Le mouvement climatique se cherche un second souffle 

Auteur du livre Quand le dernier arbre aura été abattu, nous mangerons notre argent, Ludo De Witte analyse les résultats électoraux en demi-teinte des partis qui défendaient des mesures écologiques fortes. Des résultats apparemment surprenants, car l’année écoulée a vu d’importantes mobilisations en faveur du climat. Comment expliquer ce paradoxe? Comment toucher la grande masse de personnes qui veut protéger la planète sans payer la facture? Quelles sont les alternatives aux mesures souvent entendues? Ludo De Witte poursuit sa réflexion sur le climat. (IGA)


Cette année le mouvement pour l’urgence climatique est monté à plein régime dans les pays capitalistes avancés. La Belgique a connu une résistance multiforme, avec des marches pour le climat, des grèves scolaires et des actions de désobéissance civile. Visant l’interpellation et la mise sous pression du monde politique, ces actions permettent à de larges couches de population d’envisager la lutte contre le changement climatique non plus comme de nouveaux comportements individuels, mais avant tout comme des choix collectifs. Des choix collectifs où les problèmes écologiques sont intimement liés aux problèmes sociaux et sont même considérés comme des problèmes sociaux par excellence. ‘System Change, Not Climate Change’, ‘Green is the new Red’: ces mots d’ordre récurrents traduisent une conception nouvelle (1). Ce changement se retrouve aussi hors de nos frontières. Des forces se lèvent pour porter le fer là où cela compte vraiment, comme au Parti Travailliste en Grande-Bretagne et dans l’aile socialiste du Parti Démocrate autour d’Alexandra Ocasio-Cortez, qui propagent un “New Green Deal”.

Mais le succès de ces actions spectaculaires massivement suivies ne signifie pas qu’elles sont bien accueillies par l’ensemble de la population. Les résultats électoraux belges de mai 2019 ont mis en lumière cette contradiction. Groen, que l’on considère généralement comme l’aile politique du mouvement climatique, n’a pas récolté de grande avancée. Si nous tenons compte aussi des votes pour le sp.a et le PVDA – ces deux partis se déclarant en faveur de mesures climatiques fortes – nous ne dépassons pas la stagnation pour les trois partis de gauche (élections flamandes) : 22,5% en 2019, contre 25,2% en 2014. Les partis qui se tiennent volontiers du côté de l’industrie agro-alimentaire et des bétonneurs et qui rejettent les actions climatiques énergiques ont derrière eux une solide majorité d’électeurs.

Aujourd’hui le mouvement climatique se cherche un second souffle. Le résultat électoral décevant pour le trio Groen-sp.a-PVDA, la répression de l’action de désobéissance civile “Royal Rebellion” d’Extinction Rebellion (octobre 2019), la lassitude des manifestants et les insipides élections pour la présidence de Groen et du sp.a – où les choix de stratégie et de programme ont dû s’effacer devant l’espoir qu’un frais minois ou une “meilleure communication” offriraient quelque répit … Voilà qui ne va sans doute pas dynamiser l’activisme climatique. Une analyse, à la recherche d’un nouveau démarrage.

 

“Ecolo: pour les bobos !”

La campagne pour les élections européennes, fédérales et régionales de mai 2019 a révélé les limites de l’écologisme traditionnel. La fin d’année avait pourtant été prometteuse. Les marches pour le climat et les écoles buissonnières de Youth For Climate plaçaient l’urgence climatique au centre du débat sociétal. Groen, qui depuis des décennies a fait de la protection de l’environnement le coeur de cible de son action, était convaincu que le parti, surfant sur ces mobilisations, remporterait ces élections haut la main. Le parti relâcha son effort comme si la victoire électorale était déjà acquise. Meyrem Almaci, présidente de Groen, plaidait pour un “moteur vert-bleu” qui devait donner un rôle clé au parti dans un nouveau gouvernement. Dans une interview, Kristof Calvo, figure de proue chez Groen, rêvait d’un premier ministre vert en 2025.

