Eviter un désastre nucléaire: La responsabilité incombe à Biden et Poutine

Ancien officier du renseignement militaire US, Scott Ritter tire la sonnette d’alarme. Il explique comment les dernières évolutions sur le champ de guerre en Ukraine pourraient conduire à un désastre nucléaire. Scott Ritter souligne comment les mauvaises interprétations de part et d’autre nous rapprochent d’un grave danger. Il en appelle les dirigeants des deux plus grandes puissances nucléaires à faire preuve de maturité politique. (IGA)


Les guerres doivent être évitées à tout prix. Un conflit nucléaire ne devrait jamais être envisagé.

Ces deux truismes sont souvent prononcés, mais rarement respectés. Les guerres sont trop fréquentes et, tant que les nations possèdent des armes nucléaires, leur utilisation est envisagée en permanence.

L’actuel conflit entre l’Ukraine et la Russie a mis les deux plus grandes puissances nucléaires du monde dans des camps opposés. Les États-Unis soutiennent une armée ukrainienne qui est devenue un mandataire de facto de l’OTAN. Et la Russie considère sa lutte avec l’Ukraine comme incluant l' »Occident collectif ».

Depuis le lancement de l' »opération militaire spéciale » de la Russie en Ukraine, les États-Unis et la Russie ont joué leurs cartes nucléaires respectives.

La Russie a clairement fait savoir que toute intervention de l’OTAN serait considérée comme une menace existentielle pour la nation russe, invoquant ainsi l’une des deux clauses de la doctrine nucléaire russe dans laquelle les armes nucléaires pourraient être utilisées. (L’autre serait une réponse à une attaque nucléaire contre la Russie).

Les États-Unis ont clairement indiqué que toute attaque de la Russie contre un membre de l’OTAN invoquerait l’article 5 de la charte de l’OTAN (la clause de « défense collective »), ce qui entraînerait en réponse la mise à disposition de la totalité des capacités militaires de l’alliance, y compris les armes nucléaires.

Jusqu’à présent, aucune des parties n’a contesté directement la ligne rouge de l’autre, bien que les États-Unis s’en soient rapprochés en fournissant à l’Ukraine des dizaines de milliards de dollars d’armement de pointe, d’aide financière et de soutien en matière de renseignement et de communication.

Ce soutien matériel n’est pas fourni pour défendre l’Ukraine, mais plutôt pour lui permettre de reprendre les territoires perdus au profit de la Russie et d’infliger aux forces russes des pertes d’une ampleur telle qu’elles affaibliraient la Russie pendant une longue période.

Du point de vue occidental, l’injection massive d’aide militaire semble réussir. On considère ainsi que l’Ukraine a réussi à repousser une première tentative russe de prendre Kiev lors des premières semaines du conflit. On considère aussi que l’Ukraine a été capable de retarder une offensive russe concertée dans le Donbass suffisamment longtemps pour déployer une armée reconstituée – formée et équipée par l’OTAN – qui a réussi à reprendre la totalité de la région de Kharkov.

La « victoire » de Kiev a pourtant été décrite par la Russie comme une feinte stratégique, et non une défaite. Par ailleurs, l’offensive de Kharkov, ainsi qu’une attaque parallèle manquée à Kherson, ont coûté tant de pertes à l’Ukraine que la victoire est plutôt pyrrhique que politique. Mais du point de vue occidental, cela semble secondaire.

Du point de vue de l’Ukraine et de l’OTAN, l’armée russe n’est plus considérée comme invincible, elle apparaît vulnérable. L’OTAN et l’Ukraine semblent prêtes à poursuivre un déploiement militaire agressif destiné à affaiblir les forces russes tout en reconquérant le territoire ukrainien.

Pour sa part, la Russie estime avoir le dessus dans le conflit, ayant à la fois infligé des pertes massives à l’armée ukrainienne et pris le contrôle d’environ 20 % du territoire ukrainien.

De plus, en organisant dans les territoires occupés des référendums sur l’adhésion à la Russie (qui ont tous été adoptés à une majorité écrasante), la Russie a changé la nature même du conflit. Il est passé d’un combat entre l’Ukraine et la Russie sur le sol ukrainien à une bataille existentielle avec l' »Occident collectif » sur la Mère Russie elle-même.

La Russie a également ordonné la mobilisation partielle de quelque 300 000 soldats qui, une fois formés et déployés sur le théâtre d’opérations en Ukraine, fourniront une puissance militaire suffisante pour mener à bien les tâches initiales de la Russie – démilitarisation et dénazification.

