Le Russiagate, les nazis et la CIA

La Russie s’est-elle ingérée dans les élections US de 2016 pour favoriser la montée au pouvoir de Donald Trump? C’est le ressort du Russiagate, un scandale dont les pièces sont tombées l’une après l’autre, soufflées par la vérification des faits. Pourtant, aux États-Unis, les libéraux ont pris pour parole d’évangile ce récit tronqué en se posant comme ardents défenseurs de la démocratie. La démocratie, vraiment? Rob Urie nous explique comment le Russiagate s’inscrit dans une trajectoire dessinée il y a plus de 70 ans par des généraux non élus voulant rester au pouvoir et la CIA qui pouvait compter sur les services d’anciens officiers nazis pour combattre les Soviétiques. Une époque révolue? « Pas tant que ça », répondront les néofascistes d’Ukraine… (IGA)


 

Le succès politique du Russiagate réside dans la disparition de l’histoire américaine au profit d’une façade de vertu libérale. Présentée comme une réponse à l’élection de Donald Trump, une ligne droite peut être tirée des efforts visant à saper le démantèlement de l’économie de guerre américaine en 1946 jusqu’à l’alliance de la CIA avec les fascistes ukrainiens en 2014. En 1945, le CNS (Conseil national de Sécurité) a publié une série de directives qui ont donné une logique et une direction aux actions de la CIA pendant la guerre froide. Que ces actions persistent malgré la « chute du communisme » suggère que l’agence n’a toujours été qu’un espace réservé à la poursuite d’autres objectifs.

La première guerre froide fut une juteuse entreprise impériale pour maintenir les généraux, les bureaucrates et les fournisseurs de matériel de guerre au pouvoir, ainsi que leurs comptes bancaires à flot après la Seconde Guerre mondiale. De même, la partie américaine de la course aux armements nucléaires a permis à la CIA d’employer d’anciens officiers de la Gestapo et des SS pour mettre en avant leurs fantasmes paranoïaques comme des évaluations des capacités militaires russes. Pourquoi, parmi toutes les personnes disponibles, d’anciens officiers nazis étaient-ils chargés du renseignement militaire si l’objectif était d’avoir des informations précises? Parce que les nazis détestaient plus les Soviétiques encore que les Américains.

Les idéologies binaires du Russiagate – pour ou contre Donald Trump, pour ou contre la Russie néolibérale et pétroétatique – définissent les limites d’un discours acceptable au profit d’intérêts profondément infâmes. Les États-Unis ont passé plus d’un siècle à essayer d’installer à Moscou un gouvernement favorable à leurs intérêts. À la suite de la dissolution de l’URSS en 1991, les États-Unis ont envoyé des économistes néolibéraux pour piller le pays. L’administration Clinton, puis l’administration Obama, ont placé des troupes et des armements de l’OTAN à la frontière russe violant un accord qui avait été passé. Toutes les déclarations ultérieures faisant la part belle à la « réalpolitique » cachent un mépris téméraire pour les conséquences géopolitiques.

Le paradoxe du libéralisme américain avait bien été formulé par l’icône féministe de la CIA, Gloria Steinem, lorsqu’elle décrivait l’agence de renseignement comme « libérale, non-violente et honorable ». Ce paradoxe a vu des fonctionnaires bourgeois instruits et propres sur eux utiliser la (largement fabriquée) menace de subversion étrangère pour installer à chaque occasion possible des nationalistes de droite au service des intérêts US. En outre, la manière agressive dont Steinem ignore l’histoire actuelle de la CIA illustre la propension libérale à confondre l’attitude bourgeoise avec une noblesse imaginaire. Ainsi, l’essayiste Christopher Simpson soulève la question: si la CIA pouvait obtenir de meilleurs résultats sans employer d’anciens officiers nazis, pourquoi les a-t-elle recrutés?

Pour la gauche américaine, le Russiagate est traité comme une collection de mauvais reportages, un une opération de propagande gouvernementale ayant rapporté une série de faits et d’événements qui ont été par la suite réfutés. Cependant, une bonne partie de la bourgeoisie américaine, le PMC (la classe des professions managériales) qui agit dans des rôles de soutien pour le capital, en croit chaque mot. Le Russiagate est la ligne du parti nationaliste dans la lutte étasunienne contre le communisme, le communisme en moins. Des accusations de trahison ont été portées chaque fois que des budgets militaires ont été attaqués depuis 1945. En 1958, la haute direction de l’armée de l’air accusait les autres branches de l’armée de trahison pour avoir douté de son estimation tout à fait fantaisiste (et plus tard réfutée) des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) soviétiques. La trahison est bonne pour les affaires.

Peu de temps après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la CIA a employé des centaines d’anciens officiers militaires nazis, y compris d’anciens officiers de la Gestapo et des SS responsables du meurtre de dizaines et de centaines de milliers d’êtres humains, pour diriger une opération d’espionnage connue sous le nom d’Organisation Gehlen à Berlin, en Allemagne. Compte tenu de son rôle central dans l’évaluation des intentions et des capacités militaires de l’Union soviétique, l’Organisation Gehlen a été plus que probablement responsable de l’affirmation exagérée par la CIA des capacités nucléaires soviétiques dans les années 1950 pour appuyer le programme d’armes nucléaires des États-Unis. D’anciens nazis ont également été intégrés dans les efforts de la CIA pour installer des gouvernements de droite dans le monde entier.

