Les coûteux anniversaires de l’Otan

L’année 2019 marque un double anniversaire pour l’Otan. L’alliance militaire célèbre à la fois les 70 ans de sa création, mais aussi les 20 ans de l’adhésion de la Pologne. Un pays où la répression croissante inquiète beaucoup de monde, mais pas les responsables de l’Otan qui se réjouissent de l’engagement de Varsovie. Varsovie, comme le Pacte dissout en 1991 et qui aurait dû entraîner avec lui l’alliance militaire atlantique. Mais 20 ans plus tard, l’Otan souffle ses bougies à Washington et à Bruxelles, dans un bâtiment flambant neuf ayant coûté 1,23 milliard de dollars. (IGA)


 

L’année 2019 est une année de commémorations intéressantes, parmi lesquelles le soixante-quinzième anniversaire du jour J. C’est le débarquement des troupes alliées en France qui, parallèlement avec l’opération russe Bagration ayant « infligé la plus grande défaite de l’histoire militaire allemande en détruisant 34 divisions allemandes et en ayant complètement brisé la ligne de front allemande », a annoncé la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il y a eu aussi l’anniversaire du premier atterrissage sur la lune, il y a cinquante ans, en juillet.

 

En outre, le 9 mars, nous avons célébré le soixantième anniversaire de la poupée Barbie, une figurine coûteuse du genre marionnette pouvant adopter toutes sortes de postures.

 

Ce qui nous amène à l’alliance militaire US, l’OTAN, qui célèbre cette année deux anniversaires dans son nouveau siège à Bruxelles, lequel a coûté 1,23 milliard de dollars. L’OTAN commémore sa création il y a 70 ans, mais aussi un autre anniversaire : « Le 12 mars 1999, en présence de leur homologue US, la secrétaire d’État de l’époque, Madeleine Albright, les ministres des Affaires étrangères de Pologne, de Hongrie et de la République tchèque ont finalement signé les protocoles d’adhésion à l’OTAN. »

 

Il y a vingt ans, le groupe de l’OTAN commençait son expansion vers l’est, menaçant délibérément la Russie, contrairement aux assurances données à Mikhaïl Gorbatchev par l’administration Bush et d’autres dirigeants occidentaux en 1990. Selon certaines déclarations, un tel engagement n’aurait pas été pris, mais des chercheurs ont démontré que c’était de la désinformation. En effet, il a été révélé que «le président George HW Bush, le ministre des Affaires étrangères ouest-allemand, Hans-Dietrich Genscher, le chancelier ouest-allemand Helmut Kohl, le directeur de la CIA, Robert Gates, le président français François Mitterrand, la Première ministre britannique Margaret Thatcher et le ministre britannique des Affaires étrangères, Douglas Hurd, le Premier ministre britannique John Major et le secrétaire général de l’OTAN, Manfred Woerner ”avaient promis » que l’OTAN ne s’étendrait pas « .

 

Mais l’expansion était bien à l’ordre du jour et elle a naturellement suscité des protestations de la part de la Russie. Par exemple, lors de la conférence de Munich sur la sécurité en 2007, le Washington Post rapporte ces déclarations du président Poutine : « Je pense qu’il est évident que l’élargissement de l’OTAN n’a aucun lien avec la modernisation de l’Alliance ni avec la garantie de la sécurité en Europe. Au contraire, cela représente une provocation sérieuse qui réduit le niveau de confiance mutuelle. Et nous avons le droit de demander : à qui s’adresse cette expansion ? Et que sont devenues les assurances données par nos partenaires occidentaux après la dissolution du pacte de Varsovie ? Où sont ces déclarations aujourd’hui ? Personne ne s’en souvient. Mais je me permettrai de rappeler à ce public ce qui a été dit. Je voudrais citer le discours du secrétaire général de l’OTAN, M. Woerner, prononcé le 17 mai 1990 à Bruxelles. Il a déclaré que « le fait que nous soyons prêts à ne pas placer une armée de l’OTAN en dehors du territoire allemand donne à l’Union soviétique une garantie de sécurité absolue ». Où sont ces garanties ?  »

 

La réponse est que les garanties ont fait l’objet d’une campagne cynique de tentatives d’effacement, de déni et de destruction.

 

C’était un traquenard classique. Il est tout à fait évident, avec le recul, que les parrains de l’OTAN n’avaient aucune intention de respecter l’assurance solennelle que l’alliance «ne se développerait pas d’un pouce plus à l’est ». En 2004, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie (ainsi que plus tard la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie) ont pris le train en marche.

 

Aucun de ces pays n’avait ni n’a encore aujourd’hui de raison de craindre une menace de la Russie, qui continue à encourager les échanges commerciaux et n’a aucune intention de prendre des mesures militaires à leur encontre.

