Finalement, Ben Laden a gagné. Mais il n’aurait pas pu le faire sans nous

Le cinéaste Michael Moore à qui l’on doit notamment le documentaire Fahrenheit 9/11 – palme d’or à Cannes – prend la plume à l’occasion du 20e anniversaire des attentats du 11 septembre. Il se rappelle le jour où il a rencontré des talibans. C’était avant que les deux tours s’effondrent. 20 ans plus tard, son constat est sans appel: les États-Unis ont perdu la guerre contre le terrorisme. La faute à Ben Laden? Pas seulement… (IGA)


 

J’ai décidé d’aller à la rencontre des talibans au printemps 1999, deux ans avant les attentats du 11 septembre. La plupart d’entre nous, y compris moi, ne savions pas grand-chose des talibans à l’époque, et nous ne voulions pas le savoir. Une décennie plus tôt, la CIA avait financé et formé des rebelles musulmans pour chasser les Soviétiques d’Afghanistan après dix ans d’occupation. Cela rendait l’Amérique heureuse – l’Union soviétique vaincue ! Humiliée ! Nos commentateurs disaient que c’était « leur Vietnam », comme si nous avions appris une seule leçon du Vietnam. Quant à ce qui restait de l’Afghanistan, eh bien, qui s’en souciait ?

En 1999, les taliban sont apparus sur mon radar. Ils avaient interdit les cerfs-volants et rendu illégal le fait de regarder la télévision, deux de mes passe-temps favoris. Qu’est-ce qui clochait chez eux ? J’ai décidé d’aller leur demander.

Comme je ne savais pas comment m’y rendre sans changer quatre fois d’avion et louer des mules, je me suis contenté de rencontrer l’un de leurs principaux dirigeants, Abdul Hakeem Mujahid. C’était leur ambassadeur auprès des Nations unies.

À l’époque, l’ONU n’avait pas officiellement reconnu le gouvernement afghan dirigé par les taliban, et l’ambassadeur Mujahid ne pouvait donc pas siéger à l’Assemblée des Nations unies.

Sans se laisser décourager, l’ambassadeur et les taliban avaient établi leur propre consulat des Nations Unies – dans le Queens. À côté d’un salon de manucure et d’une clinique d’endoscopie. Je me suis donc rendu dans le quartier qui nous a offert Donald Trump et Archie Bunker pour rencontrer en tête-à-tête le chef des taliban.

Lorsque je suis entré dans leur consulat, l’ambassadeur Mujahid et son équipe de secrétaires exclusivement masculins étaient ravis de me voir. Ma première réflexion sur le coup : je pense que je suis le premier Américain à leur rendre visite. J’étais leur Welcome Wagon à moi tout seul, mais sans le pain aux bananes. Par contre, j’ai apporté d’autres cadeaux : une perruche, un cerf-volant, des cadeaux du Queens, un t-shirt des Mets, une carte des terminaux de LaGuardia et de JFK (si vous faites une blague avant que la tragédie ne se produise, est-ce trop tôt ?) Il a accepté tout cela dans la bonne humeur (bien qu’il ne toucherait pas à la télévision).

Nous nous sommes assis pour discuter des relations américano-afghanes. Il était reconnaissant pour les armes américaines utilisées lors de la libération de l’Afghanistan contre les Soviétiques. Et il a mentionné qu’une délégation talibane avait visité le Texas sur invitation de copains du gouverneur George W. Bush, des barons du pétrole, pour discuter de l’énergie et d’un « accord de pipeline ». Ils m’ont également servi de délicieuses amandes et une tasse de thé très, très sucrée. À leur crédit, ils m’ont permis de filmer notre rencontre historique pour ma série télévisée, « The Awful Truth ».  (Vous pouvez regarder l’extrait sur les talibans de 7 minutes ci-dessous).