Entre-temps l’establishment avait lancé la contre-offensive. En février la N-VA brocardait Groen comme le parti des “impôts verts”. La N-VA et le Vlaams Belang ont investi dans un bombardement massif sur les réseaux sociaux. Des activistes en ligne recouvrirent le logo de Groen du slogan ‘Heb je poen, stem dan Groen’ (“Ecolo : pour les bobos”). Le sp.a lui aussi s’attaqua au talon d’Achille des verts. Lors du congrès sp.a “Go Left” (février 2019) le parti se présenta comme digue sociale face aux ambitions climatiques des verts. Le président John Crombez sermonna Almaci : “Une loi-climat qui ne dit pas d’où devront provenir les moyens et qui ne dit pas qui va payer, une loi-climat qui n’est pas sociale, c’est une loi-climat qui n’est pas prête. Elle ne se fait pas avec des taxes vertes sur le dos des gens. Là, Meyrem fait erreur.” Mais Crombez lui-même ne se risqua pas à un tel exercice budgétaire – nous l’évoquerons plus loin.

Groen, parti des nantis : l’épouvantail a fonctionné. Ensuite, les élections de mai. Groen rêvait d’être le premier parti après la N-VA mais il s’est échoué à 10,1%, sixième parti. Et il faut bien le dire : il y a une grande part de vérité dans cette formulation. Les marches pour le climat ont surtout fait descendre dans la rue la classe moyenne urbaine blanche. Des gens qui ne doivent pas se faire du souci pour leur fin de mois et peuvent donc se préoccuper de la fin du monde le coeur léger. Une enquête représentative auprès de lycéens du troisième degré de l’enseignement secondaire confirme que : 32 à 35% des élèves de l’Enseignement Secondaire général ont participé à un moment ou l’autre à des actions climatiques, contre seulement 7 à 13% des élèves de l’Enseignement Secondaire technique et de l’Enseignement Secondaire professionnel. Un enfant sur quatre des classes sociales supérieures a participé aux actions, contre un enfant sur six des classes sociales du quartile socioéconomique inférieur.

 

Le fossé entre “les 25%” et les “50%”

La montée abrupte du mouvement climatique ne s’est pas traduite dans le résultat électoral. Ce qui trahit un problème fondamental : l’incapacité des mouvements et partis monothématiques à séduire de larges tranches de population. Grosso modo on peut ainsi répartir la population en trois blocs : Le mouvement climatique touche le coeur et l’âme de la classe moyenne, au moins 25% de la population, avec comme exemples-types des personnes à niveau d’études élevé et des cadres moyens de l’entreprise et de l’administration. Ensuite nous pouvons supposer qu’environ 25% de la population est socio-économiquement vaccinée contre la sensibilité aux problèmes environnementaux et aux questions sociales en général. Ce quart est étiqueté les “1 pourcent”. Soit : l’élite financière-économique et les gestionnaires d’entreprise, y compris le personnel cadre; la haute fonction publique; les cadres supérieurs et moyens des appareils d’Etat comme armée, police, justice, universités et médias.

Les intérêts de ces derniers sont intimement liés à ceux de l’ordre capitaliste tardif. La dynamique d’accumulation et de profit sans limites du capitalisme est pour eux non négociable, même si elle nous rapproche d’un écocide et d’un emballement incontrôlable du climat. Point de vue que leur personnel politique déclame dans tous les gouvernements occidentaux : croissance tous azimuts, dans l’espoir qu’un avenir pas trop lointain fera découvrir un remède technologique miraculeux qui puisse éliminer de l’atmosphère – massivement et à peu de frais – les gaz à effet de serre (GES). Point de vue qui est également exprimé dans l’accord de gouvernement flamand (30 septembre 2019) : “Pour la transition vers une société durable et climatiquement neutre, une action mondiale est nécessaire. Seule, la Flandre ne le peut pas. En mettant l’accent sur l’innovation technologique (capture du dioxyde de carbone, hydrogène, …) nos entreprises et nos institutions du savoir peuvent faire beaucoup, sans mettre en péril notre croissance économique, ni la position concurrentielle de nos entreprises ni notre prospérité sociale”.

