Détournement du vol Ryanair FR4978

L’affaire du vol détourné en Biélorussie, symbole d’une dérive médiatique et politique? En passant en revue ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas de cette histoire, Jacques Baud constate que les médias remplissent les « trous » pour faire coller le récit à leurs préjugés. Une pratique digne du complotisme. Et c’est à partir de ce château de cartes que les responsables européens bombent aussitôt le torse pour appliquer des sanctions, au risque de se décrédibiliser et de ruiner les moindres chances diplomatiques. Le constat de Jacques Baud est sans appel: « Ursula von der Leyen et Charles Michel se comportent comme des blogueurs, pas comme les dirigeants de la plus grande organisation politique du monde. » Explications. (IGA)


 

Les faits

Le 23 mai 2021, le contrôle du trafic aérien de Minsk reçoit un par email une menace contre le vol Ryanair FR4978 reliant Athènes à Vilnius : une bombe est placée dans l’avion et doit « exploser au-dessus de Vilnius ».

L’information est transmise aux différents aéroports de la région et à l’équipage de l’appareil. Après une tentative infructueuse de joindre son homologue de Vilnius, le contrôle au sol de Minsk recommande à l’équipage d’atterrir à Minsk. Un chasseur MiG-29 est alors envoyé pour l’escorter jusqu’à destination.

A son atterrissage à Minsk, le Boeing 737-8AS est fouillé. Raman Protassevitch, un jeune blogueur, membre de l’opposition et résidant en Lituanie, recherché par les autorités bélarusses, est arrêté[1]. Puis, l’avion est autorisé à rejoindre Vilnius.

En fait, le 23 mai, très peu de choses sont claires. Mais comme toujours, lorsque l’information manque, la désinformation vient combler les trous : cela devient le règne de la théorie du complot. Et elle règne en maitre dans cette affaire : des dirigeants de l’Union européenne aux simples journalistes, en passant par les chefs de gouvernement, l’ignorance et la bêtise deviennent une forme de gouvernance. Chacun recopie ce que dit l’autre en évitant bien de voir ce qui « cloche ».

Les réactions occidentales

Malgré les imprécisions sur le déroulement des faits et les faits eux-mêmes, les chancelleries occidentales se mobilisent immédiatement et brandissent la menace de sanctions.

Le 25 mai, soit moins de 48 heures après les faits, l’Union européenne décide d’interdire le ciel européen aux appareils de la compagnie nationale bélarusse, et recommande de ne pas utiliser l’espace aérien bélarusse, tout en annonçant de nouvelles sanctions. A noter que la Suisse (où est basée Protonmail et qui lui aurait demandé des précisions sur les emails de menace) ne s’est pas associée.

 

Reprenons les événements dans l’ordre :

Les menaces

Nos médias ont immédiatement – et sans savoir – affirmé que la menace à la bombe était fictive et avait été inventée par les autorités du Belarus, afin de justifier leur « opération d’interception ». Mais ce sont des mensonges, puisque contrairement à ce qu’ils affirment il a y a bien eu un courriel, envoyé avec la messagerie Protonmail, basée en Suisse et connue pour la sécurité des données qu’elle offre à ses utilisateurs. Sauf qu’il n’y en n’a pas eu un mais deux, envoyés le 23 mai par un certain « ahmed_yurlanov1988 », à 12:25 (avant l’entrée du FR4978 dans l’espace aérien bélarusse) et le second à 12:57 (juste avant l’atterrissage à Minsk) comme le rapporte le média d’opposition bélarusse NEXTA :

« Nous, les soldats du Hamas, exigeons qu’Israël cesse de tirer sur la bande de Gaza. Nous exigeons que l’Union européenne renonce à soutenir Israël dans cette guerre. On sait que les participants au Delphi Economic Forum rentrent chez eux sur le vol FR4978. Une bombe a été placée dans cet avion. Si vous ne répondez pas à nos exigences, la bombe explorera le 23 mai au-dessus de Vilnius[2]. »

