Les sages savent que gagner une guerre n’est pas mieux que d’en perdre une

Il n’aura échappé à personne que les États-Unis s’en prennent de plus en plus à la Chine. Folie meurtrière du président Trump et son équipe? Vijay Prashad nous détaille tous les éléments objectifs qui poussent Washington à hausser le ton contre Pékin. Mais il explique aussi pourquoi les tentatives de déstabilisation made in USA n’ont que peu d’impact sur la Chine. La guerre comme solution ultime? Les sages connaissent toute l’inutilité désastreuse de la guerre. Mais y a-t-il des sages à Washington? (IGA)


 

Le président américain Donald Trump et son « conseil de guerre » – dirigé par le secrétaire d’État Mike Pompeo – ont renforcé leurs attaques contre la Chine. Ce qui a commencé comme un différend commercial dans les années 1990 a maintenant pris de l’ampleur aux États-Unis et pose un défi existentiel à la Chine.

La menace contre la Chine ne repose pas sur des raisons irrationnelles, mais parfaitement rationnelles. Elles concernent l’émergence de la Chine comme puissance économique et technologique majeure. Ce qui dérange le plus la classe dirigeante US, c’est que les diverses techniques de guerre hybrides habituellement employées pour affaiblir ou renverser les gouvernements ennemis ne sont tout simplement pas possibles dans ce cas-ci. Le seul moyen dont disposent les États-Unis pour conserver leur puissance – effrayante – est la force armée.

 

Les États-Unis essaient-ils d’imposer une guerre à la Chine?

Au cours des dernières décennies, les États-Unis ont mené une guerre commerciale contre la Chine. Il y a deux problèmes clés qui inquiètent les États-Unis: premièrement, un déséquilibre commercial qui profite à la Chine et, deuxièmement, la croissance des technologies chinoises. Les techniques utilisées par les États-Unis contre la Chine jusqu’ici consistent à : faire pression sur la Chine pour qu’elle réévalue sa monnaie par rapport au dollar; faire pression sur la Chine pour empêcher le « piratage » de la propriété intellectuelle et ainsi ralentir les progrès technologiques chinois; et faire pression sur la Chine pour qu’elle ralentisse ou abandonne ses projets de la nouvelle route de la soie.

Les États-Unis sont maintenant lancés dans une guerre contre l’économie chinoise. La tentative d’isoler Huawei et ZTE de leurs fournisseurs et de leurs marchés aura un impact débilitant sur le potentiel de croissance de l’économie chinoise. Les États-Unis ont sanctionné environ 152 entreprises qui fabriquent des puces et d’autres produits pour Huawei et ZTE. L’augmentation des interdictions – par le biais de l’initiative Clean Network du gouvernement US – empêcherait les entreprises US d’utiliser les services cloud chinois et leurs câbles sous-marins et interdirait également aux applications chinoises d’apparaître dans les app stores. Le gouvernement US a accru la pression sur d’autres pays pour qu’ils rejoignent cette campagne.

Le gouvernement US a aussi augmenté sa pression militaire le long de la bordure orientale de la Chine avec notamment en 2017 la relance du Quad, un groupe stratégique de pays hostiles formé par l’Australie, l’Inde, le Japon et les États-Unis. Washington a également élaboré sa stratégie indopacifique dont le document clé pour l’année 2020 est intitulé « Reprendre l’avantage ». Les États-Unis ont aussi développé toute une gamme de nouvelles armes, y compris des cyberarmes. Cette pression militaire s’accompagne d’une rhétorique hostile à la Chine, rhétorique dont l’attention est focalisée sur Hong Kong, le Xinjiang et Taïwan. Sans oublier la désignation du coronavirus comme le « virus chinois ». Pour diaboliser la Chine, les preuves ne sont pas aussi importantes que l’utilisation d’idées racistes et anticommunistes plus anciennes.

 

Pourquoi les États-Unis augmentent-ils leur pression contre la Chine?

