Le Musée de l’Afrique Centrale se tire (à nouveau) une balle dans le pied (mais les militaires aussi)

Sept associations d’anciens militaires sont dans le collimateur de l’auteur Ludo De Witte. Elles poursuivent l’AfricaMuseum pour un texte accompagnant la statue d’un para-commando qui glorifie le colonialisme. Ce texte réfute le caractère « humanitaire » des opérations militaires belges au Congo. Le dépôt de plainte ne fait que mettre en lumière la réalité de ces opérations. Toutefois, en tentant de jeter un éclairage critique sur les opérations militaires de l’armée belge peu après l’Indépendance, le musée se tire également une balle dans le pied.


 

Lorsqu’une institution aussi conservatrice que l’AfricaMuseum à Tervueren emprunte des chemins jamais foulés auparavant, quelques faux-pas la guettent. C’est comme une femme ou un homme vieillissants qui n’auraient jamais fait de sport et qui se mettent au tennis pour la première fois : ils risquent une déchirure musculaire.

C’est d’ailleurs ce qui est arrivé fin 2019 dans la grande rotonde du muséum, lorsque deux artistes ont voulu prendre en charge la statue d’un soldat belge glorifiant le colonialisme. Ils l’ont recouverte d’un voile semi-transparent portant le texte : « Un paracommando belge à Stanleyville en 1964, lors de l’écrasement des rebelles Simba » (1).

 

« D’anciens parachutistes mettent en demeure l’AfricaMuseum »

 L’indépendance formelle du Congo en 1960 n’a pas encore sonné le glas des interventions étrangères, loin s’en faut. Sept associations d’(anciens) militaires belges, en particulier des associations d’(anciens) para-commandos, ont poussé de hauts cris :

« D’anciens paras mettent en demeure l’AfricaMuseum »  a écrit De Morgen.

« Des ex-paras mettent en demeure l’AfricaMuseum » écrivait De Standaard.

Les associations qui mettent le musée en demeure sont choquées par la première phrase, elles affirment que l’intervention des paracommandos avait pour unique objectif de sauver des otages européens aux mains des rebelles. Une opération humanitaire, selon eux, et non une opération visant à écraser la rébellion. L’AfricaMuseum a attenté à l’honneur et à la réputation des (ex-)militaires, et donc, selon eux, de l’armée belge toute entière.

Quelques réflexions que l’indolent AfricaMuseum aurait pu mener lui-même si ses scientifiques avaient mieux étudié les périodes névralgiques de la colonisation et de la décolonisation.

(La « rénovation » mitigée du musée démontre une fois de plus que l’on préfère ne pas y toucher – il suffit de penser à l’évocation chaotique, insignifiante, de l’assassinat des dirigeants nationalistes congolais et burundais Lumumba et Rwagasore en 1961 ; ou le lissage du rôle politique, militaire et économique de l’ Union Minière/Umicore dans la période coloniale et postcoloniale. Mais que voulez-vous, Umicore étant l’un des principaux sponsors …).

 

Pour plus d’information sur ce sujet on peut consulter mon livre ‘L’ascension de Mobutu’, 2018 :

 

1. Les militaires marquent un point : l’intervention belgo-étatsunienne de (para-)commandos en novembre 1964 avait officiellement pour objectif principal de sauver des otages européens des mains de rebelles. Le libellé du voile superposé à la statue dans le MuseumAfrica donne en effet au milieu néocolonial l’occasion d’attaquer le musée, et donc toute l’opération de rénovation – aussi décevante soit-elle. Le musée s’est tiré une balle dans le pied, et paradoxalement il s’est ainsi octroyé, bien à tort, une médaille du mérite décolonial.

 

2. Mais les militaires n’ont pas entièrement raison, loin de là. Leur mise en demeure leur revient comme un boomerang, car elle attire l’attention sur une des pages noires quasi oubliées des années de la décolonisation, la période précédant l’instauration de la dictature de Mobutu en 1965. Avant toute chose, il faut remarquer que la prise en otage d’Européens (surtout des Belges) par les Simbas a eu lieu seulement APRÈS que les forces armées belges et américaines eurent commencé à combattre la rébellion Simba dans et avec l’armée congolaise (dirigée par Mobutu, chef d’Etat-major devenu dictateur un an plus tard). Les bombardements de villes que les Simbas occupaient ont conduit les Simbas à la tactique (immorale et contre-productive) consistant à utiliser des Européens, surtout des Belges, comme « boucliers » contre les bombardements.

