chuté au cours des deux dernières années par rapport au pic observé en 2015. Il semble donc que les partis eurosceptiques utilisent cette question pour galvaniser la dissidence en faveur d’un statuquo de l’administration européenne.

L’un des élans majeurs du Brexit, c’était la perception d’un affaiblissement de la souveraineté nationale au profit d’une Bruxelles dominée par la France et l’Allemagne. On retrouve des griefs similaires sur la souveraineté dans d’autres régions et États de l’UE.

Il y a aussi le ressentiment à l’égard des politiques économiques néolibérales de l’UE. Perçues comme dictées directement par l’Allemagne, les limites strictes imposées en matière de liberté fiscale au sein des États membres apparaissent au grand public comme l’origine des mesures d’austérité oppressives. Le respect des limites des dépenses publiques et les moratoires sur la dette nationale comptent parmi les principales raisons ayant poussé les Italiens à voter pour les partis eurosceptiques “alternatifs” du Mouvement Cinq Étoiles et de la Ligue.

Une autre cause de mécontentement populaire, c’est la servilité de l’UE envers l’alliance militaire de l’OTAN dirigée par les États-Unis, ainsi que l’hostilité affichée envers la Russie à travers des sanctions économiques autodestructrices qui pénalisent les entreprises et les emplois européens. Au sein des États membres de l’UE, certains partis ont exploité la désaffection du grand public sur cette irrationnelle soumission de l’UE aux faiseurs de guerres de Washington. L’Italie et d’autres ont appelé à mettre fin aux sanctions contre Moscou et à normaliser les relations entre l’Europe et la Russie.

En d’autres termes, l’accord de dernière minute entre les dirigeants de l’UE sur l’immigration était une tentative désespérée de colmater les brèches menaçant de rompre le bloc. L’establishment de l’UE a battu des cils pour apaiser le mécontentement eurosceptique. Mais la “solution” peut s’avérer n’être simplement qu’un peu de papier peint flanqué sur les brèches et les fissures qui menacent le bloc.

 

Source originale: RT

Traduit de l’anglais par Investig’Action

Source: Investig’Action