Le premier message est fréquemment « oublié » par les médias, afin de justifier l’idée d’un complot du gouvernement bélarusse. De fait, la direction de Protonmail s’est retranchée derrière des arguments juridiques pour ne pas s’exprimer à son sujet. Mais son existence est – naturellement – mentionnée par la  Commission d’enquête du Belarus et dans les échanges entre l’équipage de l’avion et le contrôle au sol[3]. D’un autre côté, Protonmail n’est pas un acteur neutre dans cette affaire[4]

Pourquoi deux courriels ? On ne sait pas de manière certaine. Une hypothèse est que les auteurs de la menace ont dû suivre le vol sur une application (du genre FightAware) ; constatant que l’appareil s’approchait de la frontière lituanienne avec une trajectoire inchangée et sans réaction apparente, ils ont donc doublé la menace, qui est arrivée juste après que le FR 4978 a changé de route.

Ce que l’on sait est que le premier courriel (09:25) a été envoyé (To:) aux autorités aéroportuaires lituaniennes et en copie (CC:) à Minsk. Il y aurait donc bien eu un premier email, contrairement à ce qu’affirment certains médias[5], confirmant la version bélarusse.

Quant aux auteurs, le mystère reste complet. Très clairement une telle menace venant du Hamas est absurde. Depuis la fin des années 1970, le Hamas et les autres mouvements palestiniens ont renoncé à exporter leur combat. Pour une raison très simple : ils se sont aperçu que cela leur aliénaient un soutien international précieux. D’ailleurs on en voit les fruits aujourd’hui : l’opinion publique mondiale (c’est-à-dire : pas seulement en Europe !) tend à les soutenir au détriment d’Israël.

Cette menace apparait donc clairement comme une fausse alerte à la bombe. Ce qui fait dire aux Occidentaux – sans aucune preuve – qu’il s’agit d’une fabrication et un prétexte des autorités bélarusses. Ce n’est pas impossible, mais peu probable.

Mais, on peut également admettre qu’il s’agisse d’une « vraie » fausse alerte, qui place les autorités bélarusses dans un dilemme : ne rien faire au risque qu’il y ait réellement un incident ; ou faire atterrir l’avion et devoir arrêter l’opposant au risque de créer une réaction internationale. D’ailleurs, la messagerie Protonmail (qui est suisse et qui offre un service crypté avec des données sécurisées) a été interdit en Russie parce qu’il était utilisé pour disséminer de fausses informations, des alertes à la bombe et autres fraudes depuis… l’Ukraine.

Autre bizarrerie, la mention explicite du « Delphi Economic Forum », qui semble indiquer que l’on cherchait à transmettre un message aux services bélarusses. Il est peut vraisemblable que le Hamas s’intéresse aux participant d’un séminaire ou d’un forum particulier… 

D’ailleurs, le déroulement des événements tend à montrer que les autorités bélarusses ne savaient pas ou n’avaient pas réalisé que Protassevitch se trouvait à bord de l’appareil et que l’alerte à la bombe avait été une falsification délibérée. Non seulement le dispositif de pompiers au sol montre que la menace a été (peut être trop) prise au sérieux, mais on ne s’est pas précipité pour l’arrêter, et il l’a été seulement après que l’avion a été totalement fouillé.

Michael O’Leary, le PDG de RyanAir, « croit » que les passagers qui ne sont pas remontés à bord de l’appareil à Minsk sont des agents du KGB[6]. C’est faux. En fait, à part les deux activistes bélarusses, trois personnes n’ont pas repris l’avion : un citoyen grec et deux bélarusses, qui avaient prévu et réservé des vols Athènes-Vilnius-Minsk. Les citoyens bélarusses ont été retrouvés et interviewés. Donc pas d’agents du KGB dans l’avion. D’ailleurs, on constatera que Protassevitch sera arrêté par la police de l’aéroport sans intervention d’un quelconque autre passager ou agent secret infiltré. 

