« La police a le droit d’arrêter des gens par le seul fait d’être membres de partis interdits », interview de la chercheuse et journaliste Olesya Orlenko

Les arrestations et décisions arbitraires se multiplient en Ukraine pour les militants de gauche. Des organisations, des journalistes de gauche ainsi que des communistes et des militants de gauche diverses sont persécutés et parfois violentés et emprisonnés au prétexte de « trahisons » ou d’apporter d’autres discours que celui du gouvernement. Parmi ceux-ci Volodymyr Chemerys, militant de gauche forcené qui justement s’emploie à documenter cette répression gouvernementale. Son amie Olesya Orlenko, historienne et journaliste russe, fondatrice de l’Association des Amis de l’Humanité et représentante du Monde Diplomatique en Russie, nous parle de la répression qui sévit en Ukraine.

 

Pourquoi Volodymyr Chemerys est inquiété par la police ukrainienne?

Un ami de Volodymyr qui était contacté par sa femme m’a appelé pour m’annoncer que la police est venue chez lui le 19 juillet. Ils ont eu un mandat sur base de l’article 436 paragraphe 2 du code pénal ukrainien. Cet article interdit la glorification de l’ennemi de l’Ukraine, l’appréciation de l’État Russe. On lui dit qu’il est témoin dans une affaire mais en même temps aucune info. La police lui a pris tous ses appareils, téléphone, ordinateur. Il a été insulté et frappé. Il faut savoir que Volodymyr est du genre réservé, il ne se plaint jamais. Il dit toujours que tout va bien, même ces jours-ci quand je l’appelle il me dit tout va bien. Pourtant il y a eu une expertise médicale révélant qu’il a eu des côtes cassées suite à l’intervention de la police. Le prochaine rendez-vous avec la police sera le 30 aout mais on lui dit qu’il est témoin et non l’accusé principal, c’est étrange car il n’a pas d’information concrète. Ils n’ont d’ailleurs pas de preuves ou de faits à lui reprocher.

Le 30 aout sera sa prochaine convocation à la police, on a peur car il y a beaucoup d’affaires qui sont fabriquées de toute pièces. On craint que Volodymyr soit aussi emprisonné. Il a été un des manifestants de gauche les plus actifs jusqu’à aujourd’hui. La dernière manifestation qu’il organisait, consistait à planter des arbres devant l’ambassade des Etats-Unis à Kiev pour commémorer le journaliste Ukrainien mort en Irak et un autre assassiné à Kiev en 2015, Oles Bouzina. Ces assassins sont connus et sont toujours en liberté, ce sont des militants d’extrême droite, laissés libres par le pouvoir. Tout comme les responsables du massacre dans la maisons syndicale à Odessa en 2014, qui officiellement est ouverte mais ne bouge absolument pas depuis 8 ans. Volodymyr Chemerys a travaillé et publié là-dessus. Et on ne peut pas dire qu’il soit antiaméricain, anti-ukrainien ou pro-russe, il a tout de même travaillé pour une ONG financée par le parti démocrate des Etats-Unis. Il était rédacteur du site, il a écrit beaucoup sur l’impérialisme russe, sur oligarchies, sur les crimes de la Russie,… il n’a pas du tout une position pro russe, au contraire les patriotes russes n’aiment pas Chemerys. Dans l’espace russophone personne n’a réagi à ce qui arrive à Volodymyr.

 

Comment la répression a évolué depuis fin février de cette année ?

C’est une explosion. Avant février, les politiques répressives de l’État envers les militants de gauche depuis 2014 progressaient au fur et à mesure. A partir du 24 février, le gouvernement ukrainien a eu les mains détachées, tous les opposants sont interdits. Il y a une dizaine de partis qui sont interdits et la police a le droit d’arrêt des gens par le seul fait d’être membres de partis interdits. Il y a de longues listes qui documentent ces arrestations. La répression se fait de diverses manières, il y a environ 50 000 victimes de la répression depuis le 24 février. On se demandait depuis ce 24 février comment la répression allait continuer. Volodymyr Tchemery a lancé une chaine Telegram sur la répression de gauche.

Ces arrestations ou poursuites portent sur la présumée négation de l’agression russe, il y a dizaines de milliers de condamnations; il y a des gens qui sont en prison. Le PC ukrainien existe en pratique mais il est interdit, on essaie de se démener surtout pour se défendre face à tous les procès intentés contre les militants de gauche. Il y a des gens qui collaborent avec la police parce qu’ils n’ont pas réussi à résister, pour avoir des réductions de peine par exemple de 3 ans au lieu de 10.

Le Parti communiste est interdit depuis 2015, tout comme il l’est dans les pays Baltes. Je crois que c’est le même prétexte que celui utilisé pour interdire les partis nazis, tout comme il y a eu un texte au parlement européen qui mettait sur le même plan communisme et nazisme sauf que les partis nazis ou néonazis sont eux bien autorisés.

 

Quel est le prétexte politique pour cette répression ?

Ce nouvel article du code pénal consiste donc dans la négation de l’agression russe et la glorification de l’agresseur. Il existe maintenant un système de dénonciation officialisé organisé par le gouvernement. Il y a un formulaire à remplir sur internet, on peut écrire « mon voisin a dit que l’armée russe doit libérer Kiev » ensuite les services secrets viennent s’occuper de cette personne et contrôler son téléphone, voir si cette personne a été en contact avec des gens de l’est de l’Ukraine. Ça sera un prétexte pour lancer un enquête. Il y a une enquête lancée contre une fille comme quoi elle était enceinte et que le père de son futur enfant est russe…

 

De quelle manière peut-on aider ?

Il faut faire du bruit autour de cette affaire : l’interviewer, organiser une conférence la plus visible aussi. On espère que l’opinion de l’Occident peut faire changer les choses, mettre de la pression vis-à-vis du pouvoir ukrainien. Malheureusement les gouvernements occidentaux, majoritairement dans le soutien total au gouvernement ukrainien, ne veulent pas parler de la corruption en Ukraine. Mais si l’opinion publique aide à pousser pour dénoncer la répression politique cela devrait aider dans tous les cas. Pour l’instant, quelques médias ont parlé du cas de Chemerys, ainsi que le Parti communiste français. J’ai écrit au Diplo, à l’Humanité, au Grand Soir,…

Une aide précieuse serait aussi de participer à l’assistance juridique.

URL de l’article : https://www.investigaction.net/fr/la-police-a-le-droit-darret-des-gens-par-le-seul-fait-detre-membres-de-partis-interdits-interview-de-la-chercheuse-et-journaliste-olesya-orlenko/