 

Ma mission diplomatique auprès des taliban a finalement échoué. L’Afghanistan allait bientôt se retourner contre nous en donnant refuge au fils multimillionnaire de l’une des familles les plus riches d’Arabie saoudite, un homme du nom d’Oussama bin Mohammed bin Awad bin Laden. Depuis l’Afghanistan, il allait construire son mouvement Al-Qaïda et planifier (avec ses cohortes saoudiennes) des attaques contre les États-Unis. Des attaques ? Oui, des attaques, car Ben Laden savait qu’une seule attaque ne suffirait pas à réveiller les infidèles américains. Il a donc fait exploser nos ambassades au Kenya et en Tanzanie. Mais cela a surtout tué des Kenyans et des Tanzaniens (224 morts, 4 500 blessés) – donc, pas de quoi en faire un plat. (Si vous pensez que je suis désinvolte, dites-moi combien de personnes sont mortes il y a quelques semaines lors de l’ouragan Grace. Ne vous inquiétez pas, vous ne le savez pas. Ce n’était que des Mexicains. Les 14 victimes étaient toutes des Mexicains.)

Quelques années plus tard, Ben Laden a tenté d’attirer à nouveau notre attention avec une attaque kamikaze sur l’USS Cole – mais cela n’a pas suffi non plus. Ben Laden savait qu’il avait affaire à un pays qui ne connaissait pas le monde extérieur et qui était lent à réagir. Il a fini par comprendre que seul un geste grandiose, digne d’un film hollywoodien, pourrait nous saisir par le panier de pop-corn et nous faire renverser nos Goobers partout. Son idée était simple, symbolique et mortelle : il suffisait de viser les deux choses que les Américains et leurs dirigeants chérissaient le plus – l’argent et la puissance militaire – et d’envoyer ses bombes volantes à grande vitesse droit sur eux. Faites sauter leur Pentagone et leur Wall Street, regardez leurs tours de pouvoir s’écrouler, regardez Humpty Dumpty se casser la figure.

Ça a marché. Mais pourquoi ? Pourquoi a-t-il fait ça ? On nous a dit que c’était pour des raisons religieuses. On nous a dit que c’était une histoire de vengeance. On nous a dit qu’il voulait que nos bases militaires quittent les terres saoudiennes et musulmanes.

Voilà ce que je pense. Je pense que c’était un truc de mec. Des hommes. Des hommes en colère. Lui et les autres rebelles avaient déjà réalisé l’impossible en mettant à genoux l’une des deux superpuissances du monde – l’Union soviétique. Ce fut un coup fatal pour les Ruskofs. À peine neuf mois plus tard, le mur de Berlin tombait et c’en était fini du Kremlin. Ben Laden était tellement gonflé à bloc, tellement inspiré – alors pourquoi ne pas devenir le meilleur joueur de tous les temps et anéantir totalement la dernière superpuissance – les États-Unis d’Amérique !

Cela ne veut pas dire qu’il n’avait pas un système de croyances fondamentaliste fou avec une stratégie politique bien conçue. C’était juste une stratégie à laquelle nous n’étions pas habitués. Il ne s’agissait pas d’envahir d’autres pays de manière habituelle. Il n’y avait pas de plan pour piller et voler nos ressources naturelles. Il cherchait simplement à nous ruiner – financièrement, politiquement, spirituellement. Et à tuer un max d’entre nous. Et à nous faire valser notre rêve américain.

Il voulait également castrer notre armée et montrer au monde que nous pouvions être vaincus par des hommes réfugiés dans des grottes qui ne possédaient pas un seul avion de chasse, ni un hélicoptère Blackhawk ni même un bidon de napalm à leur nom. Il savait qu’il serait facile de nous rendre impuissants, que nous étions tous des grandes gueules du genre « je vais souffler,  je vais gronder, et ta maison va s’envoler ».

Il savait que contrairement à ses propres croyances religieuses profondes, les nôtres n’étaient que des paroles, que du spectacle. Il savait que notre secte du christianisme n’est souvent qu’une grosse arnaque – « aimez votre prochain » tant qu’il est blanc comme vous ; « les derniers (40 millions de pauvres) seront les premiers » et les Elon Musk et autres Mark Zuckerberg « seront les derniers ». Ha ! Jamais. « Bénis soient les artisans de la paix », tant qu’ils ne sont pas Chelsea Manning et Ed Snowden ; « nourrissez les affamés » (pas d’augmentation des bons alimentaires depuis 1962 jusqu’à la semaine dernière. La semaine dernière !).

