Indonésie, 1965-66 : Le Soliloque des Muets

La notion des droits de l’homme s’est imposée comme l’angle incontournable pour raconter les événements contemporains. Pourtant, trop souvent les indignations restent assez sélectives du point de vue informatif. On prive ainsi le public de chapitres entiers de l’histoire récente. En effet, comment explique-t-on le silence à propos de l’un des plus grands massacres du XXe siècle ? C’est à contre-courant que le documentariste français Stéphane Roland s’est penché sur cette question, en allant voir de lui-même derrière le décor de plages paradisiaques de Bali. D’une grande beauté et d’une grande sensibilité, « Le Soliloque des Muets » dévoile la face cachée de l’Indonésie et de ses fosses communes. Une expérience poignante.

 

 Alex Anfruns : Derrière le décor de plages paradisiaques de Bali, votre documentaire « Le Soliloque des Muets » explore la face cachée de l’Indonésie et ses fosses communes. Qu’est-ce qui vous a motivé à revenir sur cet épisode du passé de l’Indonésie ?

 

 Stéphane Roland : J’ai découvert cela vraiment par hasard. Je m’y suis rendu en tant que touriste avec mes enfants pour un voyage paradisiaque entre les noix de coco, les singes, les volcans, etc… mais il se trouve que j’étais là-bas en période électorale. A ce moment-là je suis tombé sur une affiche de candidature  où il y avait un candidat en tenue militaire et cela m’a interpellé.

 

Alors j’ai commencé à lire l’histoire de l’Indonésie et je suis tombé sur ce premier chiffre : « en 1965, Suharto prend le pouvoir, cinq cent mille morts ». Et bon, dans mon métier de documentariste un peu intéressé aux droits de l’homme, je n’avais jamais entendu parler de ça !

 

En rentrant, j’ai tout de suite fait des recherches et en fait j’ai trouvé très peu de choses. Mais ce que j’ai trouvé m’a interpellé parce que je suis tombé sur quelques études de l’époque, notamment australiennes, et quelques américaines et néerlandaises , mais pas grand chose, où on parlait potentiellement d’un million ou peut-être deux millions de morts ! Autant de prisonniers politiques… Certains présentaient cela comme le troisième plus grand massacre de l’humanité de la fin du XXͤ siècle.

 

Il y avait très peu d’études : plus je cherchais, moins je trouvais. À la fin, je suis allé faire mes recherches auprès des Indonésiens, j’ai commencé par la diaspora en France et en Europe. Cela m’a confirmé, effectivement, qu’il y avait eu quelque chose de très grave qui s’était passé là-bas, et que plus ou moins tout le monde avait été impacté par cela. Du coup, j’ai décidé de partir pour aller voir de moi-même.

 

Vous donnez la parole à des habitants qui ont tenté de reconstruire ou d’évoquer cette mémoire historique. Quelle est la caractéristique commune dans ces témoignages ?

 

Dans ce film-là, les témoins témoignent souvent pour la première fois, il faut donc les prendre pour ce qu’ils sont : des témoignages fragiles. Ces témoins sont d’ailleurs toujours dans un contexte de prise de risque. Cela reste dangereux pour certains de témoigner, puisqu’ils ont tenu à témoigner à visage ouvert.

 

L’une de leurs caractéristiques est qu’ils sont donc d’une grande dignité et d’un grand courage. Après, en ce qui concerne le contenu, tous racontent des choses horribles, mais qu’on a déjà vues ailleurs, je dirais. C’est l’éternel récit du prisonnier politique ou du peuple opprimé. En ce moment, je travaille sur des lieux de mémoire en France, je rencontre beaucoup d’anciens résistants ou d’enfants de déportés et quand on écoute les récits, ce sont quasiment les mêmes !

 

On parle toujours de dénonciation, de torture, de viols généralisés, d’enfermement, de famine, d’esclavage, de travaux forcés, et on parle évidemment de morts et de massacres à grande échelle. On ne peut pas parler de génocide de manière officielle dans le cas indonésien, mais tous les rouages, tous les ressorts d’un processus génocidaire sont là, et c’est vraiment ce qui ressort de ces témoignages. Ce que je vois, ce sont surtout des récits universels.