Les progrès technologiques de la Chine pourraient se traduire par un avantage générationnel sur l’Occident. Les progrès scientifiques et technologiques de la Chine résultent de son investissement dans l’enseignement supérieur ainsi que de sa capacité à transférer la technologie des entreprises qui ont pénétré son marché intérieur pour fabriquer des biens. En 2018, les universitaires chinois ont publié pour la première fois plus d’articles scientifiques que leurs collègues des États-Unis. Et les entreprises chinoises ont déposé plus de demandes de brevets que les entreprises US. Les entreprises technologiques chinoises développent maintenant des produits qui semblent être en avance sur les produits étasuniens, européens et japonais. La 5G, BeiDou (une meilleure technologie de cartographie que le GPS), les trains à grande vitesse et les robots en sont des exemples.

Confrontée à la pression US, la Chine a élaboré un programme indépendant de commerce et de développement. Depuis la crise financière mondiale, la Chine a commencé à diversifier son économie et à ne plus dépendre des marchés étasunien et européen pour créer son propre marché intérieur et renforcer son engagement avec les pays du Sud. Les projets immédiats qui se sont développés comprenaient la  nouvelle route de la soie, la stratégie du collier de perles, le Forum sur la coopération Chine-Afrique, l’Organisation de coopération de Shanghai et le Forum Chine-Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes. Le gouvernement chinois a également commencé à accorder plus d’attention à l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN). Ces mesures s’accompagnent d’un remarquable programme d’éradication de la pauvreté.

Actuellement, la Chine est fortement dépendante de l’importation énergétique – comme le gaz des pays de l’ASEAN, de l’Australie et du Qatar. Mais le gazoduc « Power of Siberia » qui reliera sur 6000 km la Chine à la Russie apportera 38 milliards de mètres cubes de gaz naturel. C’est une augmentation substantielle pour répondre à la demande des 90 milliards de mètres cubes consommés par la Chine. En 2014, la multinationale russe de l’énergie Gazprom et la China National Petroleum Corporation ont signé un accord de 400 milliards de dollars pour une période de trente ans.

De plus en plus, la Chine tente de créer des institutions en dehors de l’architecture de commerce et de développement sous contrôle occidental, comme la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (fondée en 2014). Dans ce cadre, la Chine s’est engagée sur la voie de la dédollarisation; la Chine a proposé de conserver ses réserves et de commercer dans des devises autres que le dollar US. Il s’agit d’un développement à long terme, mais inévitable, et qui menace le rôle global tenu par Wall Street à travers le dollar US. La coopération entre la Chine et la Russie est la plus avancée dans ce domaine, avec environ 50% du commerce russo-chinois effectué en roubles et en yuans (la Russie possède environ 25% des réserves mondiales de yuans). La Russie et la Chine se dessaisissent toutes deux de leurs réserves en dollars. En janvier 2020, la Russie a vendu 101 milliards de dollars, soit 50% de ses réserves en dollars. Elle a également converti 44 milliards de dollars en euros et 44 autres milliards de dollars en yuans. Le yuan ne représente cependant que 2% des réserves mondiales de devises.

Contre l’expansion de l’OTAN vers l’est et l’émergence du Quad, la Chine et la Russie ont construit un bloc de sécurité eurasiatique militaire et diplomatique. Il se manifeste évidemment dans les ventes d’armes et les exercices militaires, mais aussi dans la coordination diplomatique. À titre d’exemple, les porte-parole des ministères des Affaires étrangères russe et chinois, Maria Zakharova et Hua Chunying, ont déclaré fin juillet qu’ils allaient unir leurs efforts pour combattre la guerre de l’information contre la Chine et la Russie. Les diplomates chinois ont adopté une attitude plus directe dans leurs déclarations; ils ont été surnommés les « guerriers-loups diplomates », une allusion à un film populaire où un soldat chinois d’une troupe d’élite de guerriers loups bat un groupe de terroristes dirigés par un ancien membre étasunien des Navy Seal.