Voici d’ailleurs un extrait de mon livre :

« C’est seulement lorsque la rébellion a rencontré une résistance et des contre-attaques que les chefs Simba ont eu l’idée d’utiliser des civils blancs comme armes. Fin juillet, un journaliste du Pourquoi Pas? demanda au chef des rebelles Soumialot si les blancs qui le souhaitaient pouvaient s’en aller. Soumialot répondit : « A Uvira, une entreprise a demandé de laisser partir une trentaine d’Européens pour Bujumbura, pour aller chercher des médicaments, des enveloppes de paye, des papiers, etc. Ils sont partis, sans revenir. Et le lendemain de leur départ, les Américains nous ont bombardés. Nous étions donc forcés de revenir sur notre position de laisser partir les blancs. Quand ils sont partis, on nous a bombardés ! ».

En novembre 1964 les prises d’otages sont devenues pour le ministre des Affaires étrangères Paul-Henri Spaak, le diplomate plénipotentiaire Etienne Davignon et Mobutu un prétexte idéal  pour une intervention « humanitaire ».

 

3. L’intervention humanitaire des paras a été coordonnée avec « de Ommegang », une armée de reconquête mise en place par le colonel belge Vandewalle et composée de mercenaires et de troupes congolaises qui attaquèrent les rebelles sous le commandement de dizaines d’officiers de l’armée belge.

Dès que l’Ommegang eut rapidement conquis des territoires aux mains de rebelles mal organisés (à un moment donné, les Simbas détenaient près de 40 % du territoire congolais) et eut en ligne de mire la « capitale » de l’empire Simba, Stanleyville/Kisangani, le gouvernement belge accepta une attaque simultanée de l’Ommegang et des parachutistes sur la ville.

Car, comme je l’écris dans mon livre :

«  » … [ce qui permettrait aux parachutistes] de se concentrer sur l’évacuation des blancs, tandis que Vandewalle [chef de l’Ommegang] s’occuperait des rebelles. C’était une division du travail qui donnerait à la reconquête de Stanleyville et à l’opération humanitaire un maximum de chances de succès. L’ambassadeur belge De Kerchove partageait ce point de vue, affirmant que Vandewalle « ne pouvait pas tout faire en même temps ». Dans un autre message, De Kerchove et [le conseiller militaire belge] Monmart déclarait : « Vandewalle a ce qu’il faut pour prendre Stan tout seul, mais à lui tout seul il ne peut pas fermer toutes les routes d’accès pour repousser d’éventuelles contre-attaques, tout en faisant fonctionner l’aéroport et en garantissant la sécurité des Blancs dans toute la ville. (…) Si les parachutistes pouvaient contrôler l’aéroport et patrouiller dans le quartier blanc, Vandewalle pourrait s’occuper du reste et il serait beaucoup plus à l’aise ». L’intervention des paras servait donc un objectif clairement militaire : vaincre les rebelles.

 

4. A Stanleyville/Kisangani, les commandants parachutistes isolèrent leurs troupes de la colonne de l’Ommegang qui emmenait dans son sillage des mercenaires et des soldats de l’armée congolaise. Des soldats qui ont amplement torturé à mort des rebelles.

Extrait de mon livre :

« Peu après la prise de Stanleyville arriva un officier de liaison de l’armée de l’air américaine. Le major Hardenne (de l’Ommegang) l’attendait et l’escorta vers le centre de commandement improvisé des Belges. En chemin il entendit des gémissements provenant d’un des bâtiments. Hardenne lui expliqua d’une voix écoeurée que des soldats de l’ANC y achevaient à petit feu des blessés Simbas. Ils décidèrent de poursuivre et de se diriger directement vers le lieu de rencontre où le colonel Laurent les attendait ».

C’est un comportement que les juristes qualifient d’omission coupable en matière de crimes de guerre, lesquels sont des crimes imprescriptibles.

 

5. Les paras eux-mêmes se sont rendus coupables de crimes de guerre. Les témoignages de cinq ex-paras, recueillis par le romancier Jef Geeraerts pour son livre « The Good Killer » (1972), dans le cadre du cycle « Gangreen », sont éloquents : les parachutistes ont tué « un grand nombre de civils congolais non armés, hommes, femmes et enfants », conclut Geeraerts. Et pas toujours comme un dommage collatéral.

Un para : « J’ai vu de mes propres yeux que des Noirs, surtout de jeunes enfants et des femmes, sont venus en courant et ont agité les bras pour se rendre. Aucun d’entre eux n’était armé. Les hommes du peloton Bravo [de la 11e compagnie] ont commencé à tirer sur ces gens en riant, jusqu’à ce que plus un seul ne remue. »

Un autre para : « Nous avons également fait des prisonniers et les avons remis aux mercenaires sur ordre. Ils les ont tous tués par balles, sans aucune forme de procès. J’ai vu de mes propres yeux qu’un groupe de prisonniers que nous avions faits ont été entassés par les mercenaires dans une camionnette Volkswagen, et puis bang ! une grenade à main là-dedans, du sang partout, épouvantable. Nous avons tiré des quantités folles de munitions. (…) Je n’ai pas nettoyé de maisons, mais la 13e et la 11e compagnie l’ont fait, avec des mitraillettes Vigneron. Il y a des rebelles dans une maison. On défonce la porte et on envoie une rafale. On ne prend pas de risque. Oui, et après on s’aperçoit que les rebelles étaient dans ces maisons avec femmes et enfants ».