Face à ces deux groupes nous avons la grande masse, environ la moitié de la population : travailleurs, petits employés et fonctionnaires, petits commerçants et représentants, allochtones et chômeurs. Cette grande masse ne s’engage pas – ni pour ni contre l’action climatique. Si la majorité approuve les mesures climatiques, même urgentes, elle ne souhaite toutefois pas contribuer elle-même financièrement. Et c’est de cette manière que la gestion de l’urgence climatique est présentée dans l’opinion publique, par quasi tous les partis, commentateurs et sondeurs libéraux. Sur l’air de : “les mesures vont faire mal aux gens ordinaires”. Selon le ministre-président flamand Jan Jambon, les mesures tailleront à vif dans la chair mais auront peu d’impact, car la part belge dans les émissions de GES ne s’élève qu’à 0,28%. Argument qu’utilisent presque tous les gouvernements pour appeler à la passivité, le résultat étant que les catastrophes écologiques vont peu à peu faire partie du cours normal des choses.

L’élite aime à mettre cet argument sur la table car il crée un fossé entre activistes climatiques et “gens ordinaires”; entre “cyclos urbains aisés obsédés du climat” d’une part, et “le Flamand qui travaille dur” d’autre part. Des sondages indiquent que cette formulation fonctionne. Début 2019 il ressortait d’un sondage iVox en ligne qu’une gestion ambitieuse du climat se trouve en bonne place sur la liste des priorités de la population, mais aussi que peu de gens veulent payer pour cela. 60% ne veulent pas payer pour des mesures climatiques. 34% acceptent de payer, mais seulement dans une proportion limitée. 4% sont prêts à payer plus de 10% de contributions supplémentaires. Un récent sondage iVox pour le magazine Humo donne à peu près les mêmes résultats. iVox n’a pas une réputation de haute fiabilité, mais un sondage représentatif de mai 2019 sous supervision universitaire a donné des résultats similaires : 63% des Belges sont prêts à investir dans des mesures amortissables, comme placer une meilleure isolation et installer une pompe à chaleur, mais seuls 17% sont d’accord pour des mesures qui, par an, coûtent net … “quelque chose”.

 

L’action climat coûte de l’argent, beaucoup d’argent

L’establishment et les politiciens néolibéraux ont raison lorsqu’ils disent que les mesures climatiques coûtent cher. Dans un dossier en profondeur qui date d’il y a 2 ans déjà, basé sur des études scientifiques de CLIMACT (Louvain-la-Neuve) et de VITO (Mol), les rédacteurs du quotidien De Standaard ont recensé ce qui doit être fait pour que la Belgique atteigne les objectifs climatiques. Le titre de l’article en dit long : “Pourquoi notre gestion du climat doit vous empêcher de dormir. Une transformation complète de notre économie accro au carbone, obsédée de croissance illimitée. Entre 1990 et 2017 l’émission de GES a diminué de 1% par an, alors qu’entre aujourd’hui et 2050 elle devrait baisser de 8 à 10% par an. Cela requiert, notamment, de trancher dans les activités émettrices de GES. Ainsi à partir de 2026 on ne pourra plus installer de chaudières à gaz; à partir de 2030 on ne pourra plus vendre de moteurs à combustion, et le nombre de bovins (1,5 millions), de poulets (20 millions) et de porcs (6 millions) dans notre pays devra être réduit de moitié. Enfin le “pétro-” devra être retiré de la pétrochimie et la production d’acier, de verre et de ciment devra être décarbonée.

Ce dernier point doit être attaqué dès maintenant, car les cycles d’investissement durent 20 à 30 ans. Les bénéfices d’investissements durables dans les secteurs économiques “durs” sont incertains, c’est ce qui ressort des flux d’argent internationaux. “Sur le plan mondial, les technologies vertes restent une part infime et stagnante des portefeuilles des institutions financières. Aujourd’hui dans les plus grands fonds de pension, 1% seulement du portefeuille va à l’économie à faible émission. Les grands assureurs aussi ne gardaient qu’1% d’actifs verts. Chez les gestionnaires d’actifs il y a eu en un an une augmentation de 68% des investissements climato-compatibles, mais avec 203 milliards de dollars cela ne fait que 0,5% du portefeuille qu’ils gèrent”.

