Jose Maria Sison: « Le peuple a le droit de se révolter contre la fraude électorale aux Philippines »

Dans la soirée du 9 mai, les observateurs locaux et internationaux présents aux Philippines ont été témoins d’irrégularités généralisées lors des élections nationales de 2022. Le bon déroulement des élections a été compromis par des coupures de courant, des falsifications dans le décompte des voix, des rapports généralisés d’achat de voix, ainsi que des violences dans les bureaux de vote. Les rapports indiquent que plus de 1 800 machines à compter les votes (VCM) ont mal fonctionné, affectant 1,1 million d’électeurs. Il y a eu 321 cas vérifiés (35 %) d’erreurs de l’ordinateur de vote, ainsi que des bourrages de papier et des refus de vote. Le nombre d’ordinateurs de vote défectueux a doublé entre 2016 et 2019, selon les propres données de la Commission des élections (COMELEC).

Beaucoup ont remis en question la remarquable avance de Ferdinand Marcos Jr. et Sara Duterte, avec une marge respective de plus de 16 millions et 22 millions de voix par rapport à l’opposition Robredo – Pangilinan.

Radyo Pawikan a interviewé Jose Maria Sison, conseiller politique en chef du Front démocratique national des Philippines.

Merci de nous donner votre analyse sur les résultats des élections. Tout d’abord, quelle a été votre réaction lorsque vous avez vu les résultats ?

JMS : J’ai suivi les élections philippines à partir de 6 heures du matin le 9 mai. J’ai reçu des messages d’amis de différentes régions des Philippines. Ils m’ont dit qu’ils n’ont pas pu voter et qu’ils ont même dû attendre après 19 heures parce que les inspecteurs électoraux locaux leur ont dit que les ordinateurs de vote, les cartes micro-SD ou les lecteurs optiques des bureaux de district fonctionnaient mal ou étaient défectueux.

Mais à partir de 20 heures, le Comelec a commencé à annoncer dans les médias qu’il avait compté plus de 50 % des votes dans tout le pays et que Marcos avait gagné avec une majorité écrasante, d’abord avec une avance moyenne de 32 % dans différentes parties du pays, puis finalement avec une avance de 47 %.

J’ai immédiatement trouvé les résultats peu plausibles, comme le prétendaient les statisticiens et les mathématiciens dans la presse. Les dysfonctionnements généralisés des VCM, des SD et des PCOS (Professional Computer Operating System) n’étaient pas compatibles avec la grande vitesse de comptage des votes qui a suivi et les résultats obtenus. Lors des élections de 2016, il a fallu dix jours, du 9 au 19 mai, pour terminer le dépouillement et la vérification des votes dans tout le pays. Cette fois, il n’a fallu que deux jours au Comelec pour compter et vérifier tous les votes.

Comment cela a-t-il pu arriver ? Pouvez-vous nous parler du contexte historique qui a conduit à cette présidence de Marcos ? Tout a commencé avec Duterte? Ou bien cela dure-t-il depuis un certain temps?

JMS : Le président sortant Duterte a truqué les élections cette année. Il a triché. Il contrôle le Comelec, l’ensemble du processus ainsi que les fournisseurs d’équipements et de bulletins de vote sous contrat, y compris sa fausse société dirigée par Dennis Uy et la Smartmatic. Il a truqué les résultats des élections en faveur du tandem Marcos-Duterte et de leur parti pour éviter d’être poursuivi et jugé pour crimes contre l’humanité devant la Cour pénale internationale et pour meurtres et pillages de masse devant les tribunaux philippins.

Depuis qu’elle a été autorisée à rentrer aux Philippines en 1991, la famille Marcos a toujours essayé de réviser l’histoire en sa faveur. Mais ils ont toujours échoué. Il n’est pas vrai que la machine de propagande de Marcos a si bien réussi à réviser l’histoire des Philippines que le peuple est devenu stupide et a oublié le règne cruel et corrompu du dictateur fasciste Ferdinand Marcos père.

