Le « deal du siècle » sur le conflit israélo-palestinien ne fait aucun mystère

Trump a annoncé un « deal du siècle » pour mettre fin au conflit israélo-palestinien. Très peu de choses ont fuité sur cet accord qui devrait être présenté cet été, après avoir été retardé à plusieurs reprises. Mais en nous rappelant un bref historique des négociations déjà menées par les Etats-Unis et en tenant compte de la réalité subie concrètement par les Palestiniens sur le terrain, le professeur américano-libanais As’ad AbuKhalil nous explique à quoi il faut s’attendre. (IGA)


 

Il y a de grandes spéculations autour du « deal du siècle » pour le Moyen-Orient, un deal sur lequel on sait très peu de choses. Ce qui est connu, c’est que le gouvernement Trump a échafaudé ce plan essentiellement à travers des négociations bilatérales avec le gouvernement israélien, l’autorité palestinienne ayant refusé de prendre part aux discussions après le transfert de l’ambassade US de Jaffa occupée (Tel Aviv) vers Jérusalem occupée.

 

La publication du plan a été retardée : il fallait d’abord laisser passer les élections israéliennes ; à présent, on l’annonce pour l’été. Aucune des personnes chargées de formuler le plan n’a d’expertise au Moyen-Orient. Mais à Washington, se positionner comme un fervent défenseur de l’occupation israélienne fait bien souvent l’affaire.

 

Ce plan constituera la dernière tentative d’un gouvernement US de résoudre le conflit israélo-arabe – une fois pour toutes. Il y avait le fameux plan Rogers de l’administration Nixon (nommé d’après le secrétaire d’État William Rogers, qui a par la suite démissionné après s’être plaint de l’usurpation de son autorité par le conseiller à la Sécurité nationale, Henry Kissinger).

 

Avant le gouvernement Nixon, le président John F. Kennedy avait également essayé de s’attaquer au conflit israélo-arabe, mais il avait été repoussé par de fortes personnalités sionistes au sein du parti démocrate.

 

Au départ, les origines de l’intervention US étaient claires : les États-Unis plaideraient pour un accord fondé sur la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui demande à Israël de se retirer des « territoires » occupés depuis la guerre de 1967 en échange de la reconnaissance et de l’acceptation par les Arabes de l’Etat israélien dans ses frontières de 1948. Mais Kissinger a annexé un appendice secret à l’accord Sinaï II de 1975 conclu entre l’Égypte et Israël.  Cette annexe visait à boycotter et à ostraciser l’OLP que tous les Arabes avaient accepté comme représentant légitime et unique du peuple palestinien. Cette exclusion de la représentation politique palestinienne était conforme à la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui ne mentionnait pas une seule fois le mot « palestinien », bien qu’elle faisait une référence passagère au « problème des réfugiés ».

 

Influence sioniste

Et tandis que la gestion du « processus de paix » dirigé par les États-Unis était, au cours des premières décennies, gérée par des experts du Moyen-Orient (appelés alors « arabistes »), de fortes influences sionistes ont été exercées sur les gouvernements successifs et le Congrès des Etats-Unis. Si bien que la progressions du processus a été ralentie, soulageant Israël des pressions étasuniennes.

 

Le « processus de paix » dirigé par les États-Unis a perduré malgré tout pendant des décennies. Non pas comme un témoignage de l’intérêt des États-Unis pour la paix au Moyen-Orient, ni comme une preuve de leur souci de résoudre le problème palestinien. Il s’agissait plutôt de fournir à l’occupation et l’agression israéliennes un voile de légitimité internationale et de donner aux Palestiniens l’illusion d’un « progrès ».

 

Avec l’administration Reagan, un tournant a été marqué dans la gestion du « processus de paix » ; cette gestion a été enlevée aux arabistes pour être confiée à de fervents sionistes qui n’ont aucune expérience du Moyen-Orient. (Dennis Ross, par exemple, n’a jamais étudié le Moyen-Orient et était en fait un expert de l’URSS dans les années 1980, avant d’être nommé responsable du « processus de paix ».)

 

Le « processus de paix » a ainsi subi des transformations majeures au fil des ans, principalement pour répondre aux besoins et aux préférences d’Israël. Le plan de Rogers a débuté comme une réponse aux préoccupations du président égyptien Gamal Abdel Nasser. Ce dernier voulait en effet l’instauration d’une paix « globale et juste », qui interdisait clairement des accords séparés entre Israël et tout État arabe. C’est d’ailleurs ce qui avait empêché le roi Hussein de Jordanie de conclure un accord séparé avec Israël.

 

Néanmoins, le président Jimmy Carter a négocié les accords de Camp David entre l’Égypte et Israël (qui engageaient essentiellement les États-Unis à fournir au despote égyptien, le président Anwar Sadat et ses successeurs, un important pot-de-vin annuel pour maintenir la paix avec Israël malgré la désapprobation du peuple égyptien.). Avec Camp David, le « processus de paix » a été scindé en deux « accords de paix » distincts.

 

Le ban officiel imposé par les Etats-Unis à l’OLP a été levé par le gouvernement Reagan lorsque Yasser Arafat a accepté de lire mot pour mot une déclaration faxée par le Département d’État US. L’OLP a alors été autorisée à participer au « processus de paix », mais uniquement aux conditions fixées par Israël : l’ordre du jour serait fixé par les États-Unis et Israël et non par un parti arabe.

