Diviser pour régner : la Palestine est dans le viseur depuis longtemps

Il y a quelques mois, j’ai fait partie d’un groupe qui a sillonné la Palestine pour constater la réalité vécue quotidiennement par ses habitants.  Durant une belle après-midi  d’octobre, notre véhicule a grimpé sur une route sinueuse et étroite au milieu de collines désertes pour arriver sur un plateau « au milieu de nulle part » où se dressait une tente. 

Nous y attendait Monsieur Ibrahim Nassar, sociologue, écrivain et membre d’une coopérative, pour nous parler politique.  Avoir vécu pendant trente-cinq ans à l’étranger, notamment en Grèce, en Russie, en Syrie et au Liban, avoir épousé une Iranienne, avoir rédigé six ouvrages traitant de politique, d’économie et de culture ont sans doute contribué à aiguiser son esprit d’analyse et il nous a informés d’emblée qu’il prendrait tout son temps pour nous délivrer son message car, si raconter le conflit nécessite d’élargir le champ à des notions de justice, de liberté et de droit, ce n’est pas suffisant.  Un peu d’histoire s’impose.

En 1907 se tint une conférence à Londres rassemblant la Grande Bretagne, la France, l’Italie et l’Espagne pour décider d’une question importante : la stratégie à adopter par l’Europe vis-à-vis du monde arabe.  Il s’agissait de réfléchir aux moyens d’empêcher le monde arabe de s’unifier et perpétuer ainsi la domination européenne au Proche et Moyen Orient.  Cette conférence se clôtura par un rapport « Campbell-Bannerman » du nom du premier ministre britannique de l’époque.

Les décisions prises ont confirmé les intentions : travailler pour diviser le monde arabe, surtout pour prévenir son unité, créer des Etats sous le contrôle européen et créer des Etats tampons au milieu des autres.

Il y eut ensuite les accords Sykes-Picot, la déclaration Balfour et, en 1922, la Palestine passa sous mandat britannique.

Plus tard, la création d’un Etat d’Israël prétendit résoudre la « question juive » dans le monde arabe alors que le problème se situait en Europe et que les Palestiniens occupaient déjà leurs terres bien avant l’invention du monothéisme

« Je suis Palestinien, je suis musulman et marxiste, je travaille avec des Israéliens, je n’ai pas de problèmes avec les juifs mais bien avec les sionistes » nous dit l’orateur.  Les Palestiniens peuvent en effet être chrétiens, musulmans, juifs ou athées, la question sensible n’est pas la religion, le conflit n’est pas né avec le judaïsme.  Le sionisme est une doctrine politique et économique et a profité d’une propagande coloniale teintée de racisme que l’on peut qualifier de lavage de cerveau.  L’occupation israélienne se caractérise par le déni de l’existence d’un autre peuple, le refus de prendre en compte l’histoire de ce peuple, le viol du droit international, la destruction des liens familiaux en rendant impossibles les déplacements d’une ville à l’autre et le contrôle de toutes les ressources.  Pour prendre un exemple : l’agriculture qui représentait traditionnellement plus de 35 % du revenu intérieur brut n’en représente actuellement plus que 3 %.  Alors, même si certains pays envoient beaucoup d’argent, même si la Banque Mondiale, les Etats Unis et l’Europe rivalisent d’inventivité en concevant des plans stratégiques, le développement ne cesse de décliner car il est impossible à maintenir sous occupation.

Comme l’a écrit Amartya Sen, « le développement est liberté ».  Or les oliviers palestiniens se retrouvent derrière des  murs, les puits sont interdits d’accès et le commerce est complètement entravé.  Israël contrôle les ressources, la mémoire et l’histoire à tel point que les falafels sont exportés comme spécialités d’Israël.  Ce serait fort risible si ce n’était tragique.

Le problème économique a engendré du chômage, donc de la pauvreté et, en corollaire, une contradiction entre le peuple palestinien et ses leaders suspectés de ne plus être des représentants fiables.  Quelques réactions violentes ont eu lieu et ont bénéficié d’un très large écho.  Israël en a profité pour se présenter comme un Etat démocratique au milieu de terroristes génétiques  et justifié ainsi la construction de murs pour « préserver la civilisation des barbares ».

De son côté, la Palestine, échaudée par des années ponctuées de belles déclarations sans que rien de concret ne soit mis en œuvre, a surtout développé un concept de résistance.  Toute action visible étant qualifiée de terrorisme, les Palestiniens font de tous les actes de leur vie des témoignages de résistance.

Prendre exemple sur ce modèle pour défendre chez nous la démocratie, les besoins humains, les services sociaux, la santé et la culture est peut-être une façon de rendre hommage à un peuple colonisé depuis septante ans.

 

SOURCE: Investig’Action