La majorité des Américains ne vont plus à l’église. Donc, un point pour nous. Nous avons bien nos fondamentalistes et nos vrais croyants, mais plus personne ici ne va se prosterner et laver les pieds de l’évêque ou sucer le pasteur Maloney. C’était différent pour Ben Laden, il ne faisait pas semblant. Il connaissait la force de son fondamentalisme et savait qu’il pouvait trouver des abrutis prêts à s’engager pour envoyer des avions dans des immeubles en échange de la promesse de la gloire éternelle. Ben Laden comprenait la façon dont nous utilisions notre Bonne Nouvelle – pour interdire l’avortement ou fliquer l’homosexualité – parce que Ben Laden faisait la même chose, mais de façon encore plus habile et à une échelle encore plus destructrice.

Ben Laden et sa bande étaient des génies maléfiques. Il savait que ces tours allaient s’effondrer, en partie parce qu’il était ingénieur civil et architecte. Et en partie parce qu’il savait que ces bâtiments étaient probablement construits comme de la merde – je veux dire, OBL était un foutu entrepreneur ! Sa famille était les plus grands constructeurs de grands bâtiments au Moyen-Orient. Et huit des pirates de l’air du 11 septembre avaient tous un diplôme d’ingénieur ! Les pilotes avaient probablement déjà volé pour l’armée de l’air saoudienne. Ils n’ont pas appris à faire ce qu’ils ont fait avec une telle précision sur un simulateur de jeu vidéo en Arizona, entre deux arrêts au club de strip-tease. (Le président Biden vient d’annoncer qu’il va rendre publics les documents classifiés saoudiens. Nous verrons bien).

Mais voici le véritable révélateur de la précognition de Ben Laden : comment savait-il que nous allions lancer une guerre et y rester embourbés pendant 20 ans, en lui offrant nos jeunes fils et filles sur l’autel de notre complexe militaro-industriel ?

Bush avait l’habitude de dire des trucs débiles comme « mieux vaut les combattre là-bas qu’ici ! ». Il s’est avéré que c’était l’inverse – Ben Laden nous a poussés à nous battre là-bas – pour qu’il puisse nous tuer là-bas.

Comment savait-il que nous allions dépenser des billions de dollars pour combattre un homme frêle sous dialyse qui avait quitté l’Afghanistan avant que le gros de nos troupes débarque ? Une menace terroriste si grande qu’elle n’existait pas ! Bouh !

Comment savait-il que nous adopterions une loi abandonnant nos droits constitutionnels sacrés – et l’appellerions Patriot Act ? Comment savait-il que nous mettrions une caméra d’espionnage à chaque coin de rue, de Butte dans le Montana à Fort Myers en Floride, mais pas une seule dans la rue principale d’Abbottabad, au Pakistan, où il vivait « en cachette » ?

La cachette de Ben Laden à Abbottabad, Pakistan.

Comment savait-il que nous allions dépenser des billions de dollars pour quelque chose que nous avons ironiquement appelé « Homeland Security » – le « Homeland », c’est cet endroit où un demi-million de personnes sont sans abri, et où des millions d’autres ont vu leur maison saisie et leur famille expulsée ; quant à la « Sécurité », c’est ce truc qui fait que la majorité des Américains vivent de salaire en salaire, 40% d’entre eux avec pas plus de 400 $ à leur nom.

Ben Laden voulait faire sauter l’idée de l’Amérique, pas le Mall of America. Il n’avait pas de visions impériales. Il n’a jamais pensé à envahir les États-Unis et à s’emparer de nos stades de NFL ou à brûler nos Piggly Wigglys ou à interdire les Girl Scouts. Il déteste les femmes et les filles, mais je parie qu’il aurait aimé les cookies des Girl Scouts.

