Le véritable scandale de l’affaire Trump-Ukraine: la corruption ordinaire de la politique étrangère des États-Unis

Donald Trump est soupçonné d’avoir fait pression sur les autorités ukrainiennes pour lancer une enquête contre son principal rival aux élections, Joe Biden. Si bien que le Parti démocrate a ouvert une procédure de destitution contre le président des États-Unis. Mais ce n’est là qu’un symptôme de la guerre partisane que se livrent républicains et démocrates. Comme l’explique Joe Lauria avec de nombreux exemples à l’appui, cet arbre cache la forêt d’une diplomatie corrompue jusqu’à la moelle. (IGA)


Les aspects essentiels du « scandale Trump-Ukraine »   ont conduit à une procédure d’impeachment contre Donald Trump. Mais ils ne sont pas clairement rapportés, même par les républicains.

Trump était très probablement poussé par des motifs politiques lorsqu’il a décidé de menacer l’Ukraine du retrait de l’assistance militaire US à moins de l’ouverture par Kiev d’une enquête sur son principal adversaire démocrate à la présidence, Joe Biden .

La transcription de l’appel par la Maison Blanche entre Trump et le président ukrainien Volodymr Zelinsky ne permet pourtant pas de certifier  un tel quiproquo.

Mais il y a quelque chose dont on ne parle pas dans le contexte de cette histoire: politique mise à part, Biden devrait logiquement faire l’objet d’une enquête à la fois en Ukraine et aux États-Unis.

En effet, des conversations téléphoniques avaient « fuité » en 2014 entre d’une part Victoria Nuland, assistante du Secrétaire d’État pour les affaires européennes et eurasiennes et d’autre part Geoffrey Pyatt, alors ambassadeur en Ukraine. On y apprenait que le vice-président de l’époque, Joe Biden, avait joué un rôle d’entremetteur dans le renversement du gouvernement ukrainien élu peu de temps après ces conversations.

C’est bien l’action criminelle dont on ne parle jamais dans cette histoire. Le renversement illégal d’un gouvernement souverain.

En guise de butin pour ce coup, Hunter Biden, fils du vice-président en fonction, reçut un siège au conseil d’administration de Burisma Holdings, producteur de gaz majeur d’Ukraine. Ce n’est là rien de moins qu’une manœuvre néocoloniale transparente pour s’emparer d’un pays et y installer ses propres pions. Et le fils de Biden n’était pas le seul. Un ami de la famille du Secrétaire d’État John Kerry rejoignit également le conseil d’administration de Burisma Holdings. Le géant agricole Monsanto obtint aussi un contrat avec l’Ukraine peu après le renversement du gouvernement élu . Et comme ministre des Finances d’Ukraine, on nomma juste après ce coup un citoyen étasunien, ancien agent officiel du département d’État, qui obtint la citoyenneté ukrainienne le jour avant d’occuper la fonction.

Après qu’un procureur ukrainien a été nommé pour investiguer sur des actes de corruption possibles au sein de Burisma, Biden reconnut ouvertement lors d’une conférence l’année dernière qu’en tant que vice-président, il avait amputé d’un milliard de dollars une ligne de crédit ouverte à l’Ukraine jusqu’à ce que le procureur soit démis de ses fonctions. Comme Biden le dit lui-même, il n’aura fallu que six heures pour que la chose arrive.

Ce que les démocrates reprochent maintenant à Trump équivaut exactement à ce que Biden s’est vanté d’avoir fait. Mais on n’oserait pas affirmer pour l’heure si Trump a obtenu ce qu’il voulait aussi facilement que Biden.

 

Menaces, corruptions et chantage

Cela nous mène à un autre « non-dit » de l’histoire : la façon dont le gouvernement des États-Unis conduit les affaires étrangères, à coups de corruption, de menaces et de chantage.

Trump pourrait avoir retiré de l’assistance militaire à l’Ukraine pour faire enquêter sur Biden. Mais cela est présenté hypocritement par les démocrates comme un abus de pouvoir qui serait inhabituel.

C’est au contraire tout à fait courant.

Les exemples abondent. La menace de retrait des aides étrangères a été brandie contre les nations membres du conseil de sécurité en 1991 quand les États-Unis voulaient obtenir l’autorisation de l’ONU pour la première guerre du Golf. Le Yémen avait eu l’audace de voter contre la guerre. Un membre de la délégation US dit alors à l’ambassadeur du Yémen : « C’est le vote le plus cher que vous ayez jamais émis ». Les États-Unis coupèrent alors 70 millions $ d’aide à la nation la plus pauvre du Moyen-Orient et l’Arabie saoudite  [traditionnelle alliée de Washington, NDT] renvoya environ un million de travailleurs yéménites.

La même chose arriva avant la seconde guerre du Golf en 2003, comme nous l’a appris la lanceuse d’alerte Katharine Gun. Elle a en effet capté un mémo de la NSA. Il révélait que les États-Unis cherchaient l’assistance de leurs collègues du renseignement britannique pour espionner les missions des membres du conseil de sécurité afin de pouvoir exercer des « pressions » pour le vote en faveur de l’invasion de l’Irak.

En 2001, les États-Unis menaçaient également de couper les aides militaires et étrangères aux nations qui ne concluaient pas d’accords bilatéraux pour garantir l’immunité des troupes US devant la Cour pénale internationale.

Plus récemment, les États-Unis ont encore montré les muscles devant l’Équateur. Ils ont notamment suspendu un prêt de 10 milliards $ en échange de l’expulsion de Julien Assange, fondateur de Wikileaks, de leur ambassade à Londres.

C’est ainsi que les États-Unis mènent leur diplomatie.

Comme l’écrivait l’ancien secrétaire général des Nations Unies, Boutros Boutros Ghali :

« Issu d’un pays en développement, j’étais très bien formé au droit international et à la diplomatie. Et je croyais naïvement que les grandes puissances, en particulier les États-Unis, formaient aussi bien leurs représentants diplomatiques et reconnaissaient ces valeurs. Mais l’Empire romain n’avait pas besoin de diplomatie, et les États-Unis non plus. Pour les pouvoirs impériaux, la diplomatie est perçue comme une perte de temps et de prestige, ainsi qu’un signe de faiblesse. »

Cette corruption fondamentale de la politique étrangère US qui consiste notamment à renverser des gouvernements élus n’a d’égal que la corruption d’un système politique soutenant les politiques partisanes avant tout. Dévoiler au grand jour ce système ancien et bien installé devrait importer plus que le nombre de scalps arrachés aux adversaires politiques, que ce soit celui de Trump ou Biden.

 

Joe LAURIA est éditeur en chef de Consortium news et était correspondant pour le Wall street Journal, le Boston Globe, Le Sunday Times of London et de nombreux autres journaux. On peut le joindre  sur [email protected] et le suivre sur Twiter @unjoe.

 

Source originale: Consortium News

Traduit par Oscar GROSJEAN pour Investig’action.

Source: Investig’Action

 

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