La « Menace Principale » : il est temps de parler de la lutte des classes palestienne

Le lundi 31 octobre, des palestiniens de la ville d’Al-Eizariya, à l’est des territoires occupés de Jérusalem-Est, ont observé une grève générale. La grève a été déclarée comme faisant partie du deuil communautaire de Barakat Moussa Odeh, un homme de 49 ans tué la veille par les forces Israéliennes à Jéricho.

Ce n’est pas là un cas isolé. Ces dernières semaines, des grèves générales ont été observées dans tout les Territoires Palestiniens Occupés comme une forme de désobéissance civile et de protestation contre les attaques israéliennes sur les villes de Naplouse, Jérusalem, Jénine, et Hébron, ainsi qu’afin de faire le deuil des combattants palestiniens qui ont été tués par des soldats israéliens.

Historiquement, ce sont des palestiniens issus de la classe ouvrière qui ont déclaré et organisé les grèves générales. Cette forme de protestation représente  souvent le pilier de la résistance populaire en Palestine, et ce depuis de nombreuses années avant l’établissement d’Israël sur les ruines de la Palestine historique.

Le retour des tactiques de grève générale suggère que la nouvelle révolte en Cisjordanie est une conséquence immédiate de la résistance ouvrière. En effet, de nombreux combattants palestiniens sont issus de camps de réfugiés ou d’agglomérations populaires. Leur révolte est née de la prise de conscience croissante que les stratégies politiques des élites n’ont abouti à rien de concret et que ce ne sera certainement pas à travers Mahmoud Abbas et ses politiques ne servant que ses intérêts personnels que les palestiniens obtiendront la libération.

La révolte naissante semble partager de nombreux points communs avec la révolte palestinienne anti coloniale (1936-1939) et la Première Intifada (soulèvement populaire de 1987). Ces deux évènements historiques ont été organisés et portés par la classe ouvrière palestinienne. Même si les intérêts des plus riches leur permettaient souvent d’exister dans la sphère politique au côté de diverses puissances dirigeantes, la classe ouvrière palestinienne, qui est aussi la plus mécontente de la colonisation et de l’occupation militaire, s’est défendu en tant que collectif.

L’écrivain et historien palestinien Ghassan Kanafani (lui-même assassiné par les services de renseignements israéliens, le Mossad, en Juillet 1972) analyse dans son essai intitulé « The 1936-39 Revolt in Palestine » (La révolte palestinienne de 1936-1939), publié peu de temps avant sa mort prématurée, les évènements qui, dans les années 1930, ont mené à la révolte Palestienne. Kanafani soutient qu’il y a trois ennemis qui constituent une « menace principale » au mouvement nationaliste palestinien : « le leadership local réactionnaire ; les régimes des états arabes avoisinant la Palestine ; et l’ennemi sioniste-impérialiste. »

« La transition d’une société semi-féodale à une société capitaliste à été accompagné d’une concentration accrue du pouvoir économique entre les mains de la machine sioniste et, par conséquent, au sein de la société juive en Palestine. (Dés la fin des années 1930) le prolétariat arabe (palestinien) avait succombé au colonialisme Britannique et au capital juif (sioniste), le premier en étant le principal responsable. »

Comme attendu, les travailleurs palestiniens se retrouvent à nouveau sur la ligne de front dans cette bataille pour la libération. Ils semblent pleinement conscients du fait que le colonialisme de peuplement israélien n’est pas seulement un agent d’oppression, mais aussi un ennemi dans la lutte des classes.

Le colonialisme de peuplement est souvent défini comme une forme de colonialisme qui a pour but le peuplement de la terre colonisée, l’exploitation de ses ressources, et simultanément, l’élimination méthodique de sa population native. Les travaux de l’historien Patrick Wolfe ont été particulièrement éclairant à cet égard. Dans son article de référence intitulé Settler Colonialism and the Elimination of the Native (Le colonialisme de peuplement et l’élimination de l’indigène), il soutient que « le colonialisme de peuplement est intrinsèquement éliminatoire ». Toutefois, selon Wolfe, « la logique d’élimination ne se réfère pas uniquement à la liquidation sommaire du peuple indigène, bien qu’elle comprenne cela. »

La longévité des sociétés coloniales dépend de facteurs clés qui permettent à ces sociétés de demeurer viable sur de longues périodes. L’un de ces facteurs est le maintient complet de l’hégémonie des projets coloniaux sur les ressources naturelles, y compris l’exploitation systématique de la population indigène comme main-d’œuvre à bas coût.