 

Pourtant, l’alliance militaire de l’OTAN a annoncé qu’elle « avait renforcé sa présence avancée dans la partie orientale de l’Alliance, avec quatre groupements tactiques multinationaux de la taille d’un bataillon, en rotation, en Estonie, en Lettonie, en Lituanie et en Pologne« .

 

Parmi tous les pays qui ont adhéré à l’OTAN à travers son grand mouvement d’expansion, c’est la Pologne qui intrigue le plus. En cette année d’anniversaire, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a tenu à rendre visite à Varsovie, où il a loué « le ferme engagement de la Pologne à l’égard de l’Alliance, avec notamment l’accueil d’un groupe de combat de l’OTAN, la direction de la mission de police aérienne balte en Lituanie et la participation aux missions d’entrainement de l’Otan en Afghanistan et en Irak. »

 

Stoltenberg s’est réjoui que l’OTAN « soit l’alliance la plus réussie de l’histoire », ce qui est probablement la déclaration la plus absurde qu’il ait jamais formulée. Il s’est aussi félicité de ce que « la Pologne contribue à renforcer notre alliance » tout en étant « très reconnaissant de la contribution quotidienne apportée par la Pologne à l’OTAN. »

 

Selon le rapport 2019 d’Human Rights Watch, ce précieux membre de l’OTAN a un gouvernement qui « s’efforce de porter atteinte à l’état de droit et aux protections des droits de l’homme », en mettant un accent particulier sur «la limitation de l’indépendance judiciaire ». En décembre dernier, la cour de justice de l’Union européenne a décidé que la Pologne devait suspendre immédiatement l’application d’une loi qui aurait entraîné la révocation de près d’un tiers des juges des tribunaux polonais.

 

C’est le genre de pays qui est important pour l’alliance militaire USA-OTAN. Et c’est précieux (littéralement) pour bien d’autres raisons.

 

En mars dernier, Reuters a annoncé que « la Pologne avait signé le plus important contrat d’achat d’armement de son histoire » en acceptant d’acquérir le système de missile Raytheon Patriot pour 4,75 milliards de dollars. Mais selon Boeing, la Pologne n’a acheté que trois des « nouvelles générations de 737 » pour le transport VIP, ce qui représente déjà un coût de 523 millions de dollars. Et il y a quelques semaines, le Premier ministre de la Pologne a annoncé l’achat par Lockheed des systèmes de roquettes d’artillerie à haute mobilité pour un coût de 414 millions de dollars.

 

En septembre 2018, l’annonce de la création d’une base militaire US permanente en Pologne suscitait l’enthousiasme du président Trump. Le 14 mars, Stars and Stripes nous informait que « le sous-secrétaire à la Défense, John Rood, rencontre ses homologues polonais pour travailler sur le projet ». Il semble que le « Fort Trump » soit destiné à être un fief de l’expansion militaire de l’OTAN.

 

Comme le remarque le Guardian, cela importe peu que « l’illibéralisme populiste de droite et nationaliste a pris racine » en Pologne. Même le Washington Post est préoccupé : « la démocratie polonaise reste en danger : la politisation des services de sécurité, la transformation des médias appartenant à l’État en organes de propagande et la pression exercée sur les journalistes indépendants et la société civile ». Cela importe peu, car l’OTAN continuera d’ignorer les preuves d’une oppression croissante.

 

La Pologne continuera d’être considérée comme un membre précieux, quel que soit le niveau de sa répression nationale. Trump peut continuer d’accuser les autres membres de l’Otan d’être « particulièrement toxiques« . Il peut faire des déclarations absurdes du genre : « L’Allemagne est captive de la Russie. Je pense que c’est quelque chose que l’Otan devrait examiner. » Il est évident qu’en ce qui concerne la Pologne, Trump n’a aucune inquiétude.

 

2019 est une excellente année de double anniversaire pour l’OTAN. Son maintien après soixante-dix ans d’existence témoigne d’un attachement formidable à maintenir une organisation qui aurait dû disparaître avec la dissolution du Pacte de Varsovie en 1991. Les échecs catastrophiques qu’elle a subis en Afghanistan et en Libye ont montré qu’elle est militairement naïve et administrativement incompétente. La célébration du « fort engagement » de la Pologne depuis 20 ans et la création d’une cité d’émeraude témoignent d’un charlatanisme moral et d’une propension absurde pour le blingbling. Les poupées Barbie se sentiraient certainement chez elles dans le nouveau palais de l’OTAN à Bruxelles.

 

Source originale: Counterpunch

Traduit de l’anglais par Investig’Action

Source: Investig’Action

Photo: Ad Meskens