Un autre : « Parfois, c’était grave, comme quand on a tiré encore et encore, pour être sûr, et après on voit tous ces corps pleins de sang gisant dans une pièce, des hommes, des femmes, des enfants, eh bien oui, c’était notre mission, mais j’étais content de pouvoir rentrer à la maison. Nous devions promettre sur l’honneur que nous ne dirions rien de tout cela à la maison ni à des amis ou connaissances ».

Et encore un autre : « J’ai honte d’avoir dû participer à un tel bain de sang. Je ne veux pas décrire les détails, c’est juste tirer avec des armes automatiques modernes, sur des gens sans défense, jusqu’à ce qu’il ne reste plus personne. Mais j’ai d’autant plus honte que c’est nous, les parachutistes belges, qui avons ouvert le bal pour les mercenaires blancs et les soldats noirs de l’armée nationale congolaise. Après nous ils se sont comportés comme des bêtes sauvages. Ils ont massacré des milliers de n..… ».

(Voir à ce sujet le roman de J. Geeraerts dans le cycle  « Gangrène » : « De goede moordenaar », pp. 359 à 371).

 

6. La mise en demeure a également été déposée par le Cercle Royal des Anciens Officiers des Campagnes d’Afrique/Koninklijke Kring van de Oud-Officieren van de Afrikaanse Veldtochten (CRAOCA) – une association naguère dirigée par le Colonel Vandewalle, l’homme qui a mené l’opération Ommegang. Sous la responsabilité des officiers belges de l’Ommegang, comme nous l’avons vu plus haut, des mercenaires et des soldats y ont été déployés, lesquels ont outrepassé les bornes de crimes de guerre innommables.

Un journaliste embarqué de La Libre Belgique a interrogé un mercenaire. « Pourquoi les prisonniers ont-ils été achevés » ? « C’est ce que nous pouvions faire de mieux. Au moins, c’est du travail propre. Au début, nous les envoyions dans les hôpitaux. Puis il est arrivé que les troupes d’occupation congolaises qui nous suivaient « nettoient » les hôpitaux. Est-ce mieux ? Nous aurions aimé empêcher ces atrocités, mais nous n’en avions pas les moyens ».

 

Patrice Lumumba montre ses poignets blessés par les menottes lorsqu’il arrive à Bruxelles pour les négociations d’indépendance. Photo Archives nationales/CC.

 

Deux jours après la prise de Stanleyville, dans un télégramme adressé à son ambassadeur au Congo, le ministre Spaak exprime ses préoccupations concernant « les rapports que j’ai lus sur la bestialité avec laquelle la répression est menée à Stanleyville. Sans vouloir mettre [l’Ommegang] en difficulté, je voudrais que le colonel Vandewalle comprenne que je ne doute pas qu’il désapprouve ces actes, mais je ne voudrais pas que cela continue et que dès lors mon accord même sur la présence d’officiers belges de l’Assistance technique militaire dans les colonies soit remis en question ».

De nombreux officiers de l’Ommegang sont membres de ce « Cercle royal des anciens officiers des campagnes d’Afrique » (CRAOCA) – une des associations qui défendent aujourd’hui « l’honneur et la réputation » de l’armée belge.

 

7. Cerise sur le gâteau : le président actuel du CRAOCA et cosignataire de la mise en demeure est le général de division Claude Paelinck (retraité). Il a été commandant du camp militaire de Jadotville en janvier 1961 dans la province congolaise sécessionniste du Katanga. Le lieutenant Paelinck est le soldat belge qui a averti ses chefs, le 18 janvier 1961, que des villageois avaient entendu des bruits suspects dans la nuit du 17 au 18 janvier sur les lieux où le premier Premier ministre démocratiquement élu du Congo indépendant Patrice Lumumba et ses partisans, le ministre de la Jeunesse et des Sports Maurice Mpolo et le vice-président du Sénat Joseph Okito, avaient été assassinés et enterrés à la hâte. Nous connaissons la suite : leurs corps ont été exhumés et détruits (voir le livre L’assassinat de Lumumba, qui a donné lieu à une commission d’enquête parlementaire).

 

 

Note :

(1) Les Simbas (« lions » en swahili) étaient des insurgés qui, à un moment donné, ont contrôlé presque tout l’est du Congo. Avec des moyens limités, ils ont mené un combat très inégal contre des soldats belges lourdement armés, une flotte de la CIA et des mercenaires blancs (principalement sud-africains, français et belges).  (Note DWM)

 

Source originale: De Wereld Morgen

Traduction du néerlandais : Anne Meert pour Investig’Action.

 

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