Lorsque John F. Kennedy, alors sénateur, déclarait en 1958 qu’il y avait un fossé entre les missiles étasuniens et soviétiques, la CIA fournissait des informations démesurément gonflées, probablement fournies par l’Organisation Gehlen. Une fois que les estimations satellites et les reconnaissances U2 sont devenues disponibles, la CIA a revu ses propres estimations à la baisse, évaluant le nombre de missiles balistiques intercontinentaux soviétiques à 120, alors que leur nombre réel était quatre. D’un côté, les Soviétiques avaient vraiment un programme d’armement nucléaire. D’un autre côté, c’était une infime fraction de ce qui était revendiqué. Les mauvaises informations, qui penchent infailliblement vers des augmentations des budgets militaires, semblent être la constante.

En vertu de la Loi sur la divulgation des crimes de guerre nazis (Nazi War Crimes Disclosure Act) adoptée par le Congrès en 1998, la CIA a été amenée à divulguer partiellement l’affiliation et l’emploi d’anciens nazis. Contrairement à la thèse de l’« Opération Paperclip » selon laquelle ce sont des scientifiques nazis qui ont été amenés aux États-Unis pour travailler comme scientifiques, l’Organisation Gehlen et le CIC (Counter Intelligence Corps) ont employé des criminels de guerre connus dans des rôles politiques. Klaus Barbie, le « Boucher de Lyon », était employé par le CIC et prétend avoir joué un rôle dans le meurtre de Che Guevara. Wernher von Braun, l’un des « scientifiques » de l’opération Paperclip, a travaillé dans un camp de concentration nazi alors que des dizaines de milliers d’êtres humains y étaient assassinés.

Aux États-Unis, la Première Guerre mondiale, la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale ont mené à une économie qui dépendait fortement de l’industrie de l’armement. La menace de démantèlement de cette économie de guerre en 1946 a d’abord été formulée à travers une évaluation honnête des intentions soviétiques: leur priorité était de reconstruire les infrastructures sur le territoire soviétique. On est ensuite passé à une autre histoire: les Soviétiques plaçaient tous leurs efforts dans le budget militaire, car ils avaient l’intention d’envahir l’Europe. Le résultat de ce changement de scénario a vu les généraux US conserver leur pouvoir et l’industrie de guerre continuer à produire des armes et du matériel. En 1948, cette production comprenait des bombes atomiques.

Pour comprendre l’espace politique que l’industrie militaire venait à occuper, à partir de 1948, l’armée étasunienne est devenue une bureaucratie bien financée où les accusations de trahison étaient régulièrement échangées entre les branches. Des batailles intestines pour le financement et la domination stratégique ont fleur régulièrement. C’est encore le cas aujourd’hui.

Dans sa lutte pour la domination, la tactique adoptée par cette bureaucratie, le « complexe militaro-industriel », était d’exagérer les menaces étrangères. La course aux armements nucléaires s’est ainsi révélée comme une prophétie autoréalisatrice. Alors que les États-Unis produisaient des armes de fin du monde sans arrêt pendant des décennies, les Soviétiques ont répondu de la même manière.

 

Voici ce qui lie l’Organisation Gehlen aux estimations de la CIA sur les armes nucléaires soviétiques de 1948 à 1958 :

  1. l’Organisation Gehlen était au cœur des opérations de renseignement de la CIA sur les Soviétiques.

 

  1. la CIA avait des alternatives limitées pour recueillir des informations sur les Soviétiques en dehors de l’Organisation Gehlen

 

  1. la haute direction de l’armée étasunienne avait depuis longtemps démontré qu’elle approuvait l’exagération des menaces étrangères, car cela augmentait son pouvoir et lui ajoutait des

 

Pour faire court, la CIA employait des centaines d’anciens officiers nazis qui avaient la prédisposition idéologique et l’incitation économique à mal percevoir les intentions soviétiques et à déformer les capacités soviétiques pour alimenter la guerre froide.

Ce qui est intéressant, c’est que le lanceur d’alerte étasunien Daniel Ellsberg, connu pour les Pentagone Papers, travaillait pour la Rand Corporation à la fin des années 1950 et au début des années 1960, lorsque les estimations des ICBM soviétiques ont été présentées. JFK avait travaillé en 1960 à un plan qui devait réduire le prétendu fossé entre les missiles soviétiques et américains. L’USAF (U.S. Air Force), chargée de livrer des missiles nucléaires à leurs cibles, estimait que les Soviétiques disposaient de 1 000 ICBM. Ellsberg, qui avait habilitation de sécurité limitée en raison de son emploi chez Rand, a été informé du nombre connu d’ICBM soviétiques. L’Air Force disait 1000 ICBM soviétiques quand le nombre confirmé par les satellites de reconnaissance était de quatre.

