Influence sur les élections : le scandale de Facebook rend à Washington la monnaie de sa pièce

Lorsque  le  gouvernement sri lankais a temporairement bloqué Facebook ainsi que d’autres réseaux sociaux dans une tentative de contrôler la propagation de la violence anti-musulmane qui a éclaté récemment à Kandy, l’Ambassadeur US basé à Colombo et le Haut Commissaire pour la Grande-Bretagne ont tous deux posté des remarques sur Twitter, se lamentant sur la restriction de la liberté d’expression, et louant les avantages des médias sociaux. Le chef du groupe raciste “Mahason Balakaaya” et d’autres suspects de l’activité criminelle venaient juste d’être arrêtés. Les autorités sri lankaises étaient d’avis que débrancher les médias sociaux pendant ces quelques jours contrôleraient la propagation des propos haineux et contribueraient à sauver des vies.

 

L’arrogance déployée par les deux puissances occidentales en critiquant les mesures d’un gouvernement hôte  en vue de maîtriser une émeute – aussi imparfaits que ces efforts aient pu être – s’est manifestée en même temps qu’au cours de la 37e session du Conseil des Droits de l’Homme à Genève, le dénigrement du Sri Lanka pour de soi-disant crimes de guerre pendant une guerre de 30 ans menée contre le terrorisme – et non contre les Tamouls comme certains voudraient nous le faire croire. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni, principaux sponsors de la résolution 30/1, I, basent leurs accusations sur le “Rapport Darusman” qui est biaisé, en dépit des efforts considérables d’un  membre du parlement britannique même, Lord Naseby, qui a exposé la nature douteuse des affirmations.  Pour les Sri Lankais, la mascarade qui se déroule actuellement à Genève a fourni le prétexte à la controverse Facebook, qui s’est déroulée plus ou moins simultanément.

 

L’usage abusif  des données du géant des médias sociaux est apparu sous les projecteurs des médias dans les quelques jours qui ont suivi la levée  des restrictions concernant le média social et la révocation de l’état d’urgence au Sri Lanka. Il s’est produit une levée de boucliers des deux côtés de l’Atlantique, à la suite des révélations d’un lanceur d’alerte selon lesquelles  une firme britannique, engagée par la campagne de Donald Trump en 2016, avait utilisé les données personnelles de 50 millions d’utilisateurs de Facebook (principalement aux Etats-Unis) sans leur consentement, pour établir leur profil psychologique et fournir ensuite cet outil aux fins d’influencer le résultat de l’élection présidentielle américaine de 2016.

 

Selon les rapports, aussi bien les Démocrates que les Républicains aux Etats-Unis ont sommé Mark Zuckerberg de paraître devant le Congrès, ainsi que les PDG de Google et de Twitter. En Grande-Bretagne, on a demandé à Zuckerberg de témoigner devant un comité parlementaire concernant l’utilisation de données personnelles par la firme Cambridge Analytica. Cambridge Analytica elle-même doit subir une investigation par des régulateurs britanniques concernant le non-respect   de la vie privée. La firme est décrite dans Wikipedia comme “une société privée  britannique de consultance politique,  combinant des outils d’exploration et d’analyse des données  avec la communication stratégique pour le processus électoral.

 

Les données des utilisateurs de Facebook ont été récoltées au moyen d’une application qui invitait les utilisateurs à participer à un “quiz de personnalité”, selon le lanceur d’alertes Christopher Wylie, un ancien de Cambridge Analytica. D’après lui, tandis que 270.000 personnes ont participé au quiz, les données de 50 millions ont été explorées à travers leur réseau d’amis.

Facebook a accusé le scientifique ayant développé cette application d’avoir “menti” en transmettant les données à Cambridge Analytica, selon les rapports. Cambridge Analytica nie toute malversation, mais elle a suspendu son PDG et Facebook a retiré la société de sa plate-forme. D’autre part, le développeur de l’application, Aleksandr Kogan, accuse Facebook d’ “invention”. Selon CNBC, il aurait affirmé dans un email interne qu’il était “clairement établi que les utilisateurs nous accordaient le droit d’utiliser les données dans un sens large, y compris de les vendre et de concéder des licences”. Si c’était le cas, on ne peut que se demander pourquoi il n’a pas fait cette révélation d’une manière plus publique. Ces accusations peuvent continuer pendant un bon bout de temps avant que le public ait une vue plus claire sur ce qui s’est passé.