Et cela ne s’arrête pas là. Car le développement de réseaux de transports publics décarbonés requiert des investissements massifs, ce qui fait encore grimper la facture. Ou prenons l’indispensable stop au béton. La transformation de terrains à bâtir périphériques (dans des lotissements et le long de voies de circulation) en zones vertes ou en terres agricoles va déprécier les biens immobiliers des propriétaires. “Dommages résultant de plans d’aménagement” c’est ainsi que cela s’appelle, et cela va coûter des milliards d’euros. Pensons aussi au démantèlement du système des voitures de société : quelqu’un devra bien payer la note. On rétorquera que l’action climatique procure des effets rétroactifs sur le long terme. Tout comme les emplois dans le secteur clean-tech, moins de bouchons ou moins de dépenses de santé en raison de la pollution atmosphérique en baisse. C’est exact. Et il est tout aussi vrai que continuer simplement comme nous le faisons, c’est ce qui va coûter le plus cher, comme l’écrivent les analystes de Fairfin.

Mais l’action pour sauver le climat ne générera des bénéfices (incertains) que progressivement; à court et moyen terme elle va surtout coûter très cher. Très très cher : selon des études préliminaires extrêmement prudentes, environ 2 à 2,5% du PIB en gros 10-15 milliards par an.

 

Qui doit payer la facture climatique ?

L’argument des effets de retour laisse de marbre le citoyen moyen. Il se méfie des autorités. Dans la psyché collective, “l’Etat” s’occupe surtout “de servir les riches, ceux qui s’en mettent plein les poches, et de soutirer aux petites gens les derniers sous de leur portefeuille”. Dans cette optique les activistes du climat sont les idiots utiles chargés de graisser la machine taxatoire du gouvernement. Les autorités vont faire porter aux “petites gens” le chapeau de “l’obsession climatique” : la grande masse en est persuadée. Evoquant le discours sur la durabilité du Bouwmeester Van Broeck (l’architecte du gouvernement flamand) et son plaidoyer pour l’urgence d’un stop au béton, Bart Eeckhout exprimait ce sentiment de la manière suivante, dans le quotidien De Morgen : “Van Broeck s’est trop facilement laissé représenter comme le sommet contreproductif du moralisme vert. Chaque déclaration publique du Bouwmeester semble avoir coûté encore un pourcent de voix à Groen”. Bref, la cacophonie climatique résonne aux oreilles de bien des citoyens comme l’ouverture d’un solide round de coupes budgétaires.

Les faits ne contredisent pas cette croyance populaire. En France, François Hollande aussi bien qu’Emmanuel Macron ont imposé des charges fiscales au nom de l’écologie – comme la ‘Contribution climat énergie’ – qui visent à compenser la baisse des impôts sur les bénéfices des entreprises ou la réduction des cotisations patronales à la sécurité sociale (2). Le mouvement des Gilets jaunes en France gagne un point, ça c’est sûr !

Un exemple de chez nous. Les prélèvements européens CO2 visent à facturer l’électricité plus cher à l’industrie lourde. Est-ce que cela va mettre la pression sur la métallurgie et la pétrochimie pour qu’elles réduisent leurs émissions – ce qui devrait être l’objectif ? Eh bien non, le ministre Schauvliege (CD&V) s’est interposé, pour éviter “que les investisseurs ne fuient l’Europe et n’aillent investir dans des zones ayant une gestion climatique moins rigoureuse”. Et ces entreprises reçoivent donc – “pour protéger notre position concurrentielle” – une compensation financière pour pouvoir continuer à consommer et à polluer à peu de frais. C’est ainsi que dans la période 2014-2019, Total, Exxon Mobil et Arcelor se sont goinfrés de quelque 230 millions d’euros. Sur l’argent du Fonds flamand pour le climat ! Le débat d’experts organisé à la Chambre le 5 novembre 2019 sur le financement des déficits dans la sécurité sociale est très révélateur : de nouvelles taxes, y compris une taxe CO2, y ont été discutées.

