Expulsée de Côte d’Ivoire pour avoir critiqué publiquement la France

Nathalie Yamb, militante et conseillère exécutive d’un parti d’opposition en Côte d’Ivoire, a été expulsée par les autorités ivoiriennes. Manifestement, ses prises de position contre la Françafrique irritent, jusqu’en France où Nathalie Yamb est interdite de séjour. Cette expulsion survient alors qu’Emmanuel Macron s’est plaint du sentiment anti-français qui grandissait sur le continent africain. Ceci explique-t-il cela? (IGA)


 

« C’est quand elle monte sur les épaules de l’Afrique que la France est grande. Les choses vont changer. La rupture est en marche. Il est temps que Paris apprenne à marcher sans ses béquilles africaines, et que l’Afrique s’envole, libérée de son fardeau ». Tel est le dernier tweet envoyé par Nathalie Yamb, militante et conseillère exécutive d’un parti ivoirien d’opposition, le LIDER (Liberté et Démocratie pour la République) dirigé par l’économiste et enseignant-chercheur Mamadou Koulibaly, ancien président de l’Assemblée nationale, ancien ministre sous Laurent Gbagbo et candidat aux élections de 2020.

Installée en Côte d’Ivoire depuis de nombreuses années, Nathalie Yamb, de double nationalité camerounaise (père) et suisse (mère), s’est fait brillamment remarquer lors du sommet Russe-Afrique tenu à Sotchi les 23 et 24 octobre derniers en fustigeant vertement la « Françafrique ». 

Il va sans dire que ses propos sont tombés aux oreilles de l’Élysée et que de nombreux grincements de dents raisonnaient alors, jusque dans la cour.

Interdite de séjour en France et fichée S (Ecofin Hebdo), Nathalie Yamb s’est retrouvée expulsée de Côte d’Ivoire ce lundi 2 décembre pour « activité incompatible avec l’intérêt national». Depuis son arrivée le lendemain à Zurich (Suisse) son pays de naissance, elle ne cesse de recevoir une pluie de messages de soutien.

Si l’objectif des autorités ivoiriennes était de réduire son influence, l’effet aura été pour le moins contre-productif, car elle est devenue depuis, la nouvelle icône de la lutte anti-françafricaine.

La police ivoirienne a essayé de démontrer une certaine culpabilité de la dame sans y arriver, a invoqué le trouble à l’ordre public sans y apporter la moindre preuve. Le fait qu’elle soit une étrangère et fasse de la politique n’est nullement incompatible avec le statut du parti auquel elle appartient. Celui-ci est conforme à la loi et a été déposé au ministère de l’Intérieur depuis sa création selon Mamadou Koulibaly : « Ils ont essayé de dire qu’elle avait tenu des critiques acerbes envers le gouvernement, ce qui est la fonction de tout parti politique d’opposition (…) En quoi l’intérêt national serait à l’image de ce qui plait à M. Ouattara ? À moins que, à ses yeux, seuls la corruption qui sévit dans le pays, les détournements de fonds, les surfacturations, les dépenses publiques inutiles et/ou exagérées, les impôts discriminatoires selon la personne, l’entrée en contrebande de marchandises importées frauduleusement répondent à ce critère ! Et ne parlons même pas des mutins armés à qui on donne des milliards tirés des caisses de l’État pour qu’ils se calment ! ».

Toujours d’après Mamadou Koulibaly, au moment de partir, l’État ivoirien n’a pas été capable de donner à Nathalie Yamb un procès-verbal d’audition lui expliquant véritablement ce qu’on lui reproche. Elle a signé et reconnu ce qui lui avait été dit, mais ni elle ni son avocat n’ont reçu de copie, de même pour le consulat du Cameroun et le consulat de Suisse. Seul le gouvernement ivoirien qui, dit-on, aurait un arrêté d’expulsion a conservé l’original du PV d’audition. De plus, le gouvernement a diffusé sur les réseaux sociaux une photo du passeport de Nathalie Yamb. Ce qui enfreint les lois qu’il a lui-même fait passer pour protéger les données personnelles des individus.

L’audition de Nathalie Yamb aurait en fait été dirigée depuis le cabinet de Ouattara en compagnie de son avocat personnel qui donnait les instructions. Les questions étaient dictées par télécommande. Lors du conseil des ministres qui a suivi, on a appris qu’il était aussi reproché à Nathalie Yamb d’avoir comparé l’accident de deux hélicoptères lors de la visite d’état du président Ouattara à Katiola, ville du nord du pays, à l’accident des deux hélicoptères de l’armée française qui a causé la mort des 13 militaires français dans le désert du Mali. Ce serait soi-disant une atteinte à la dignité de leur armée nationale. Le PV d’audition n’a pas été remis, mais à chaque jour qui passe s’ajoute de nouvelles raisons.