Le Belarus a d’ailleurs proposé de mener une enquête conjointe sur l’incident avec la Lituanie… qui a décliné.

Le « détournement »

Dès le 23 mai en début d’après-midi, les circonstances de l’incident restent floues. Y-a-t’il réellement eu une menace ? L’équipage de l’appareil a-t-il dérouté de lui-même le vol après avoir été informé de la menace pour être ensuite escorté par un MiG-29, ou a-t-il été contraint à atterrir par ce dernier ? On n’en sait encore rien avec précision, mais les Européens politisent immédiatement l’incident, et brandissent déjà la menace de sanctions[7]. On n’a alors que quelques tweets, mais déjà Gitanas Nausėda, président de la Lituanie parle d’un « fait sans précédent »[8].

Le 24 au matin, Clément Beaune, secrétaire d’Etat aux affaires européennes, dont la sottise est à la hauteur de la gouvernance de la France, parle d’une « piraterie d’Etat[9] ».

Sur la télévision d’Etat, ce n’est pas beaucoup mieux. Sur France 5, dans l’émission de Caroline Roux du 24 mai, intitulée « Quand l’ami de Poutine pirate un avion de ligne[10] », Laure Mandeville du Figaro parle du « chaos des opérations spéciales menées dans l’espace aérien européen » et que c’est « par les Belarusses aujourd’hui, mais il y a eu avant Poutine». Pour elle, les autorités bélarusses voulaient « intercepter l’avion de ligne irlandais » et ont envoyé un MiG-29 « clairement avec une volonté d’intimidation », « pour faire faire demi-tour à l’avion ». Bref, on mélange tout, on invente quand on ne sait pas, et on juge non à partir des faits, mais à partir de préjugés : la définition exacte de la théorie du complot. Dans cette émission, seul Jean-Dominique Merchet, de L’Opinion, montrera de l’honnêteté intellectuelle…

La Tribune (France) affirme[11] :

« Pour la Lituanie, il n’y a pas de déroutement et encore moins de détournement. L’équipage du vol de RyanAir a lui-même décidé d’atterrir à Minsk « sans ingérence » après avoir été informé d’une alerte à la bombe, ont affirmé lundi les autorités bélarusses. »

Ce qui semble être confirmé par le communiqué de RyanAir[12] :

«L’équipage d’un vol RyanAir d’Athènes à Vilnius aujourd’hui (23 mai) a été informé par l’ATC biélorusse d’une menace potentielle pour la sécurité à bord et a reçu pour instruction de se dérouter vers l’aéroport le plus proche, Minsk.

L’avion a atterri en toute sécurité et les passagers ont été déchargés tandis que les contrôles de sécurité ont été effectués par les autorités locales.(…) »

Le 25 mai, les autorités bélarusses publient la transcription des événements et du dialogue entre le contrôle aérien de Minsk et le FR4978. À aucun moment la menace d’un avion de chasse n’est évoquée, et l’appareil de RyanAir n’a pas été « menacé d’être abattu » par un MiG-29[13].

Selon Rolandas Kiškis, chef de la police criminelle lituanienne, les pilotes de RyanAir confirmeront qu’ils ont « pris la décision [de changer de route et d’atterrir sur Minsk] après consultation avec le management de RyanAir »[14]. Donc Caroline Roux et ses « experts » ont affabulé pour créer une conspiration.

En fait, la dernière phrase de l’email d’alerte suggérait que la « bombe » aurait pu être déclenchée par un GPS, c’est pourquoi la décision de l’équipage d’atterrir à Minsk était logique.

L’équipage décide de mettre le transpondeur de l’appareil sur la fréquence d’urgence et décide lui-même de se détourner sur Minsk. La décision des autorités bélarusses d’apporter l’aide nécessaire à l’avion civil et de l’escorter jusqu’à son atterrissage par un appareil militaire est une procédure standard dans une telle situation.