 

Les Gilets jaunes

Comment donner tort aux classes laborieuses ? L’homme de la rue lui aussi lit dans son journal que les héritiers de feu le magnat Albert Frère ont engrangé 6,6 milliards d’euros, et ce sans payer le moindre euro de droits successoraux, grâce à un petit montage “archisimple” (dixit l’expert Michel Maus). Alors que s’il existait une justice fiscale et s’ils étaient soumis au même régime que vous et moi, les descendants de Frère devraient acquitter 2,2 milliards d’euros. Et ce n’est un secret pour personne que des entreprises comme Delhaize, ExxonMobil, Janssen Pharmaceutica ou KBC déclarent des milliards d’euros de bénéfices, mais qu’ils profitent d’un taux d’imposition de 0 à 1,5% (3). La population laborieuse doit combler les trous laissés par la grande entreprise, voilà la conclusion qui s’impose.

Le sens de l’équité sociale se rebiffe contre le mantra “chacun va devoir payer”. Peut-on qualifier d’équitable une contribution des gens ordinaires alors que “le 1%” s’en tire par la fraude et l’évasion fiscale à grande échelle, assis sur une richesse colossale qui ne cesse de croître ? Les super-riches qui sont les responsables hors norme de la pollution pour laquelle tout un chacun est invité à ouvrir sa bourse ? Est-il soutenable que les gens ordinaires doivent payer une lourde taxe carbone pour leur voyage annuel en avion, alors que le 1% des plus riches prennent en compte 20% des vols (en plus, souvent en jets privés), et les 10% des plus riches, 50% des vols ? (4). Non, et de larges tranches de population le voient ainsi également.

La révolte des Gilets jaunes en France, (au départ) contre la hausse des prix des carburants au nom de l’écologie, montre que les mesures écologiques, pour être acceptées et soutenues, doivent être socialement équitables. Le souci d’éviter la fin du monde doit être intimement connecté avec le respect dû aux  gens qui ont à se faire du souci pour la fin du mois. Le GIEC, qui inclut la communauté mondiale des climatologues, dit qu’il n’existe aucun précédent historique pour l’ampleur des transitions nécessaires, en particulier si elles sont appliquées de façon socialement et économiquement durable (5). C’est là que perce l’incapacité structurelle de nos partis progressistes à convaincre cette majorité méfiante de passer du côté de la cause climatique.

 

Verts et sociaux-démocrates impuissants

Une majorité sceptique à qui une “bonne communication” (la panacée pour les dirigeants de Groen et sp.a) ne fera pas franchir la ligne. Majorité qui n’est pas indifférente mais qui, précisément parce qu’elle est inquiète et se sent prise à la gorge, réagit de façon émotionnellement hostile. Pensons à la diabolisation de  Greta Thunberg et d’Anuna De Wever sur les réseaux sociaux, où sont projetés toutes les frustrations et les malaises, comme sur des taches de Rohrschach. Anuna et Greta : des pimbêches arrogantes et obsédées qui veulent te prendre ton auto et tes vacances annuelles en avion. Elles sont une construction sociale de cette majorité défiante qui traverse une phase de déni. L’image d’un ennemi, qui aide à légitimer et à entretenir cette étape du déni. Les messages des médias sociaux qui minimisent ou excluent le rôle de l’homme dans le changement climatique ont la même fonction “tranquillisante”.