L’OTAN et l’Ukraine pensent toutes deux que les forces russes, même après avoir reçu les 300 000 soldats mobilisés, ne seront pas en mesure de vaincre l’Ukraine. Cette incapacité à atteindre les objectifs souhaités, pensent-elles, obligera la Russie à recourir à l’utilisation d’armes nucléaires tactiques sur des cibles ukrainiennes afin de briser la volonté de résistance du gouvernement Zelensky.

Doctrines nucléaires

La réalité, cependant, est que la doctrine nucléaire russe ne permet pas un tel scénario. En effet, il n’existe que deux conditions dans lesquelles la doctrine nucléaire russe autorise l’emploi d’armes nucléaires.

No 1. « [E]n réponse à l’utilisation d’armes nucléaires et d’autres types d’armes de destruction massive contre elle et/ou ses alliés« , selon le document 2020 sur la doctrine nucléaire de la Russie ; ou

No 2. « en cas d’agression contre la Fédération de Russie avec l’utilisation d’armes conventionnelles lorsque l’existence même de l’État est menacée. »

La doctrine nucléaire américaine, en revanche, l’autorise.

« [L]es États-Unis maintiendront la gamme de capacités nucléaires flexibles« , a déclaré la Nuclear Posture Review (NPR) de 2018, « nécessaires pour garantir qu’une agression nucléaire ou non nucléaire contre les États-Unis, leurs alliés et leurs partenaires ne parviendra pas à atteindre ses objectifs et comportera le risque crédible de conséquences intolérables pour les adversaires potentiels, aujourd’hui et à l’avenir. »

Il convient de noter que la NPR 2018 a été promulguée sous l’administration du président Donald Trump. Bien que l’administration Biden ait lancé le processus d’une nouvelle NPR en septembre 2021, elle n’a toujours pas publié de document actualisé.

En ignorant la politique nucléaire russe déclarée et en reproduisant en miroir la politique nucléaire américaine sur le comportement russe, les États-Unis, l’OTAN et l’Ukraine se préparent – et préparent le monde – à un désastre.

En effet, en prenant comme hypothèse de travail une éventuelle attaque nucléaire tactique russe contre l’Ukraine, l’administration Biden a mis au point une série d’options non nucléaires en réponse, y compris – selon Newsweek – une frappe de « décapitation » visant les dirigeants russes, dont le président Vladimir Poutine.

Selon Jake Sullivan, conseiller à la sécurité nationale du président Joe Biden, la Maison-Blanche a « communiqué directement, en privé, aux Russes et à des niveaux très élevés qu’il y aura des conséquences catastrophiques pour la Russie si elle utilise des armes nucléaires en Ukraine ».

Sullivan a noté que l’administration Biden a « expliqué plus en détail ce que cela signifierait exactement » dans ses communications avec le Kremlin. Pour être clair : la Maison-Blanche a fait part à la Russie de son intention de répondre de manière non nucléaire à toute attaque nucléaire russe potentielle contre l’Ukraine.

Andrey Gurulyov

Et voici Andrey Gurulyov, ancien officier général russe et actuel membre de la Douma.

Gurulyov est membre du parti Russie Unie (le parti de Poutine), et on dit qu’il est étroitement lié aux hauts dirigeants russes. Il m’a accordé un large entretien lors de l’édition du 29 septembre de mon « Scott Ritter Show » (un effort conjoint avec les producteurs russes de « Solovyov Live », avec le célèbre commentateur russe Vladimir Solovyov). Nous avons discuté de l’avenir de l' »opération militaire spéciale » de la Russie en Ukraine à la suite des référendums et de la mobilisation partielle.

Gurulyov a indiqué qu’étant donné que l’armée ukrainienne opérait de facto en tant que mandataire de l’OTAN, la tâche de « démilitarisation » définie par Poutine lors de l’invasion de l’Ukraine signifiait désormais la destruction complète de l’armée ukrainienne.

De même, étant donné que le gouvernement russe a qualifié le gouvernement du président ukrainien Volodymyr Zelensky de régime nazi, la « dénazification » nécessiterait un changement de régime à Kiev et l’avancée des troupes russes jusqu’à l’ouest de l’Ukraine, à la frontière de l’OTAN.

Ces objectifs seraient atteints par le biais d’une campagne aérienne stratégique qui détruirait la totalité des infrastructures critiques de l’Ukraine, affectant gravement le commandement, le contrôle et la logistique de l’armée ukrainienne.