 

Le scandale Facebook a suscité quelques débats houleux, principalement au sujet de deux problèmes. L’un concerne la nécessité de protéger la vie privée par rapport aux questions relatives à  la liberté d’expression consécutives aux essais du gouvernement de réguler les médias – dans ces cas-ci, les médias sociaux, qui sont plus difficiles à contrôler. Dans le sillage de l’interdiction de Facebook pendant 7 jours décrétée par le Sri Lanka, il a été question d’introduire des “mécanismes de surveillance”. Ces rumeurs ont donné naissance à de réelles préoccupations concernant la possibilité d’une surveillance par l’État, l’abus possible de tels pouvoirs par l’État et l’inévitable « gel des médias » qui s’ensuivrait.

 

L’autre débat déclenché par les révélations relatives aux douteuses activités de “consultance” de Cambridge Analytica portait sur la question de l’influence sur les résultats des élections dans des pays tiers, ce qui semble devenir une industrie de nos jours. C’est ici que les “deux poids deux mesures “américains apparaissent clairement. L’ingérence historique des Etats-Unis dans des élections démocratiques hors de leurs frontières remonte à de nombreuses décennies, bien avant l’avènement des médias sociaux. Du renversement de leaders comme Mossadegh en Iran (1953), Lumumba au Congo (1961) jusqu’à celui d’Allende au Chili (1973) et aux coups d’État dans différentes autres parties du monde, le rôle joué par Washington pour installer des gouvernements favorables aux Etats-Unis, quelque brutaux et dictatoriaux qu’ils puissent être, est bien documenté.

 

Au cours de périodes plus récentes, les révélations par Wikileaks de courriers diplomatiques des Etats-Unis ont montré que les Américains entraînaient des groupes anti-gouvernementaux ainsi que des individus pour fomenter des troubles  menant aux “révolutions  de couleur” qui ont renversé des régimes autoritaristes dans le monde arabe. Les “leaders-clés des mouvements” en Egypte, au Bahrein et au Yémen one été “entraînés par les Américains à faire campagne, à organiser de nouveaux outils médiatiques et à surveiller les élections” a révélé un rapport du New York Times en avril 2011.
 

L’argent provenait de l’Institut International Républicain, l’Institut National Démocratique et la Freedom House – qui sont tous connus pour être des groupes “prête-noms” pour le financement par la CIA. Ces opérations ont été menées  sous le prétexte de “promouvoir la démocratie” – ce qui, soit dit en passant, est aussi devenu une phrase-buzz au Sri Lanka ces dernières années. Un indice révélateur du rôle de Washington dans le coup d’Etat de 2014 en Ukraine, qui a chassé le président élu démocratiquement, Viktor Yanoukovitch, a été l’infâme conversation téléphonique interceptée entre la Secrétaire d’Etat adjointe US Victoria Nuland et l’Ambassadeur US à Kiev, dans laquelle les deux parties ont notamment discuté de qui ils espéraient installer dans le nouveau gouvernement.

 

L’utilisation des médias sociaux par des groupes anti-gouvernementaux constitue un élément intéressant dans les soulèvements de ces derniers temps. Les analystes semblent confirmer qu’ils ont joué un rôle catalytique. “Des médias sociaux comme Facebook et Twitter ont-ils causé la révolution ? Non.” écrit Sam Gustin dans Wired.com. “Mais ces outils ont accéléré le processus en aidant les révolutionnaires à s’organiser, à transmettre leurs messages au monde et à galvaniser le soutien international.

Si les Etats-Unis n’ont pas de scrupules à s’ingérer dans des élections partout dans le monde pour déloger des dirigeants démocratiquement élus et les remplacer par des “pantins” ou par des régimes clients à leur goût, cela vaut la peine de s’enquérir s’il n’est pas un peu culotté de la part de leur establishment politique de soulever un tollé à propos de la prétendue interférence de la Russie dans l’élection présidentielle US de 2016. Et si Washington entraîne la jeunesse dans des pays étrangers à utiliser les médias sociaux dans le processus de déstabilisation des gouvernements, peut-il se permettre de se plaindre quand ces mêmes outils  sont utilisés contre sa propre classe politique – ainsi que le montrent les récentes révélations concernant le détournement des données des utilisateurs de Facebook ?

 

Source originale: Daily Mirror

Traduit de l’anglais par J.H. pour Investig’Action

Source: Investig’Action