Donc, non seulement il semble que l’appareil n’ait pas été contraint d’atterrir à Minsk. Mais en admettant que cela ait été le cas, le fait serait loin d’être un précédent, les Occidentaux ont inauguré ce type d’action et la pratiquent régulièrement :

On est donc très loin d’un détournement « sans précédent » !

Par ailleurs, le Belarus a appliqué les procédures internationales en pareille situation :

  • Le 4 octobre 2017, un vol RyanAir reliant Kaunas et Dublin est autorisé à décoller par les autorités de Lituanie, malgré une alerte à la bombe. A son entrée dans l’espace aérien britannique, deux appareils de la RAF l’obligent à atterrir à Stansted afin de permettre la fouille de l’appareil[24].
  • Le 14 juillet 2020, un avion de RyanAir reliant Krakow à Dublin reçoit une alerte à la bombe. Deux appareil de la RAF décollent immédiatement et le détournent sur Stansted, deux hommes sont arrêtés[25].
  • Le 17 juillet 2020, un avion de RyanAir reliant Londres à Oslo est intercepté par des chasseurs danois et forcé d’atterrir sur l’aéroport de Gardermoen, après une alerte à la bombe et un citoyen britannique est arrêté[26].

Les procédures ayant été parfaitement respectées, toute la question réside dans l’authenticité de l’alerte à la bombe.

Le jeune blogueur

Après son atterrissage à Minsk l’avion est fouillé et Raman Protassevitch[27] est arrêté. Il est présenté comme un journaliste du média d’information d’opposition bélarusse basé en Pologne NEXTA, créée et financée par le Ministère polonais des affaires étrangères et basée en Pologne.

C’est un activiste sur les réseaux sociaux, qui a contribué à la mobilisation des jeunes lors des manifestations d’août 2020.

Ceci étant dit, Raman Protassevitch est loin d’être le « démocrate » que l’on présente sur France 5. En 2020, l’ONG américaine FOIA Research a fait une enquête sur lui, et le portrait qu’elle en fait est édifiant. Anticommuniste farouche et membre de plusieurs groupes néo-nazi, dont le détachement PAGONIA. Interviewé par le média RFE/RL (appelé Radio Svoboda en Ukraine), il confesse qu’il a combattu avec ce détachement au sein du Régiment AZOV dans le Donbass[28] en 2015, comme le confirme son père[29] et y a même été blessé à Shirokino en mars 2015. En juillet 2015, il fait même la couverture du magazine néo-nazi « Soleil Noir »[30]. Il participe – en armes – à un défilé du régiment AZOV dans les rue de Marioupol. A cette même période, le régiment AZOV se rend coupable de nombreux crimes de guerre contre des civils russophones (tortures, éliminations, etc.).

Ainsi, celui que Caroline Roux désigne comme un « journaliste biélorusse en exil, opposant à la dernière dictature d’Europe » n’a rien d’un journaliste : il combat avec le régiment qui « mène la croisade de la race blanche contre les sous-humains dirigés par les Sémites » et pour le réveil de «toutes les anciennes valeurs aryennes ukrainiennes », selon le site d’opposition russe Meduza[31]. Alors que l’administration Trump a résisté à la tentation de porter le régiment AZOV sur la liste des organisations terroristes[32], la Chambre des Représentants a émis un amendement interdisant la fourniture d’armes et de formation aux membres du régiment[33]. En 2017, le FBI a mis en accusation quatre membres du régiment AZOV pour avoir formé des militants suprémacistes d’extrême-droite américains du mouvement Rise Above, très antisémite et qui avait participé aux incidents de Charlottesville[34].  

Quant à Protassevitch, en mars 2017, il est dans les Black Block néo-nazis lors des manifestations de Brest (Bélarus). C’est pour ces activités qu’en septembre 2020, Protassevitch est porté sur la liste des « individus ayant été impliqués dans des activités terroristes » du KGB, comme certains islamistes et  la chaine NEXTA[35]. Il n’a pas été désigné comme « terroriste » (car il n’a pas commis d’acte terroriste au Belarus et n’est donc pas passible de la peine de mort), mais comme « extrémiste ».