Selon Gurulyov, une telle campagne pourrait durer jusqu’à trois semaines, après quoi l’armée ukrainienne serait une cible facile pour l’armée russe nouvellement renforcée.

Gurulyov était convaincu que renforcée, l’armée russe serait en mesure de vaincre les forces armées ukrainiennes soutenues par l’OTAN sans recourir à l’utilisation d’armes nucléaires tactiques.

En effet, Gurulyov était catégorique sur le fait que les armes nucléaires tactiques ne seraient jamais – et ne pourraient jamais – être utilisées par la Russie contre l’Ukraine.

Mais il l’était moins pour évoquer l’utilisation d’armes nucléaires tactiques contre l’OTAN.

Gurulyov était convaincu que la nature de la victoire militaire de la Russie sur l’Ukraine serait si décisive que l’OTAN pourrait se sentir obligée d’intervenir pour arrêter la Russie.

Si l’OTAN devait effectivement envoyer des troupes en Ukraine, et que ces troupes s’engageaient dans un conflit terrestre à grande échelle avec les forces russes, Gurulyov envisageait que les armes nucléaires russes pourraient, en fait, être utilisées contre des cibles de l’OTAN.

Gurulyov était convaincu que les États-Unis, craignant les capacités de représailles nucléaires stratégiques russes, ne déclencheraient pas leur propre arsenal nucléaire contre la Russie, même si l’OTAN était frappée par des armes nucléaires russes. Mais Gurulyov partait ici d’une fausse prémisse – la doctrine nucléaire américaine stipule clairement qu' »ils [la Russie] doivent comprendre qu’il n’y a aucun avantage possible à une agression non nucléaire ou à une escalade nucléaire limitée« .

En effet, la doctrine nucléaire américaine souligne que « toute escalade nucléaire ne permettra pas d’atteindre leurs objectifs et aura au contraire des conséquences inacceptables pour eux [la Russie] ».

À partir de ces deux malentendus fondamentaux – à savoir que a) la Russie pourrait se préparer à utiliser des armes nucléaires contre l’Ukraine, ce qui générerait une réponse non nucléaire de la part des États-Unis, et b) la Russie croit que les États-Unis ne répondraient pas par des armes nucléaires si la Russie devait utiliser son propre arsenal nucléaire contre l’OTAN, le monde est maintenant confronté à la perspective réelle d’un conflit nucléaire imminent entre les États-Unis et la Russie.

Du point de vue des États-Unis, le refus de Moscou d’utiliser des armes nucléaires contre l’Ukraine souligne l’impuissance générale de la Russie et de ses dirigeants. Cela ouvre donc la porte à une intervention décisive de l’OTAN, notamment l’envoi de troupes sur le terrain, en cas de menace non nucléaire de la Russie contre Kiev même.

Du point de vue russe, la réticence avérée des États-Unis à utiliser des armes nucléaires en cas de victoire militaire russe décisive sur l’Ukraine ouvre la porte à l’utilisation d’une arme nucléaire tactique contre l’OTAN si l’alliance atlantique procédait à une intervention militaire majeure en Ukraine.

De cette base de déformation et de malentendu ne peut découler qu’un désastre.

En annonçant l’incorporation officielle de Kherson, Zaporizhia, Donetsk et Lugansk dans la Fédération de Russie, Poutine a fait monter la pression rhétorique sur l’Ukraine et l’ « Occident collectif ». Bientôt, les mots se transformeront en actions, initiant ces scénarios dont ont parlé les planificateurs militaires US et les autorités russes telles qu’Andrey Gurulyov.

Nous sommes, littéralement, à la veille de la destruction. L’heure est venue de faire preuve d’une maturité politique dont les dirigeants font rarement preuve. Il incombe à Joe Biden et à Vladimir Poutine de s’assurer que, même si les événements sur le terrain en Europe sombrent dans le chaos et la violence, les dirigeants des deux plus grands arsenaux nucléaires du monde ne laisseront pas l’émotion prendre le dessus sur la raison. Les conséquences d’un échec à cet égard seraient, pour l’humanité, sans appel.

 

Scott Ritter est un ancien officier de renseignement du corps des Marines des États-Unis qui a servi en Union soviétique pour la mise en œuvre des traités de contrôle des armements, dans le golfe Persique pendant l’opération Tempête du désert et en Irak pour superviser le désarmement des ADM. Son livre le plus récent est Disarmament in the Time of Perestroika, publié par Clarity Press.

 

Source originale: Consortium News

Traduit de l’anglais par GL pour Investig’Action