USA! USA! Des Américains célèbrent la mort de Ben Laden à la Maison Blanche (Getty)

Comment savait-il que nous serions obsédés par lui – à tel point que nous négligerions massivement et cruellement les besoins de notre propre peuple, en lui refusant des aides telles que des soins de santé gratuits – et qu’au lieu de ça, nous allions saisir des maisons pour payer les factures d’hôpital.

Était-ce vraiment pour les 3 000 morts que nous avons occupé l’Afghanistan pendant 20 ans ? Allez, nous avons perdu quotidiennement 3 000 personnes pendant de nombreux jours au cours de cette pandémie et personne ne va lire leurs noms chaque année à un mémorial. Et, non, nous n’allons pas envahir le marché aux chauves-souris de Wuhan. Enfin, je l’espère.

Non, mes amis, c’est autre chose. Ben Laden nous avait bien cernés. Le tuer, dissoudre Al-Qaïda, ça nous a peut-être donné l’impression que nous avions gagné. Mais même mort, il est capable de voir les fruits de son travail. Nous, son ennemi mortel, nous sommes dans le désarroi, nous sommes sérieusement en guerre contre nous-mêmes. La violence nous guette chaque jour. Les hommes, les hommes en colère, les hommes violents, ont maintenant gagné le droit de forcer le sexe pourtant majoritaire à donner naissance contre sa volonté – des esclaves de la naissance, qui n’auront désormais plus leur mot à dire. TAISEZ-VOUS ET POUSSEZ ! POUSSEZ !! Et en parlant d’esclaves, les propriétaires américains paniquent parce qu’ils n’ont pas assez d’esclaves en 2021, parce que les travailleurs refusent de revenir travailler pour des salaires de merde et dans des conditions covid qui pourraient les tuer. La finalité ? Forcer éventuellement les travailleurs essentiels à se présenter et à faire leur foutu boulot – ou autre chose. Et tant pis pour la parade qu’on leur a offerte. Vive les héros !

Oussama, tu es content maintenant ? Nous n’avons jamais été « grands » comme les casquettes « Make America Great Again » l’ont proclamé. Mais nous étions bons. Du moins, la plupart d’entre nous essayer de l’être. Bien sûr, les Noirs et les Latinos savent que ce n’est pas tout à fait vrai. Ils savent qu’ils vont peut-être devoir se sauver eux-mêmes et traiter avec nous de la même manière que nous avons traité avec eux. Ne vous inquiétez pas les blancs – nous avons plus de 340 millions d’armes à feu dans nos maisons ! Cela nous permettra de tenir pendant un certain temps.

« Décédé » (Getty)

La triste vérité est que nous n’avons jamais pris la peine de combattre nos deux véritables menaces terroristes – 1) le capitalisme, un système économique fondé sur la cupidité et le vol et qui tue les gens forcés de vivre dans des appartements en sous-sol inondé, et 2) ce que nous appelons le « climat » – mais la fenêtre pour inverser cette tendance s’est maintenant fermée, et notre seule chance d’empêcher la catastrophe climatique d’empirer, notre seule chance d’empêcher un événement historique d’extermination, c’est la décision à laquelle nous sommes maintenant confrontés. C’est la première fois qu’une espèce décide de s’éliminer elle-même. C’est du vrai terrorisme, et si nous ne pouvons peut-être pas revenir en arrière maintenant, nous pouvons au moins nous ressaisir, arrêter le déluge, stopper la cupidité, combler le fossé des inégalités de revenus, réduire notre consommation gloutonne et éliminer la course au profit à tout prix.

Si nous faisons cela, Ben Laden aura perdu. Et nous pourrons alors apprendre à aimer, à partager les richesses et à vivre en paix les uns avec les autres. Ce serait la meilleure façon de commémorer le 11 septembre.

Bénédictions à tous ceux que nous avons perdus.

 

Source originale: Le blog de Michael Moore

Traduit de l’anglais par Investig’Action