En 1962, année de la crise des missiles cubains, la CIA a transféré le contrôle nominal de l’Organisation Gehlen au BND, pour lequel Gehlen continuait à travailler. En se basant sur les données de reconnaissance satellite, la CIA était occupée à réduire ses estimations des capacités nucléaires soviétiques. Benjamin Schwarz, écrivant pour The Atlantic en 2013, a fourni un compte rendu apparemment éclairé par les estimations réduites de la CIA, où il a situé l’ensemble du programme d’armes nucléaires soviétiques (en 1962) à environ un neuvième de la taille de l’effort américain. Mais en tenant compte du nombre connu de quatre ICBM soviétiques par Ellsberg au moment de la crise des missiles, même le ratio de Schwarz de 1:9 semble surestimer les capacités soviétiques.

Toujours selon le reportage de Schwarz, les missiles nucléaires Jupiter que les États-Unis avaient déployés en Italie avant la crise des missiles cubains n’avaient de sens que comme armes de première frappe. Cette interprétation est corroborée par Daniel Ellsberg, qui soutient que le plan américain a toujours été d’initier l’utilisation d’armes nucléaires (première frappe). Cela a transformé la posture officielle de JFK misant sur une concurrence égale en un jeu géopolitique de froussards nucléaires complètement déséquilibré. Et s’il fallait être plus clair encore: les États-Unis avaient signifié leur intention d’utiliser des armes nucléaires lors d’une première frappe et avaient démontré cette intention en plaçant des missiles Jupiter en Italie, si bien que rien de ce que les États-Unis ont offert pendant la crise des missiles ne pourrait être interprété de bonne foi par les Soviétiques.

La dissolution de l’URSS en 1991 a donné lieu à des promesses de réduction des dépenses militaires US et à la fin de la guerre froide, mais elles ne se sont pas concrétisées. Après l’élection de Bill Clinton en 1992, la guerre froide est entrée dans une nouvelle phase. La logique de la guerre froide a été reconvertie pour soutenir l’oxymore des « guerres humanitaires » consistant à libérer des peuples en les bombardant. En 1995, « l’ingérence russe » impliquait que l’administration Clinton truque l’arrivée au pouvoir de Boris Eltsine lors de l’élection présidentielle russe. M. Clinton a ensuite renié unilatéralement l’accord américain visant à garder l’OTAN à l’écart de la frontière russe et d’anciens États baltes ont été placés dans le giron de l’OTAN.

En 2014, l’ingérence de l’administration Obama en Urkraine, encourageant et soutenant le soulèvement du Maïdan et conduisant à l’éviction du président démocratiquement élu, Viktor Ianoukovitch, donne écho à la stratégie US codifiée pour la première fois en 1945 par le Conseil national de Sécurité (CNS) et qui visait à contenir et renverser le gouvernement soviétique. On peut trouver les directives du CNS ici et ici. L’annexion économique et militaire de l’Ukraine par les États-Unis (l’OTAN n’existait pas en 1945) relève du NSC10/2. L’alliance entre la CIA et les fascistes ukrainiens est liée à la directive NSC20, le plan était de parrainer les anciens nazis ukrainiens affiliés afin de les installer au Kremlin pour remplacer le gouvernement soviétique. Cela faisait partie des justifications de la CIA pour voir figurer des nazis ukrainiens sur ses fiches de paie en 1948.

Ce Russiagate est la continuation d’un plan lancé en 1945 par le Conseil de sécurité nationale, conçu par la CIA avec l’aide d’anciens officiers nazis à son service. Il en dit long sur le cadre de la guerre froide dont il est issu. Son adoption quasi instantanée par les libéraux bourgeois en dit long sur la nature de la classe des nationalistes de droite qui le soutiennent. Les libéraux semblent se percevoir comme les défenseurs de la « démocratie » dans une trajectoire dessinée par des dirigeants militaires non élus il y a plus de 70 ans. Et cela témoigne du pouvoir de l’ignorance historique lié à la ferveur nationaliste. Les anciens officiers de la Gestapo et les SS employés par la CIA étaient-ils « nos nazis »?

Le Nazi War Crimes Disclosure Act a vu le jour en partie parce que les chasseurs de nazis rencontraient sans cesse des criminels de guerre nazis vivant aux États-Unis qui leur disaient qu’ils avaient été amenés ici et embauchés par la CIA, le CIC ou une autre division du gouvernement fédéral. Si les gens de ces agences pensaient que cela était justifié, pourquoi le tenait-il secret? Et si ce n’était pas justifié, pourquoi l’ont-ils fait? En outre, les libéraux d’aujourd’hui sont-ils vraiment à l’aise d’amener au pouvoir en Ukraine des fascistes ayant des liens historiques directs avec le Troisième Reich? Il n’y a pas de bons choix pour les prochaines élections aux États-Unis. Mais on remarquera tout de même que le type les libéraux veulent amener au pouvoir est le principal architecte de l’alliance avec les fascistes ukrainiens.

 

Source originale: Counterpunch

Traduit de l’anglais par Jean-Louis Scarsi pour Investig’Action