De toute évidence, les États-Unis ont constaté que les dirigeants chinois n’étaient pas disposés à suivre la voie de Gorbatchev – à savoir, abandonner le modèle chinois selon la volonté de Washington. Il n’y a aucune possibilité que le Parti communiste chinois se dissolve. La classe moyenne chinoise – terreau potentiel pour une « révolution de couleur » – n’a aucune envie de renverser le gouvernement. Elle se contente de la direction du gouvernement, constate qu’il a amélioré son niveau de vie et a été en mesure – contrairement aux gouvernements occidentaux – de lutter efficacement contre la pandémie de coronavirus. Une étude de l’Université de Harvard montre que le gouvernement dirigé par le Parti communiste chinois a augmenté son taux d’approbation de 2003 à 2016, en grande partie grâce à ses programmes de protection sociale et de lutte contre la corruption poussés à la fois par le Parti communiste chinois et par le gouvernement. L’approbation globale est de 93%.

 

À quelles contradictions le projet de guerre US est-il confronté?

Ses développements économiques permettent notamment à la Chine de dépenser plus que les États-Unis pour l’aide au développement et de surenchérir sur les entreprises occidentales dans les accords commerciaux. Si bien que la Chine a pu nouer des alliances avec des secteurs capitalistes clés dans des pays qui étaient traditionnellement des alliés sûrs des États-Unis. On retrouve des exemples de cette tendance parmi des sections de la classe capitaliste aux Philippines et au Sri Lanka, où l’investissement chinois a été bien accueilli.

L’État a intensifié son intervention dans le secteur technologique en Chine, avec un fonds public-privé de 14 milliards de dollars pour soutenir les développements technologiques. Semiconductor Manufacturing International Corporation (SMIC) – la première société chinoise de puces – a lancé une introduction en bourse (IPO) à Shanghai qui a rapporté 7,5 milliards de dollars. Grâce à ces fonds et à ses propres développements scientifiques, la Chine pourra bientôt contourner les sociétés américaines de puces.

La capacité économique de la Chine continue d’exercer une pression sur des secteurs du capital dans différents pays. Par exemple, les sociétés minières australiennes comptent sur la Chine pour acheter du minerai de fer à l’Australie. Ces entreprises font pression sur le gouvernement australien pour ne pas prendre une position trop hostile contre la Chine. Environ un tiers des exportations totales de l’Australie sont destinées à la Chine; ces exportations comprennent le soja, l’orge, la viande, les fruits, le gaz et les minéraux bruts. Le gouvernement australien est obligé de reconnaître ces préoccupations, même s’il a une perspective à plus long terme que les soucis immédiats des conglomérats miniers. La Chine a déjà assuré ses arrières, augmentant ses achats de soja et de viande en Argentine et au Brésil. Et elle achètera probablement davantage de minerais du Brésil (l’entreprise minière brésilienne Vale utilise d’énormes navires pour transporter des produits vers la Chine).

Par ailleurs, l’armée US est tiraillée entre les conflits au Venezuela et en Iran, et maintenant en Chine. La marine US a eu quatre Secrétaires en un an, signe du chaos qui règne au sein de l’administration Trump. En conséquence, la marine US s’est plainte du manque de capacité à gérer autant de théâtres de guerre en même temps. De son côté, la Chine a développé des mécanismes de défense sophistiqués, tels que des techniques de cyberguerre qui ont la capacité de couper les communications US, à commencer par leurs satellites. Il y a aussi les missiles Dongfeng, qui sont capables de frapper les navires de la marine US stationnant dans la mer de Chine méridionale.

Le poète chinois du 8e siècle, Li Bai, a écrit sur la laideur de la guerre; et rien n’a changé au cours des siècles.

Les soldats répandent leur sang sur l’herbe sèche

Alors que les généraux cartographient la prochaine campagne.

Les sages savent que gagner une guerre,

N’est pas mieux que d’en perdre une.

 

Source originale: Tricontinental

Traduit de l’anglais par Investig’Action

 

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