Naturellement, dans l’émission « C dans l’air » du 24 mai, Laure Mandeville brosse le portrait de Protassevitch, mais omet soigneusement toutes les parties « obscures », pourtant très largement connues. De même, le 25 mai 2021, le Times écrit un article sur Protassevitch où – dans un premier temps – il mentionne les liens avec le Régiment AZOV, mais l’enlève discrètement un peu plus tard[36]

On peut admettre que si le gouvernement bélarusse a utilisé le subterfuge d’une fausse alerte à la bombe pour arrêter un opposant anti-communiste, néo-nazi et antisémite, cela reste illégal. Mais il est ironique de constater qu’au moment où le gouvernement belge mène une vaste chasse à l’homme à travers tout le pays pour retrouver un militant d’extrême-droite, il se fait simultanément le défenseur d’un militant d’extrême-droite bélarusse, qui a participé à des violations des droits de l’Homme en Ukraine.

Quant à Sofia Sapega, l’amie de Protassevitch, elle partage la même idéologie et tient un « Livre Noir » des fonctionnaires des ministères de l’intérieur et de la défense et publie régulièrement leurs données personnelles ainsi que celles de leurs enfants, avec leur adresse sur internet[37] ; une pratique punissable dans de nombreux pays, mais pas en Ukraine où le site Mirotvorets livre à la vindicte populaire les « ennemis de l’Ukraine », et dont l’ONU et quelques pays européens ont exigé la fermeture… refusée par la Rada. L’Europe et l’OTAN soutiennent un vrai pays démocratique et respectueux des droits de l’Homme. Bravo !

Nos médias et autres « experts » sont manifestement peu regardants sur les pratiques de ces extrémistes, qu’ils soutiennent par leurs mensonges !

Conclusions

Pour résumer on suppose que l’autocrate bélarusse a créé une machination pour arrêter un opposant, qui est un néo-nazi dont les activités sont protégées et financées par la Lituanie et la Pologne. Deux pays qui défendent très haut les couleurs de l’Europe en participant au programme de torture de la CIA et à l’intervention illégale de l’Irak, qui comptaient plus de communistes qu’en URSS (par rapport à la population) durant la guerre froide, et dont l’un élève des monuments aux anciens collaborateurs des nazis[38]!

Comme pour les affaires Navalny et autres, nous sommes dans une campagne menée par les États-Unis pour isoler la Russie. L’association faite – sans aucun élément – d’une collusion entre la Russie et le Belarus le démontre. Quant aux « opposants » que nos médias présentent comme des démocrates, ce sont des militants d’extrême-droite dans le meilleur des cas et néo-nazis dans le pire, ce qui en dit long sur ceux qui prennent parti pour eux, sans jamais exprimer la moindre réserve.

En réalité, les complotismes que l’on cherche à combattre sont générés par des médias qui masquent systématiquement une partie de la vérité pour tenter de propager leurs propres professions de foi. Les accusations contre la Russie, le Bélarus, la Chine et d’autres, qui ne sont jamais ni assorties de preuves, ni contestées (les réseaux sociaux ferment mêmes les comptes de ceux qui ne partageraient pas les mêmes opinions) créent des espaces dans lesquels peuvent s’infiltrer les théories du complot.

Ainsi lorsque Frédéric Encel affirme que la décision de détourner l’appareil n’a pu être prise qu’avec l’approbation de Vladimir Poutine[39] et que Caroline Roux surenchérit : « on parle de la Biélorussie, mais en réalité on parle de la Russie[40] » ; ils n’en savent strictement rien et ils affabulent. D’ailleurs le titre même de l’émission « Quand l’ami de Poutine pirate un avion de ligne… » montre que la chaine d’Etat française est dans une dynamique de désinformation.

