La Grande-Bretagne veut repousser les réfugiés qu’elle a créés

L’Europe et la Grande-Bretagne durcissent le ton depuis la tragique mort de 27 migrants tentant de traverser la Manche. Les méchants? Les passeurs! Mais pas un mot sur les causes de cette migration. « Ceux qui font des voyages périlleux pour trouver asile en Europe ont été déplacés par les guerres et les sécheresses, dont l’Occident est en grande partie responsable », explique Jonathan Cook. (IGA)


La mort, par noyade, d’au moins 27 personnes en quête d’asile, alors qu’elles tentaient de traverser la Manche sur un radeau pneumatique a rapidement été éclipsée par une querelle diplomatique[i] entre la Grande-Bretagne et la France.

Alors que les États européens se démènent pour fermer leurs frontières aux réfugiés, les deux pays sont engagés dans une guerre de mots pour déterminer à qui revient la responsabilité d’arrêter un nombre croissant de petits bateaux essayant d’atteindre les côtes britanniques. La Grande-Bretagne a exigé[ii] le droit de patrouiller dans les eaux françaises et d’installer sa police des frontières sur territoire français, suggérant que la France n’était pas à la hauteur de la situation. Le gouvernement français, quant à lui, a reproché[iii] au Royaume-Uni d’agir comme un aimant aux yeux des travailleurs illégaux en ne réglementant pas son marché du travail.

Les dirigeants européens recherchent désespérément des réponses rapides. La semaine dernière [fin décembre, NDLR], le président français Emmanuel Macron a appelé à une réunion d’urgence[iv] des dirigeants régionaux pour faire face à la « crise migratoire », bien que le ministre de l’Intérieur britannique, Priti Patel, ait été « désinvité ».

Le gouvernement britannique post-Brexit est, lui, plus disposé à agir unilatéralement. Il a intensifié sa politique d’« environnement hostile » à l’égard des demandeurs d’asile. Cela comprend, en violation du droit maritime et du droit international, des plans pour repousser les petits bateaux[v] qui traversent la Manche, et la « déportation » des réfugiés dans des camps de détention[vi] dans des endroits tels que l’île de l’Ascension au centre de l’Atlantique. Une loi britannique est également en cours de rédaction pour permettre l’expulsion des réfugiés et poursuivre ceux qui les aident, en  violation[vii] de ses engagements découlant de la Convention de 1951 sur les réfugiés.

Sans surprise, les scores des partis anti-immigration sont en progrès dans toute l’Europe[viii], alors que les gouvernements remettent en question la légitimité de la plupart de ceux qui arrivent dans la région, les qualifiant tour à tour d’« immigrés clandestins », d’« envahisseurs » et de « migrants économiques ».

La terminologie n’est pas seulement destinée à déshumaniser ceux qui cherchent un refuge. Elle est également conçue pour dissimuler la responsabilité de l’Occident dans la création des conditions mêmes qui ont chassé ces gens de leurs maisons pour un voyage périlleux vers une nouvelle vie.

Projection de puissance

Ces dernières années, on estime que plus de 20 000 réfugiés sont  morts[ix] en traversant la Méditerranée  pour atteindre l’Europe, sur des petits esquifs, dont au moins 1300 cette année. On n’a mis un visage que sur quelques-uns de ces morts, notamment Aylan Kurdi, un bambin syrien dont le corps s’est échoué[x] sur la Côte turque en 2015 après qu’avec d’autres membres de sa famille, il se soit noyé en tentant d’atteindre l’Europe.

Le nombre de personnes essayant d’atteindre le Royaume-Uni en traversant la Manche, bien que moins important, est également en augmentation, tout comme les décès. Les 27 personnes qui se sont noyées il y a deux semaines ont constitué le plus grand nombre de victimes[xi], lors d’une traversée de la Manche, en un seul événement depuis que les agences de presse ont commencé à tenir compte de ces événements il y a sept ans. Les médias ont à peine fait état du fait que les deux seuls survivants ont indépendamment témoigné[xii] que leurs appels à l’aide, par téléphone, ont été ignorés par les garde-côtes britanniques et français alors que leur bateau commençait à couler.

Mais aucun dirigeant européen ne semble prêt à se pencher sur les raisons profondes conduisant des vagues de réfugiés vers les côtes européennes – ni sur le rôle de l’Occident dans la « crise migratoire ».

Les 17 hommes, sept femmes, dont une enceinte, et trois enfants décédés venaient, semble-t-il, principalement d’Irak[xiii]. D’autres qui tentent d’atteindre l’Europe sont principalement originaires d’Iran, de Syrie, d’Afghanistan, du Yémen et de certaines parties d’Afrique du Nord.