A cet égard, il est typique que la proportion de gens croyant que le changement climatique est un mythe, provoqué par des phénomènes naturels et non par l’activité humaine, est restée relativement stable ces deux dernières décennies, en dépit de l’explosion d’articles sur la crise climatique dans les médias : environ 37 à 40% aux USA, et 20 à 25% en France ou chez nous (6). De grands segments de population réagissent négativement à toute suggestion de contribution de leur part à la facture climatique. C’est une cruelle vérité qui s’impose : aujourd’hui le mouvement climatique se trouve à son “apogée sociologique” : il touche une minorité dynamique et bruyante, mais qui n’en reste pas moins une minorité.

Les sociaux-démocrates et les verts, encapsulés dans le système, ne veulent pas voir cet épineux problème. Conquérir le soutien indispensable pour une transition durable exige que l’on fasse franchir la ligne à cette majorité défiante. Cela requiert une perspective qui va chercher l’argent là où il se trouve : chez les fraudeurs (estimés à 30 milliards par an !), la grande entreprise qui ne paie pratiquement pas d’impôts et les grandes fortunes. Une perspective qui focaliserait sur les dizaines de milliards que le grand capital soustrait chaque année au Trésor, ce qui a amené le Parlement européen à qualifier la Belgique de havre fiscal, dans un rapport récent (7). Le fonctionnement chaotique du marché étant incapable de mettre en chantier une transition souple et planifiée, elle focaliserait aussi sur la nécessité de fournir au pouvoir central les leviers pour amorcer le changement de cap indispensable. Planification, nationalisations et “distorsion du marché” au profit des entreprises et des secteurs durables joueraient un rôle central. Bref, prendre le remède au sérieux devrait faire entrer sociaux-démocrates et verts en collision avec le système néolibéral, les rendant un peu moins présentables.

 

Marcher sur une jambe

Verts et sociaux-démocrates ne sont pas préparés à un revirement aussi radical. Observés à travers la lunette de la crise climatique, ils marchent tous les deux sur une seule jambe. Leur idéologie, leur tradition, leur sélection du personnel, leur forme d’organisation et leur électoralisme sont leurs oeillères. Les premiers focalisent sur des aspects écologiques, les seconds sur des problèmes sociaux, conformément à leur pratique électoraliste qui a divisé leurs électeurs potentiels en deux niches séparées : d’un côté une classe moyenne urbaine qui marche pour “le bien vivre”, et de l’autre côté la classe laborieuse. Les triporteurs urbains versus les socialistes défendant leur bifteck, les hauts niveaux d’instruction versus les faibles niveaux d’instruction et les jeunes versus les pensionnés. Des oeillères qui les incitent à focaliser sur des thèmes partiels, taillés sur mesure pour leur niche-cible. Des oeillères adaptées à leur stratégie qui est de se satisfaire d’une participation à des gouvernements néolibéraux tolérant une petite frange sociale ou verte.

A l’aune des solutions cruciales qui s’imposent, les programmes et la stratégie de la social-démocratie et des écologistes traditionnels sont totalement déficients. Nous en connaissons les fruits amers. Chaque nouvelle coalition où des sociaux-démocrates ou des verts sont la cinquième roue du carrosse (avec en arrière-fond “le mur de l’argent” : le complexe financier-économique, qui ne gouverne pas, qui règne …), leur ôte du crédit, des militants, des électeurs. Même si Groen a des ailes aujourd’hui, c’est seulement parce que l’électeur a la mémoire politique courte. Souvenons-nous de la participation d’Agalev au gouvernement Verhofstadt I (1999-2003) : dès l’élection suivante les verts se sont fait virer de la Chambre et du Sénat. Passant de 12 sièges à 0. La même chose arrive d’ailleurs à l’étranger. Aux Pays-Bas, en France et en Allemagne, pour ne citer que les voisins, les sociaux-démocrates sont condamnés à exister dans la marge politique.

