Le sommet des Nations Unies sur l’alimentation, phagocyté par les multinationales et la fondation Gates ?

Nils McCune et Camila Escalante affirment que le sommet qui s’est tenu fin septembre à New York constitue une prise de contrôle hostile de la gouvernance mondiale par de puissantes multinationales et une certaine élite milliardaire.

Les Nations Unies tiennent depuis jeudi 23 septembre leur « Sommet sur les systèmes alimentaires », à New York. Sous couvert de l’égide des Nations Unies, et malgré le désormais discours bien huilé sur « l’égalité des chances », ce sommet constitue une prise de contrôle hostile de la gouvernance mondiale par des multinationales et une élite milliardaire.

Aujourd’hui, les mouvements sociaux se battent pour la démocratie et contre la dévastation par le grand capital de leurs terres, leurs fermes et leurs modes de vie.

Les Nations Unies furent établies avec l’idée d’un multilatéralisme, un espace où les États-nations recherchent des solutions pacifiques sur la base de l’égalité et du respect, remplaçant ainsi les structures colonialistes qui agissaient jusqu’alors en toute normalité.

C’est pourquoi, pendant des décennies, le gouvernement des États-Unis, délaissant l’ONU, a plutôt fait pression auprès d’instances telles que le G-7, l’OTAN et d’autres formes d’organisations supranationales pour influer sur la géopolitique mondiale.  

Mais alors que des gouvernements d’extrême droite se retirent de l’ONU ou de l’OMS -des organismes au fonctionnement égalitaire et respectueux-, des acteurs à but lucratif remplacent aussitôt les places laissées vacantes par ces États.   

Le Forum économique mondial et son président Klaus Schwab ont fait discrètement avancer  l’« Agenda de Davos », désormais reconditionné sous le nom de « Grande réinitialisation», une vaste proposition remplaçant les institutions multilatérales traditionnelles par des structures opaques et nébuleuses, contrôlées simultanément par des multinationales et des grandes fortunes.

Le modèle retenu de « capitalisme multipartite » repose sur l’idée que les institutions publiques sont, par nature, inefficaces.

Pendant la thérapie de choc néolibérale des années 1990, le Forum économique mondial a avancé l’idée que les entreprises sont plus que de simples structures à but lucratif, qu’elles pourraient être socialement responsables.

Et Davos soutient désormais que les sociétés transnationales sont des acteurs sociaux, qui doivent être inclus pour rendre la prise de décision vraiment démocratique.

Mais ce faisant, Davos a détourné les décennies de travail des mouvements populaires pour alerter la gouvernance mondiale sur les problématiques des sociétés civiles.  Ce détournement s’est fait en utilisant le double langage des entreprises pour renforcer davantage le pouvoir des élites.

Philanthropie déguisée

La Vía Campesina est probablement le plus grand mouvement social au monde. Composé de 200 millions de petits agriculteurs, paysans, ouvriers agricoles et peuples autochtones, il a popularisé l’idée de souveraineté alimentaire. Ou bien, le droit des peuples à contrôler et à défendre leurs propres systèmes alimentaires en utilisant des méthodes agro-écologiques saines.

Après des années de lutte contre les accords de libre-échange et la Banque mondiale dans les rues de Seattle, Cancun et Séoul, La Via Campesina a fait une incursion dans la politique institutionnelle, aidant à rédiger et à mettre en œuvre durant 18 ans de négociations, la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans pour qu’elle soit enfin adoptée par l’Assemblée Générale des Nations Unies en décembre 2018.

Participants à la manifestation Via Campesina de Cancun, Mexique, 07 décembre 2010 (350.org, Flickr, CC BY-NC-SA 2.0)

Cette déclaration protège le droit d’accès des populations rurales à la terre, à l’eau, aux semences et à d’autres ressources afin de produire leur propre nourriture. Car il est important de noter que dans le monde, 70 % de la nourriture est produite par de petits agriculteurs, qui n’utilisent qu’un quart de la superficie totale des terres agricoles.

En 2006,  la Fondation Bill et Melinda Gates créait l’Alliance pour une révolution verte en Afrique, ou AGRA. L’AGRA promettait de doubler les rendements et les revenus de 30 millions de familles tout en réduisant de moitié l’insécurité alimentaire dans 13 pays africains, d’ici 2020.