Ce n’est pas accidentel. Il n’y a probablement aucun endroit où l’héritage de l’ingérence occidentale – directe ou non – ​​a été ressenti plus durement qu’au Moyen-Orient, riche en ressources naturelles.

Les racines du mal remontent à plus d’un siècle[xiv], lorsque la Grande-Bretagne, la France et d’autres puissances européennes ont découpé, gouverné et pillé la région dans le cadre d’un projet colonial pour s’enrichir, notamment par le contrôle du pétrole.

Ils ont poursuivi la stratégie du « diviser pour régner » afin d’accentuer les tensions ethniques et de freiner les mouvements locaux en faveur de l’édification d’une nation et de l’indépendance. Les colonisateurs ont également intentionnellement privé les États du Moyen-Orient des institutions nécessaires à un gouvernement post-indépendance[xv].

La réalité est cependant que l’Europe n’a jamais vraiment quitté la région et a été rapidement rejointe par les États-Unis, la nouvelle superpuissance mondiale, pour tenir à distance des rivaux tels que l’Union soviétique et la Chine. Ils ont soutenu des dictateurs corrompus et sont intervenus pour s’assurer que leurs alliés favoris restent au pouvoir. Les profits du pétrole étaient trop prometteurs pour être confiés au contrôle local.

Des politiques brutales

Après la chute de l’Union soviétique il y a trois décennies, le Moyen-Orient a été à nouveau déchiré par l’ingérence occidentale[xvi], sous les oripeaux, cette fois, de l’« humanitarisme ». Les États-Unis ont dirigé des régimes de sanctions, des frappes aériennes, des invasions et des occupations qui ont dévasté des États échappant au contrôle occidental, comme l’Irak, la Libye[xvii] et la Syrie. Leur unité peut avoir été maintenue par des dictateurs, mais ces États – jusqu’à ce qu’ils soient détruits – apportaient certains des meilleurs services d’éducation, de santé et de bien-être de la région[xviii].

La brutalité des politiques occidentales, avant même que les hommes forts de la région soient renversés, a été claironnée par des personnalités telles que Madeleine Albright, secrétaire d’État de l’ancien président US Bill Clinton. En 1996, lorsqu’on l’a interrogé sur les effets de sanctions économiques qui auraient alors tué un demi-million d’enfants irakiens dans une tentative avortée de chasser Saddam Hussein, elle a répondu: « Nous pensons que ça en valait le coup »[xix].

Des groupes tels qu’al-Qaida[xx] et le soi-disant État islamique[xxi] sont rapidement intervenus pour combler le vide laissé après la dévastation par l’Occident des infrastructures économiques et sociales mises en place par ces gouvernements autoritaires. Ils ont apporté leur propre type d’occupation, fragmentant, opprimant et fragilisant ces sociétés, et fournissant des prétextes supplémentaires d’ingérence, soit directement soit par l’intermédiaire de clients locaux, tels que l’Arabie saoudite[xxii].

Les États de la région qui ont réussi jusqu’à présent à résister à cette politique occidentale de « terre brûlée », ou qui ont réussi à chasser leurs occupants – comme l’Iran et l’Afghanistan – continuent de souffrir du handicap que constituent les sanctions[xxiii] punitives imposées par les États-Unis et l’Europe. En particulier, l’Afghanistan est sorti plus appauvri de deux décennies d’occupation dirigée par les États-Unis[xxiv].

Ailleurs, la Grande-Bretagne et d’autres ont aidé l’Arabie saoudite dans ses campagnes de bombardements prolongés, quasi génocidaires et dans son blocus contre le Yémen[xxv]. Des rapports récents[xxvi] ont suggéré que jusqu’à 300 enfants yéménites en meurent chaque jour. En dépit de cela, après des décennies de guerre économique contre ces pays du Moyen-Orient, les États occidentaux ont le culot de décrier ceux qui fuient l’effondrement de leurs sociétés en tant que « migrants économiques ».

Crise climatique

Les retombées de l’ingérence occidentale ont transformé des millions de personnes en réfugiés, expulsés de leurs foyers par une escalade de conflits ethniques, par des combats incessants, par la perte d’infrastructures vitales, et de terres contaminées par des mines. Aujourd’hui, la plupart dépérissent dans des campements de tentes dans la région, ne subsistant que grâce à des distributions de nourriture. L’objectif de l’Occident est la réinsertion locale : réinstaller ces réfugiés à une vie près de l’endroit où ils vivaient auparavant.

Mais la déstabilisation causée par les actions occidentales dans tout le Moyen-Orient est aggravée par un second malheur, dont l’Occident doit, en grande partie, assumer la part du lion.