 

 

 

Dans ce cas, l’histoire est-elle donc une sorte de tabou qu’il ne faut pas briser ?

 

 

Oui, ils brisent un tabou. Certains s’étaient quand même déjà exprimés, mais ils ont fini par le payer. Beaucoup, à ma grande surprise d’ailleurs, se livraient complètement pour la première fois devant la caméra. Et parfois cela se passait devant leur famille, qui assistait au récit du père ou du grand-père et c’est la première fois que certains entendaient cela : ils ne savaient pas que leur père avait été arrêté, déporté, torturé, etc. Des femmes ont raconté des viols, c’est quelque chose dont on ne parle jamais, absolument pas, dans la société indonésienne.

 

C’est peut-être même plus qu’un tabou, puisque l’anticommunisme est devenu une valeur dans la société indonésienne, où l’on est fier d’avoir « gagné contre les communistes », on est fier d’avoir « fait le boulot ». C’est ce que montre le film de Joshua Oppenheimer. « The Act of Killing » montre cela, la fierté d’avoir fait le job, d’avoir tué, assassiné et torturé des gens. Les bourreaux se livrent complètement dans ce film-là, mais la parole des victimes n’avait jamais été recueillie.

 

 

Comment expliquez-vous que ce conflit meurtrier ne soit pas suffisamment connu du grand public ?

 

 

Les faits sont gravissimes, mais ce qui reste unique dans le cas indonésien, je pense, c’est que quasiment personne n’est au courant ; y compris pour les jeunes générations indonésiennes. Quand on voit l’immensité de l’horreur là-bas et que personne n’est au courant de celle-ci, c’est ce que j’appelle un exemple de propagande réussie.

 

S’il y avait un deuxième film à faire, il devrait porter sur cet aspect-là : comment ces 50 ans de propagande ont réussi à enterrer quelque chose d’aussi massif. Moi je me suis basé sur les faits, mais à partir du moment où les événements se sont calmés, ce travail de propagande a été très bien mené. Le grand cycle de violence a eu lieu en 1965-66. Ensuite il y a eu une espèce de normalisation du système indonésien : la dictature s’est installée et tout de suite a été mise en place une propagande anti-communiste très efficace et qui a très bien marché au niveau mondial.

 

 

C’était lié au contexte historique ?

 

 

En effet, on était en pleine Guerre froide et ces événements, comme on commence à le voir maintenant, étaient aussi soutenus par de grandes puissances occidentales. Donc finalement, tout le monde a un peu mis un couvercle là-dessus. On a accepté l’histoire, le récit officiel de la dictature affirmant qu’il était « nécessaire d’éliminer les communistes », que c’était « une guerre contre les communistes qu’on avait gagnée ».

 

Ce récit-là, tout le monde l’a vendu. Évidemment, en premier lieu l’armée indonésienne, qui a matraqué cela jusqu’à aujourd’hui. Cela continue aujourd’hui, d’ailleurs en Indonésie on parle d’anticommunisme en termes culturels, ce n’est pas que de la propagande, c’est vraiment entré dans les mœurs. Les gens de ma génération étaient obligés, par exemple, d’aller voir tous les ans des films de propagande, c’était souvent leur première expérience de cinéma.

 

C’étaient des films très violents où on présentait des communistes sous un jour très violent. Bon, on peut être pour ou contre le communisme, ce n’est pas le débat. On présentait les excès communistes sous un angle très subjectif et très violent, jusqu’à légitimer l’idée qu’il fallait les éliminer.

 

Ce pays a grandi comme cela en fait. L’anticommunisme a même soudé les gens dans un pays qui est un vrai puzzle : plusieurs religions, beaucoup de langages différents, c’est un puzzle d’îles aussi… L’anticommunisme c’est un peu ce qui rassemble tout le monde, c’est assez fascinant à observer. Les enfants dans la rue, s’ils veulent insulter quelqu’un, ils le traitent de communiste, par exemple. C’est quelque chose qui est très fréquent. Il est même interdit d’être communiste, d’être athée aussi… Enfin, il y a beaucoup d’amalgames, beaucoup de raccourcis qui sont faits : «  si on est communiste on est athée, si on est athée on est communiste… ». Et tout cela a été relayé plus ou moins fortement par les grandes puissances occidentales.