Sai Englert affirme dans « Settlers, Workers, and the Logic of Accumulation by Dispossession » (La logique d’accumulation par la dépossession) que « dans les sociétés coloniales, la lutte de classes interne aux colons est menée non seulement sur le terrain de la distribution des richesses extraites du travail des colons, mais aussi sur celui de la distribution des biens accumulés par la dépossession des populations autochtones. »

La logique d’Englert s’applique aussi au model sioniste de colonialisme de peuplement en Palestine, lequel se met en place bien avant l’établissement de l’État d’Israël sur les terres natale Palestinienne en 1948. Englert met en évidence la dichotomie sioniste en citant les travaux de Gershon Shafir qui décrit le sionisme à ses débuts comme un « mouvement de colonisation qui, simultanément, a du sécuriser des terres pour ses colons et des colons pour ses terres ».

Cependant, l’installation des migrants juifs (venus d’Europe principalement) en Palestine ayant été un long, très long processus, les colons sionistes se sont sentis contraints de diviser leur projet colonial en plusieurs étapes. Dans un premier temps (à partir de la fin du 19ème siècle et jusqu’aux années 1930), le colonialisme sioniste se concentrait sur l’exploitation des travailleurs arabes palestiniens et, à charge, sur l’exclusion de ces mêmes travailleurs en vue de la purification ethnique de tout le peuple Palestinien.

Pour expliquer le model sioniste à ce stade de son histoire, l’historien Israélien Ilan Pappé écrit :  « Les premiers sionistes étaient pleinement conscients de ce processus qui consiste à ne faire de l’exploitation des travailleurs palestiniens qu’une simple étape, une « exploitation temporaire », dans le développement de ce que les dirigeants sionistes David Ben-Gurion et Yitzhak Ben-Zvi ont appelé « avoda ivrit », ce qui signifie « le travail hébreu ». « Mon espoir est qu’en temps voulu, nous (le « travail hébreu ») nous saisirons de la place décisive dans l’économie palestinienne et dans sa vie sociale et collective », dit Ben-Zvi.

« Il est évident qui devait occuper le rôle marginal dans cette économie : les palestiniens qui constituaient la grande majorité de la population de l’époque, » élabore Pappé.

« Yaakov Rabinowitz (l’un des fondateur du parti orthodoxe Agoudat Israël) ne voyait aucune contradiction à prendre la tête d’un mouvement prétendu socialiste comme le Hapoël Hatzaïr tout en défendant un marché du travail basé sur la ségrégation et le colonialisme : « L’establishment sioniste doit défendre les travailleurs juifs contre les travailleurs arabes, comme le gouvernement français protège les colons français en Algérie contre les indigènes. ». »

Encore aujourd’hui, l’héritage de ces premiers sionistes continu de définir la relation entre les travailleurs palestiniens et Israël, une relation basée sur la ségrégation raciale et l’exploitation.

La nature du colonialisme de peuplement israélien n’a pas fondamentalement changé depuis sa conception au début du 20ème siècle. Il reste dévoué à la purification ethnique de la Palestine et l’usurpation des ressources palestiniennes, y compris des travailleurs palestiniens. Toutes tentatives de contournement de cette exploitation continuelle ont en grande partie échouées parce que les travailleurs palestiniens demeurent tout aussi vulnérable dans d’autres environnements de travail, que ce soit celui de l’économie limitée et semi-autonome de l’Autorité Palestienne, ou celui des régimes arabes qui les exploitent de la même manière.

Malgré tout cela, les travailleurs palestiniens continuent à résister à leur exploitation, et ce par plusieurs biais tels que la création de syndicats, l’organisation de grèves et de mouvements de protestation, et en résistant contre l’occupation israélienne. Il n’est pas surprenant que les différents soulèvements palestiniens au fil des années ont été portés par des palestiniens de la classe ouvrière.

Une telle réalité nous contraint à repenser notre perception des combats palestinien. Il ne s’agit pas là d’un simple « conflit » opposant différentes politiques, géographies ou récits, mais d’un conflit qui se base sur plusieurs strates de luttes de classes, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la Palestine. Et ces combats, comme l’expérience à démontré, ce sont tenu au cœur même de l’histoire de la résistance palestinienne, se manifestant de façon claire dans la grève et la rébellion palestinienne de 1936-1939 et jusqu’à aujourd’hui.

 

Source originale: Middle East Monitor

Traduit de l’anglais par O. Asri pour Investig’Action