Le récit mensonger selon lequel la famille Marcos a réussi à rendre le peuple plus bête est destiné à couvrir le cafouillage des élections de 2022 et à blâmer le peuple pour la fausse élection du tandem Marcos – Duterte. Les Duterte, les Marcos, leurs alliés et leurs agents de propagande ont répandu ce mensonge pour atténuer l’indignation populaire et les protestations de masse auxquelles on pouvait s’attendre.

Les autres candidats, comme Leni Robredo ou Isko Moreno, auraient-ils pu agir différemment ? Robredo, en particulier, a semblé recevoir beaucoup de soutien. Son programme politique a-t-il été la cause de sa défaite ou les forces derrière la campagne Marcos-Duterte étaient-elles trop puissantes ?

JMS : Au regard de ses discours et des grands rassemblements de masse qu’elle a réussi à mobiliser, Robredo était la candidate de l’opposition la plus crédible. Elle était en tête de « Google Trends » et d’autres sondages crédibles. Les autres candidats à la présidence qui se sont également présentés comme des opposants avaient moins de partisans.

Marcos était moins bien placé que Robredo parce qu’il n’avait pas de plate-forme ou de programme. Juste une phrase creuse « pagkakaisa » ou « unité », sans aucune justification. Le programme de Robredo avait au moins de la substance. On peut dire que Marcos a remporté une fausse victoire grâce aux forces puissantes du régime de Duterte et que l’argent de Marcos a permis de truquer l’élection.

Des irrégularités ont été signalées dans les machines à compter les votes (VCM). Cela a-t-il permis à Marcos d’être élu ?

JMS : J’ai souligné les irrégularités avec les machines à compter les votes, les cartes SD et les PCOS. Il y a eu des accusations de dysfonctionnements. Et ainsi, des dizaines de millions de personnes n’ont pas pu voter. Mais à l’insu des électeurs, de faux bulletins de vote avaient aussi été présélectionnés puis introduits dans les CVM par des agents du régime de Duterte.

Les faux bulletins avaient été pré-remplis et gardés en réserve pour un comptage rapide après 20 heures le 9 mai. Le fait que si peu de VCM aient été déployés cette année, malgré les milliards alloués à l’achat de nouveaux équipements et à la rénovation des anciens, relève d’une fraude patente.

La campagne électorale a battu son plein sur les médias sociaux. Avec beaucoup de fake news, de désinformation et de falsification des faits historiques. Les médias sociaux doivent-ils être tenus pour responsables ?

JMS : Bien sûr, les familles Marcos et Duterte avaient leurs armées privées de trolls et elles ont utilisé les machines de propagande civile et militaire du gouvernement au profit du tandem Marcos – Duterte. Mais de son côté, l’opposition pouvait compter sur la réalité de l’aggravation de la crise sociale, les protestations de masse contre les crimes du régime et l’accès accru aux médias sociaux.

Depuis lundi soir, les gens sont descendus dans la rue. Le peuple est furieux. Que peuvent faire ceux d’entre nous qui ne sont pas prêts à accepter une présidence Marcos, tant aux Philippines qu’ici en Europe ?

JMS : Le peuple a le droit de se révolter en masse contre la fraude électorale du régime Duterte. Leur droit de vote, souverain et démocratique, a été violé. Et le rejeton d’une dynastie politique cruelle et corrompue leur est imposé.

Les Philippins en Europe et à l’étranger peuvent également se mobiliser pour protester, en soutien et en concertation avec leurs compatriotes et leurs familles aux Philippines. Ils sont même plus libres de le faire à l’étranger qu’aux Philippines où le terrorisme d’État est endémique et extrêmement violent à l’égard de la population.

Que pouvez-vous nous dire sur l’alliance Marcos – Duterte ? A quoi faut-il s’attendre ?

JMS : L’alliance entre Marcos et Duterte existe depuis longtemps. Rodrigo Duterte est fier que son père Vicente ait été membre du cabinet du régime Marcos dans les années 1970 et qu’il ait été un allié de Marcos. Lorsqu’il s’est présenté à la présidence en 2016, Duterte a cherché le soutien de la famille Marcos pour obtenir les votes de ce qu’on appelle le Nord solide.