 

 

Une fois le décor planté, revenons aux faits en question. En 1965, un secteur de l’armée indonésienne a utilisé le prétexte qu’un coup d’État se préparait « Le coup des généraux » pour mener à bien le sien. Dans un témoignage au Tribunal de la Haye, un historien spécialiste de cette période explique que ce coup aurait été financé par les États-Unis, pays qui a soutenu les nationalistes et les islamistes contre le PKI (Parti Communiste Indonésien).

 

 

Oui, et en plus ce n’est pas si simple. Effectivement il y a eu six généraux qui ont été tués le 1er octobre 1965, mais à l’heure actuelle, on ne sait toujours pas qui a fait ce coup-là. En revanche, cela a été effectivement un super-prétexte pour que l’armée reprenne le pouvoir.

 

Suharto a tout de suite accusé les communistes. Soit il était très intelligent et très opportuniste, soit il y avait quelque chose qui était préparé et qui couvait derrière. Or, l’historien américain montre cela : on sait aujourd’hui que l’armée indonésienne avait été formée par les États-Unis à prendre le pouvoir. Ce qu’il s’est passé a été pour eux un moment déclencheur, mais toute la suite avait été organisée. Les informations se trouvent dans des archives qui étaient jusqu’à présent confidentielles.

 

Aujourd’hui la CIA a déclassifié beaucoup d’archives. On va peut-être avoir enfin des historiens qui vont vraiment se pencher sur la question. Cela va être intéressant de suivre tous les rapports que recevait le président Johnson sur sa table tous les matins. Il savait très bien ce qui se passait en Indonésie… Qu’il ne bouge pas c’est une chose, mais s’interroger si tout cela avait été préparé, et jusqu’à quel point, vu le contexte de l’époque et vu ce que les États-Unis ont fait ailleurs, notamment en Amérique Latine, on peut effectivement se poser la question. Paradoxalement, on va peut-être avoir plus de preuves écrites venant des États-Unis que de l’Indonésie…

 

 

J’allais vous demander si votre documentaire a pu être diffusé en Indonésie, mais j’ai l’impression que ce n’est pas le cas…

 

 

Officiellement non, mais officieusement il y a un DVD qui est sorti et j’imagine que des gens vont partir avec. Ce qui est c’est sûr, c’est que ce film ne sortira pas officiellement là- bas. Pour ma part, il est impossible d’y repartir, ce n’est pas officiel, mais à l’heure actuelle tout le monde me le déconseille, notamment pour protéger ceux que je pourrais rencontrer sur place. Et c’est aussi compliqué pour les gens qui m’ont accompagné durant le tournage.

 

 

Sinon, quel a été l’accueil plus près de chez nous ?

 

 

En France, il a été très bien accueilli, mais cela reste une micro-diffusion. C’est une toute petite télévision du Centre de la France, BIP-TV, qui l’a produit et diffusé. Elle l’a diffusé environ une douzaine de fois. Après il est passé dans quelques festivals et à chaque fois il a été primé, mais très peu de festivals l’ont programmé.

 

Aucun festival de droits de l’homme ne l’a programmé, d’ailleurs. Du coup cela reste pour moi une grande surprise. C’est sans orgueil que je dis cela : le film on l’aime ou on ne l’aime pas, ce n’est pas grave. Mais ce qu’il raconte est à mon avis important, et je suis vraiment étonné que cela n’intéresse personne a priori . Car les retours après les diffusions sont unanimes : les gens se demandent pourquoi on ne sait rien de cette histoire et jugent le film poignant et nécessaire. Il est d’ailleurs actuellement étudié dans des lycées grâce à des professeurs très motivés, et cela me rend optimiste pour l’avenir.

 

 

Source : Investig’Action