Le seul constat qui vient à l’esprit est qu’il y a là tout simplement, et objectivement, une violation flagrante des libertés individuelles, des droits de l’homme et de la liberté d’expression. Où est l’équité si un parti politique d’opposition ne peut pas critiquer; s’il ne peut pas avoir de conseillers étrangers, alors qu’il y a plein de conseillers étrangers, militaires ou civils, à la gendarmerie, à la police, dans l’armée, dans les administrations publiques, au ministère des Finances, dans la construction de l’urbanisme, à la présidence de la république avec sa pléiade de conseillers français, sans compter ceux à qui Mr Ouattara a donné des passeports diplomatiques de complaisance pour qu’ils lui fassent du lobbying un peu partout dans le monde ?

La seule et probable évidence est que Ouattara n’agit que sur instruction du président français Emmanuel Macron, soutient Mamadou Koulibaly. Lors du sommet de l’OTAN, Macron se serait plaint du « sentiment anti-français » qui grandit dans les pays d’Afrique francophone. Il demande aux chefs d’État de ces pays de mesurer leurs paroles parce que, selon lui, certains cultivent de plus en plus ce sentiment anti-français.

Pensée sincère ou menace? Et de quels Français parle-t-il ? Il n’y a pas de sentiment contre les Français ou contre LE Français. Ce dont Macron parle est tout simplement la manifestation d’un RAS-LE-BOL, d’une révolte, d’un refus définitif de la mainmise de l’État français sur l’autorité, et par ricochet sur l’économie africaine, sur le peuple. Voilà ce que la nouvelle génération africaine, qui ouvre les yeux, refuse ! Elle refuse les relations incestueuses entre l’État français et les États africains. Elle refuse les relations de connivences entre les dirigeants français et africains. Ces relations étouffent la démocratie, le respect des droits de l’homme, la possibilité de demander des comptes à ses dirigeants, d’avoir l’expression plurielle.

« Il n’y a de vrai que ce que le président dit parce qu’il est d’accord avec Paris, donc c’est ça qui est bon ». La nouvelle génération ne veut plus entendre ça ! Elle ne veut plus être brimée. Elle ne veut plus de ces chefs d’État qui lui sont imposés et demande que les droits de l’homme, dont on parle tant en France, soient partout respectés.

La jeunesse est révoltée. La conséquence, nous la voyons chaque jour avec tous ces malheureux qui finissent leur espoir en mer. Emmanuel Macron peut réprimander mille fois les chefs d’État africains, leur donner mille fois des instructions, ça ne changera rien dans l’esprit des populations africaines dont le message est clair: « Nous voulons être libres. Nos ancêtres ont été vendus comme des marchandises par vos ancêtres pendant quatre siècles, nous fermons les yeux là-dessus. Nos parents ont été gouvernés par les choix de vos parents réunis à Berlin pour s’accaparer nos territoires, nos terres, nos fleuves, nos rivières, nos matières  premières, pour prendre possession de nous. Ça a duré près d’un siècle, nous fermons les yeux là-dessus. Vos prédécesseurs, Monsieur Macron, ont considéré que nos chefs d’État devaient jouer le rôle de délégué pour nous maintenir ici. Aujourd’hui, la nouvelle génération demande l’autodétermination. Elle ne veut pas entendre des chefs d’État dire qu’il faut leur obéir parce que Macron est d’accord avec eux. Tant que ça durera comme ça, il y aura toujours le sentiment que l’État français est complice de nos brimades, de notre pauvreté, de notre chômage. Nous voulons du changement. Renvoyer l’économiste Kako Nubupko, l’essayiste Kemi Seba, la militante Nathalie Yamb, contester les propos du chanteur Salif Keïta et bien d’autres… Ça ne changera rien, car c’est maintenant inscrit dans la tête de chacun. Vos ancêtres, Monsieur Macron, se sont battus pour obtenir la liberté. Nous aussi, nous voulons la liberté de commercer, la liberté de nous organiser et de nous autodéterminer. Il n’est plus question de venir imposer vos seuls intérêts au détriment des nôtres. L’Afrique de demain se joue là. Nous ne voulons plus être des marchandises, nous ne voulons plus être sous la tutelle de quelqu’un. Nous voulons redevenir des hommes libres ».

Source: Investig’Action