 

Initialement, les États-Unis avaient travaillé pendant des décennies pour éviter la participation à l’OLP. Ils avaient à la place désigné le roi de Jordanie comme représentant de la Jordanie ET du peuple palestinien. (Les Palestiniens se souviennent de ce roi pour les massacres du Septembre noir en 1970). Mais l’Intifada de 1987 a finalement convaincu les États-Unis que les Palestiniens étaient résolus à exiger leur autodétermination. Et pendant le gouvernement de George W. Bush, l’idée d’un État palestinien a finalement été formellement défendue par les États-Unis, mais seulement dans les limites définies par Israël.

 

Pas de mystère

Le nouveau « deal du siècle » n’est pas un mystère. Nous pouvons en comprendre la teneur à travers la réalité du terrain en Palestine. Les États-Unis travaillent sur une formule qui ne repose pas nécessairement sur la création d’un État palestinien comme condition préalable à la paix. En outre, les États-Unis prévoient de réduire la taille du territoire palestinien qui devrait théoriquement être géré par le peuple palestinien. Les Palestiniens ont toujours insisté pour libérer 100% de leur patrie, c’est-à-dire une Palestine historique dans laquelle ils étaient majoritaires depuis des siècles et dans laquelle les Juifs – en tant que petite minorité – étaient considérés comme faisant partie de la population autochtone locale.

 

Mais les forces sionistes – à travers le terrorisme et les indulgences occidentales – ont persuadé les puissances occidentales que les droits des Palestiniens ne devraient jamais être reconnus sur cette Palestine de 1948 qui a été déclarée de force « Israël » cette année-là.

 

Avec ce principe, les puissances occidentales ont œuvré pour convaincre les Palestiniens de limiter leurs aspirations nationales à maximum 45% du territoire (dans le plan de partition de l’ONU de 1947), puis à maximum 22% depuis 1967. Depuis la Conférence de Madrid en 1991 et les négociations directes entre les États-Unis et les représentants Palestiniens (déguisés en non-OLP), on a dit aux Palestiniens qu’ils pouvaient avoir une patrie sur la plus grande partie – mais pas tout- de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem-Est. Mais la position étasunienne n’était pas catégorique, car elle laissait toujours à Israël le soin de décider quelle proportion des 22% de la Palestine devait être contrôlée par les Palestiniens, et dans quelles conditions juridiques.

 

Le président Bill Clinton, dans les fameuses négociations de Camp David, souhaitait que les Palestiniens acceptent 91% des 22% de la Palestine, tandis que la souveraineté sur le « sanctuaire sacré » serait partagée entre Israéliens et Palestiniens, les Israéliens exerçant un contrôle sur la terre et ce qu’il y a dessous (les Palestiniens considèrent cela comme une menace pour les fondements mêmes d’Al-Aqsa). Camp David a échoué et Clinton – ce qui est typique de lui – a blâmé les Palestiniens alors qu’il avait promis à Yasser Arafat qu’il ne blâmerait pas les Palestiniens si les négociations ne portaient pas leurs fruits.

 

Ce qui sortira du « deal du siècle » est encore moindre que ce que les Palestiniens se sont vu proposé auparavant – et qu’ils ont rejeté. On promettra probablement aux Palestiniens Gaza et la zone A (en vertu de l’accord d’Oslo, qui couvre essentiellement des zones que les Palestiniens contrôlent seulement en théorie). Et Jérusalem-Est fera partie d’une capitale unie pour Israël, tandis que les Palestiniens seront autorisés à nommer les régions situées à l’extérieur de Jérusalem comme leur propre « Jérusalem-Est ».

 

Les Israéliens continueront bien entendu de maintenir le contrôle des forces aériennes, terrestres et maritimes sur toutes les zones palestiniennes, et l’armée d’occupation israélienne continuera de décider qui peut ou non quitter les zones palestiniennes. Les colonies israéliennes ne seront affectées par aucun des termes de « l’accord ».

 

La souveraineté sur ces petites zones palestiniennes ne sera prise en compte, alors que les États-Unis et Israël ont récemment renié leurs promesses précédentes de reconnaissance d’un État palestinien. Au lieu de cela, le plan reprendra ce que l’Israélien Menachem Begin a appelé « autonomie » dans le cadre des négociations de Camp David. C’est-à-dire les Palestiniens exerceront une gestion municipale limitée de leurs zones (collecte des ordures, service postal, égouts, etc.).

 

Mais il est tout à fait clair que les Palestiniens qui avaient rejeté de tels projets au siècle précédent ne les accepteront pas maintenant. D’autant plus que l’octogénaire Mahmoud Abbas (déjà méprisé et détesté par son peuple pour sa corruption et son allégeance à l’occupation) n’osera pas accepter ce qu’Arafat avait rejeté avant lui.

 

Mais Trump et son équipe supposent qu’une injection d’aide étrangère et de nouvelles perspectives commerciales dans les zones palestiniennes serviraient à indemniser les Palestiniens pour la perte de leur patrie. Cette hypothèse repose sur une fausse prémisse selon laquelle les gens ne vivraient uniquement que de pain.

 

 

Source originale: Consortium News

Traduit de l’anglais par Investig’Action

Source: Investig’Action