Les sociétés détruites et divisées par les guerres alimentées par l’Occident et les sanctions économiques n’ont été en aucun cas en position de résister à la hausse des températures et aux sécheresses de plus en plus longues qui affligent le Moyen-Orient alors que la crise climatique s’installe[xxvii]. Les pénuries d’eau chroniques et les mauvaises récoltes répétées –aggravées par des gouvernements faibles et incapables d’assistance poussent les gens hors de leurs terres, à la recherche d’une meilleure vie ailleurs.

Ces dernières années, quelque 1,2 million d’Afghans auraient été chassés de chez eux par une conjonction de sécheresses et d’inondations[xxviii]. En août, des groupes d’aide ont averti que plus de 12 millions de Syriens et d’Irakiens avaient perdu l’accès à l’eau, à la nourriture et à l’électricité[xxix]. « L’effondrement total de la production d’eau et de nourriture pour des millions de Syriens et d’Irakiens est imminent », a déclaré Carsten Hansen, directeur régional du Conseil norvégien pour les Réfugiés.

D’après une récente recherche, « L’Iran connaît des problèmes climatiques sans précédent tels que l’assèchement des lacs et des rivières, des tempêtes de poussière, des températures record, des sécheresses et des inondations »[xxx]. En octobre, la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge a noté que le changement de climat faisait également des ravages au Yémen, avec des inondations extrêmes et un risque accru de maladies d’origine hydrique[xxxi].

Les États occidentaux ne peuvent se soustraire à leur responsabilité à cet égard. Ces mêmes pays qui ont dépouillé de leurs richesses le Moyen-Orient au cours du siècle dernier ont également exploité la manne des combustibles fossiles pour intensifier l’industrialisation et la modernisation de leurs propres économies. Les États-Unis et l’Australie ont eu le plus haut taux de consommation de combustibles fossiles par habitant en 2019, suivis par  l’Allemagne et le Royaume-Uni[xxxii]. La Chine aussi occupe un rang élevé, mais une grande partie de sa consommation de pétrole est consacrée à la production de biens bon marché pour les marchés occidentaux.

La planète se réchauffe à cause des modes de vie occidentaux, avides de pétrole. Et maintenant, les premières victimes de la crise climatique – celles du Moyen-Orient dont les terres ont fourni le pétrole – se voient refuser l’accès à l’Europe par les mêmes États qui ont rendu leurs terres de plus en plus inhabitables.

Frontières imprenables

L’Europe s’apprête à rendre ses frontières inaccessibles aux victimes de son ingérence coloniale, de ses guerres et de la crise climatique que ses économies axées sur la consommation ont générées. Des pays tels que la Grande-Bretagne  ne s’inquiètent pas seulement des dizaines de milliers de demandes d’asile reçues chaque année de ceux qui ont tout risqué pour une nouvelle vie[xxxiii].

Ils regardent vers l’avenir. Les camps de réfugiés sont déjà mis à rude épreuve à travers le Moyen-Orient, à la limite des capacités de leurs pays d’accueil -Turquie[xxxiv] , Jordanie[xxxv] , Liban[xxxvi] et Irak.

Les États occidentaux savent que les effets du changement climatique ne feront qu’empirer[xxxvii], même si, du bout des lèvres ils prétendent faire face à la crise par un nouveau Green Deal[xxxviii]. Des millions, plutôt que les milliers actuels, frapperont aux portes de l’Europe dans les décennies à venir.

Plutôt que de les aider, la Convention de 1951 sur les réfugiés s’avère l’un des plus grands obstacles auxquels les demandeurs d’asile en Occident sont confrontés. Elle exclut les personnes déplacées par le changement climatique, et les États occidentaux ne sont pas pressés d’élargir ses dispositions. Elle constitue plutôt leur police d’assurance.

Le mois dernier, juste après la noyade des 27 réfugiés dans la Manche, Patel a dit à ses collègues législateurs qu’il était temps « d’envoyer un message clair que traverser la Manche de cette manière meurtrière, dans un petit bateau, n’est pas le moyen de venir dans notre pays »[xxxix].

Mais la vérité est que, si le gouvernement britannique et d’autres États européens réussissent, il n’y aura plus aucune voie d’entrée légitime pour ceux du Moyen-Orient dont la vie et la patrie ont été détruites par l’Occident.

 

Jonathan Cook[xl], basé à Nazareth, Israël, est lauréat du Prix spécial Martha Gellhorn pour Journalisme. Ses derniers livres sont : Israël et le choc des civilisations : l’Irak, l’Iran et le projet de Refaire le Moyen-Orient (Pluto Press) et La Palestine en voie de disparition : les expériences d’Israël sur le désespoir humain (Zed Books).Lisez d’autres articles de Jonathan[xli] , ou visitez le site de Jonathan[xlii].