Au cours de la décennie qui a suivi, l’AGRA a collecté près d’un milliard de dollars de dons et dépensé 524 millions de dollars dans des programmes promouvant l’utilisation de semences hybrides et génétiquement modifiées, d’engrais commerciaux à base de combustibles fossiles et de pesticides chimiques.

En tant que formidable outil de lobby au service des multinationales, l’AGRA a contraint les gouvernements africains à verser un milliard de dollars supplémentaires par an pour subventionner les produits agrochimiques et les semences importées provenant de sociétés agroalimentaires américaines et européennes. Par ailleurs, l’AGRA a fait pression auprès de ces États, pour lancer des politiques de privatisation des terres communales et pour réduire l’impôt sur les sociétés.

Après 14 années de cette philanthropie déguisée, une étude de 2020 de l’Université Tuft montre que, dans les 13 pays cibles de l’AGRA, la faim a bondi de 30 %. Les agriculteurs sont poussés à abandonner les polycultures traditionnelles et nutritives pour se concentrer sur les champs de monoculture de semences de maïs importées[1].

S’opposer à la mainmise de l’AGRA sur les campagnes africaines, voilà ce qui a notamment poussé La Via Campesina et les agriculteurs de tout le continent à exiger une place à la table des débats de l’ONU sur l’alimentation.

Après la crise alimentaire mondiale de 2008, le Comité des Nations Unies sur la sécurité alimentaire mondiale a été réorganisé pour permettre aux acteurs sociaux tels que La Via Campesina de participer en tant que délégués sans droit de vote aux débats sur la politique alimentaire.

Successivement, trois rapporteurs spéciaux de l’ONU sur le droit à l’alimentation ont largement approuvé les propositions de La Vía Campesina : réforme agraire redistributive et agriculture agro-écologique peuvent éradiquer les famines tout  en réduisant considérablement l’impact de l’agriculture sur l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, sur le déclin de la population des pollinisateurs et sur les pénuries en eau douce.

La nouvelle ONU : un partenariat public-privé ?

En juin 2019, le bureau du Secrétaire général des Nations Unies António Guterres, sans débat public préalable à l’Assemblée générale ou dans tout autre organe intergouvernemental, a signé un partenariat stratégique avec le Forum économique mondial.

Le secrétaire général est censé être le principal défenseur mondial du multilatéralisme, l’idée au cœur de l’ONU. Au lieu de cela, il a effectivement approuvé la gouvernance multipartite, l’idée centrale de la Grande Réinitialisation.

Le Sommet des Nations Unies sur les systèmes alimentaires de 2021 a été lancé en partenariat avec le Forum économique mondial. En revanche,  la participation d’autres organismes des Nations unies était limitée. C’était le cas par exemple de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture ou le Comité de la sécurité alimentaire mondiale, qui s’occupent traditionnellement des politiques alimentaires.

Contrairement aux précédents sommets sur l’alimentation, aucun organe intergouvernemental n’a participé au sommet.

L’actuelle présidente de l’AGRA, Agnes Kalibata, a été nommée envoyée spéciale au sommet, ce qui constitue un bon indicateur du pouvoir de la Fondation Gates.

Le manque de transparence et l’agenda des entreprises participantes au sommet ont été dénoncés dans une lettre ouverte signée par plus de 500 organisations de la société civile en mars 2020. Elles y dénoncent la mainmise grandissante des élites et des multinationales sur les terres, la biodiversité et l’eau…

 

Nils McCune est chercheur, universitaire et petit agriculteur basé au Nicaragua. Il est le délégué régional de La Vía Campesina en Amérique du Nord. Camila Escalante est journaliste indépendante basée en Amérique latine. Elle travaille avec Kawsachun News.

 

Source originale: The Grayzone

Traduit de l’anglais par Baligh Sohbani pour Investig’Action

Image: UN Photo/Alessandra Benedetti

Note:

[1] https://afsafrica.org/agra-a-dix-ans-a-la-recherche-de-preuves-dune-revolution-verte-en-afrique/?lang=fr