 

Une alternative est possible

Ce qui est nécessaire aujourd’hui, c’est une approche globale reposant sur une synthèse des paradigmes écologique et socialiste. Elle doit aboutir à un programme de transition. Un programme qui stoppe la dévastation de la nature et de l’humain motivée par les bénéfices et l’accumulation. Un programme qui n’oppose pas engagement écologique et justice sociale mais les renforce mutuellement. Un tel programme ne s’élabore pas à un bureau. Il exige l’expertise de dizaines de milliers de personnes. De personnel ferroviaire qui nous raconte comment transformer le rail en un réseau de transport bon marché, performant et finement maillé. D’architectes, d’activistes environnementaux et d’urbanistes qui savent où et comment nous pouvons densifier l’habitat. D’experts en mobilité. De services d’aide à la personne. De fiscalistes pouvant nous proposer comment rendre la fiscalité plus équitable, afin que des milliards soient sortis des oubliettes de l’évasion et de la fraude.

Bref, un programme de transition qui s’élabore depuis le bas. Un programme développé par des sections syndicales, des organisations environnementales, des fédérations cyclistes, des associations de séniors, des mouvements socio-culturels et des réseaux informels issus des mouvances verte, social-démocrate et démocrate-chrétienne … Un programme accueilli par un front de nos partis progressistes. Un programme ainsi porté peut séduire, car il est issu non pas du cerveau de quelques experts mais d’organisations de la société civile, et enraciné au coeur de nos quartiers et de nos villages. Un tel programme offre une perspective d’applicabilité, de force exécutoire – du moins si sp.a, Groen et PVDA concluent un pacte pour mobiliser la communauté autour de lui et le transcrire dans une politique. Où en sont les Etats Généraux du Climat et de la Justice sociale, pour s’atteler à la tâche ?

Le cri de dizaines de milliers d’activistes climatiques, de Youth For Climate et Génération Climat à Extinction Rebellion et Code Rood, ne peut rester sans réponse. Leur appel est un écho de la planète qui gémit, avec des bassins fluviaux asséchés, des calottes polaires qui fondent, des vagues de chaleur, des inondations et des ouragans dévastateurs. La gauche – notre société civile syndicale, sociale et écologiste en général – se trompe si elle pense que nous pouvons nous permettre de nous taire. De nous abriter en attendant des temps meilleurs. Si nous n’intervenons pas, prévoient les climatologues, des dizaines de millions de gens de la périphérie rechercheront une existence meilleure, fuyant un écocide provoqué par le capitalisme avancé. On peut craindre alors des tendances à une écodictature qui veuille maîtriser “les masses dangereuses”. Quiconque pense pouvoir rester observateur depuis la ligne de touche se trompe : aujourd’hui la ligne de touche n’existe plus.

 

(*) Ludo De Witte est l’auteur e.a. de : L’assassinat de Lumumba (1999) et de Quand le dernier arbre aura été abattu, nous mangerons notre argent, (2017).

Traduction du néerlandais : Anne Meert pour Investig’Action.

 

Source: Investig’Action

 

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Notes

(1) Au printemps 2019, en amont des élections européennes, les Européens ont qualifié la lutte contre le changement climatique de quatrième priorité principale de la campagne, aussi importante que l’immigration : Eurobaromètre, in : F. Gemenne en A. Rankovic, Atlas de l’Anthropocène, Presses de Sciences Po, Paris, 2019, p. 128.

(2) Voir notamment : ‘Les MacronLeaks révèlent-ils que la taxe carbone visait à financer des baisses de cotisations patronales ?’ Libération, 26 décembre 2018, et Juan Branco, Crépuscule, Points, Paris, 2019.

(3) Marco Van Hees : “Des taux d’imposition ridiculement bas”, octobre 2019.

(4) Chiffres pour la Grande-Bretagne  “1% of English residents take one-fifth of overseas flights, survey shows”, The Guardian, 25 septembre 2019.

(5)  IPCC Special Report, ‘Global Warming of 1.5°C’, 2018.

(6) Chiffres pour la période 2001-2017 (USA) et 2009-2017 (France), in F. Gemenne en A. Rankovic, Atlas de l’Anthropocène, Presses de Sciences Po, Paris, 2019, p. 129. Voir aussi : ‘Un quart des Français seraient climatosceptiques’, National Geographic, 5 avril 2019.

(7) ‘Tax crimes : special committee calls for a European financial police force’, 27/2/2019.