 

Source originale: Middle East Eye

Traduit de l’anglais par M. Sillou pour Investig’Action

Photo: Mstyslav Chernov

Notes:

[i]https://www.theguardian.com/uk-news/2021/nov/28/uks-double-talk-on-channel-crisis-must-stop-says-french-interior-minister

[ii]https://twitter.com/BorisJohnson/status/1463973204456878080?s=20

[iii]https://www.theguardian.com/uk-news/2021/nov/29/channel-crossings-are-an-english-issue-says-french-minister

[iv]https://www.theguardian.com/uk-news/2021/nov/29/channel-crossings-are-an-english-issue-says-french-minister

[v]https://www.theguardian.com/uk-news/2021/nov/25/priti-patel-faces-three-legal-challenges-refugee-pushback-plans

[vi]https://www.bbc.co.uk/news/uk-politics-54349796

[vii]https://www.amnesty.org.uk/nationality-borders-bill-truth-behind-claims

[viii]https://www.independent.co.uk/news/uk/politics/nigel-farage-kent-beach-invasion-video-anti-migrant-immigration-a9658246.html

[ix]https://www.statista.com/statistics/1082077/deaths-of-migrants-in-the-mediterranean-sea/

[x]https://choice.npr.org/index.html?origin=https://www.npr.org/sections/goatsandsoda/2017/01/13/509650251/study-what-was-the-impact-of-the-iconic-photo-of-the-syrian-boy?t=1638353778832

[xi]https://www.bbc.co.uk/news/uk-59412329

[xii]https://www.rudaw.net/english/world/02122021

[xiii]https://www.independent.co.uk/news/world/middle-east/channel-crossing-death-europe-iraqi-kurds-b1964281.html

[xiv]https://www.britannica.com/event/Sykes-Picot-Agreement

[xv]https://www.gisreportsonline.com/r/middle-east-policies/

[xvi]https://www.opendemocracy.net/en/doctrine-of-humanitarian-intervention-and-how-it-exposes-absence-of-an/

[xvii]https://www.middleeasteye.net/countries/libya

[xviii]https://www.middleeasteye.net/opinion/link-between-nato-intervention-and-libyas-current-problems-hard-deny

[xix]https://www.youtube.com/watch?v=4iFYaeoE3n4

[xx]https://www.middleeasteye.net/topics/al-qaeda

[xxi]https://www.middleeasteye.net/topics/islamic-state

[xxii]https://www.middleeasteye.net/countries/saudi-arabia

[xxiii]https://www.hrw.org/news/2021/11/11/afghanistan-facing-famine

[xxiv]https://www.middleeasteye.net/opinion/afghanistan-despite-exit-us-continue-wage-war

[xxv]https://www.middleeasteye.net/topics/yemen-war

[xxvi]https://iqna.ir/en/news/3476573/300-yemeni-kids-die-daily-amid-saudi-led-war-blockade

[xxvii]https://www.middleeasteye.net/topics/climate-crisis

[xxviii]https://reliefweb.int/report/afghanistan/made-worse-tree-loss-flooding-forces-migration-afghanistan

[xxix]https://reliefweb.int/report/syrian-arab-republic/water-crisis-and-drought-threaten-more-12-million-syria-and-iraq

[xxx]https://www.nature.com/articles/s41598-018-38071-8

[xxxi]https://www.ifrc.org/press-release/red-cross-red-crescent-report-reveals-extent-impact-people-forced-flee-their-homes

[xxxii]https://ourworldindata.org/grapher/fossil-fuels-per-capita

[xxxiii]https://www.theguardian.com/uk-news/2021/nov/25/uk-asylum-claims-at-highest-level-since-2004-with-record-backlog-of-cases

[xxxiv]https://www.middleeasteye.net/countries/turkey

[xxxv]https://www.middleeasteye.net/countries/jordan

[xxxvi]https://www.middleeasteye.net/countries/lebanon

[xxxvii]https://www.middleeasteye.net/opinion/cop26-climate-change-west-defence-skeleton-closet

[xxxviii]https://www.nytimes.com/2019/02/21/climate/green-new-deal-questions-answers.html

[xxxix]https://www.theguardian.com/uk-news/2021/nov/25/priti-patel-up-to-france-stop-refugees-crossing-channel

[xl]https://www.jonathan-cook.net/blog/

[xli]https://dissidentvoice.org/author/jonathancook/

[xlii]https://www.jonathan-cook.net/