Les dynasties politiques de Marcos et de Duterte sont les pires, les plus brutales et les plus corrompues de l’histoire des Philippines. Et nous pouvons nous attendre à pire encore de la part de Bongbong et Sara, car ils ont l’intention de consolider et d’étendre le pouvoir et la richesse que leurs parents ont amassés pendant des décennies.

Ici, sur « Radyo Pawikan », nous avons souvent parlé du NTF-ELCAC, le groupe de travail national pour mettre fin aux conflits armés des communistes locaux. Ils ont été à l’origine d’une campagne massive contre les militants, les journalistes, les défenseurs des droits de l’homme et les avocats. Cette campagne a conduit à de nombreux meurtres. Marcos poursuivra-t-il le NTF-ELCAC ? Qu’adviendra-t-il des organisations et des militants progressistes ?

JMS : Nous nous attendons à ce que le régime Marcos-Duterte poursuive la soi-disant loi antiterroriste, le soi-disant Conseil antiterroriste, le NTF-ELCAC, la campagne anticommuniste de répression militaire, les enlèvements, la torture, les massacres et autres crimes contre le peuple. Les militants sociaux, les journalistes, les défenseurs des droits de l’homme et les avocats, leurs organisations patriotiques et progressistes et la grande masse de la population deviendront des victimes à une échelle encore plus grande.

Nous avons parlé de ce qui s’est passé et de l’impact négatif que cela aura sur le peuple philippin. Maintenant, retournons la situation. Que veut le peuple philippin ? Pour quoi nous battons-nous ?

JMS : Nous pouvons facilement énoncer comme suit ce que le peuple veut : une indépendance nationale totale vis-à-vis de la domination américaine et d’autres dominations étrangères, une véritable démocratie pour le peuple, la justice sociale contre l’oppression et l’exploitation de classe, le développement économique par une véritable réforme agraire et une industrie nationale, l’expansion des services sociaux (notamment l’éducation, la santé et le logement), le progrès culturel, une politique étrangère indépendante et la solidarité internationale avec les peuples du monde.

Le peuple philippin a-t-il une chance d’améliorer la situation aux Philippines par le biais du processus électoral ?

JMS : Bien sûr que le peuple philippin a une chance d’améliorer sa situation. Dans le cadre du système semi-colonial et semi-féodal qui prévaut, il peut essayer de lutter pour des réformes et chercher à les imposer par le biais d’élections et de grandes mobilisations. Et s’ils ne parviennent pas à réaliser des réformes de cette manière, le peuple peut invoquer son droit souverain de changer le système en place et de réaliser une nouvelle révolution démocratique.

Y aura-t-il des négociations de paix sous le régime Marcos – Duterte ?

JMS : Contrairement à la plupart des candidats de l’opposition à la présidence, le tandem Marcos – Duterte n’a montré aucun intérêt pour la reprise des négociations de paix avec le Front national démocratique des Philippines. La nouvelle clique au pouvoir a indiqué à plusieurs reprises qu’elle poursuivrait la campagne de répression militaire contre le mouvement révolutionnaire du peuple.

Quelles sont les conséquences probables de la fraude électorale et de l’échec des négociations de paix ?

JMS : Le peuple continuera à organiser des manifestations et des campagnes de masse pour dénoncer le pourrissement du système et la prise du pouvoir par ceux qui ont profité de la fraude électorale et du terrorisme. La clique au pouvoir ne sera pas en mesure de résoudre la crise politique et économique chronique, elle restera corrompue.

Le peuple, en particulier les travailleurs et les paysans, souffrira énormément du chômage de masse, des faibles revenus et de la pauvreté, ainsi que des actions et campagnes répressives de la clique au pouvoir. La révolution démocratique du peuple continuera à se renforcer et à progresser grâce à une guerre populaire prolongée.

 

Source: Radyo Pawikan

Traduit de l’anglais par FD pour Investig’Action