Car en réalité, comme le constate le journal Libération, cette affaire embarrasse la Russie[41]. Dès lors, pourquoi aurait-elle donné son approbation alors qu’elle n’est concernée en rien ? Dans la même émission, Laure Mandeville, du Figaro explique le « détournement » par la soi-disant doctrine russe de la « guerre hybride[42] » (également appelée « doctrine Gherassimov »)… qui n’existe pas ! En effet, celui qui avait « révélé » cette « doctrine » a avoué en 2018 qu’il s’était trompé et qu’il avait induit le monde en erreur[43]. La journaliste affirme par ailleurs dans le Figaro que « le dictateur Alexandre Loukachenko a personnellement orchestrée en forçant un avion de ligne (…) à faire demi-tour au-dessus de son territoire »[44].

Dans la même émission, on tente de montrer que l’action de la Russie effraie la Lituanie qui a déjà souffert de l’oppression soviétique, en nous montrant les geôles de l’ancien KGB. Ce que ne nous dit pas le reportage est que le KGB était structuré de manière territoriale et que le KGB de Lituanie était dirigé par les Lituaniens et on y parlait le lituanien (tous les documents étaient rédigés dans les deux langues). Autrement dit, en Lituanie, où il y avait proportionnellement plus de membres du parti communiste qu’en URSS, les Lituaniens étaient oppressés par des Lituaniens…   

En fait, nos « experts » de « C dans l’air » créent une réalité artificielle basée sur des professions de foi : c’est un magnifique exemple de création d’une théorie du complot ! Ils n’ont manifestement pas l’intégrité scientifique et journalistique que l’on est en droit d’attendre d’eux dans une telle affaire. Mais ce n’est pas la première fois…

Ainsi, nos médias et nos politiciens finissent par faire exactement ce qu’ils reprochent aux « régimes » qu’ils combattent. Forts de leurs « valeurs », les pays occidentaux se sentent habilités à les bafouer. Laure Mandeville justifie par exemple le non-respect du droit international par le contexte, comme pourrait le faire un autocrate. Elle oublie que ce qui fait notre force est (ou devrait être) précisément le respect du droit en toutes circonstances !

On ne voit pas très bien dans quel but des pays comme le Belarus ou la Russie chercheraient à provoquer des crises à répétition, en accumulant les sanctions et les restrictions de toutes sortes. En fait, le problème de ces crises est que d’une manière ou d’une autre elles partent d’incidents probablement fortuits, immédiatement politisés et transformés en crise avant même que l’on n’en connaisse les détails. Il en résulte une perte de crédibilité, car les pays que nous « ciblons » savent que ces accusations ne correspondent pas aux faits, même s’ils ne sont pas toujours capables d’expliquer ces mêmes faits.

D’ailleurs, dans pratiquement tous ces cas (cyber-attaques, Skripal, Navalny, etc.), les Occidentaux refusent de partager leurs « preuves » avec les pays concernés : soit parce que nous n’en n’avons pas, soit parce qu’elles sont très insuffisantes pour la prise de décision politique. Ce qui démontre que nos services de renseignements sont d’une extrême inefficacité, et nous courrons le risque d’être un jour poussés dans une guerre « par erreur » ; par ailleurs, la rapidité et la légèreté avec lesquelles nos gouvernements prennent leurs décisions est très inquiétante pour l’Etat de droit.

Afin de porter un regard plus objectif sur cet incident, il faut nous demander qu’aurions nous fait à la place du Belarus ? Naturellement, si le Belarus est à l’origine du courriel de menace, le cas est clair et nous sommes dans un cas de piraterie. Mais le Belarus n’avait pas besoin de ce courriel pour détourner un avion « pour des raisons de sécurité », et par ailleurs, comme nous l’avons vu, le courriel semble être bien réel. Dans cette situation fallait-il laisser l’avion aller jusqu’à Vilnius sans rien faire ?

Cette crise révèle deux faiblesses de l’Europe. Contrairement à ce que dit Frédéric Encel, ce n’est pas parce qu’elle ne frappe pas assez fort. C’est exactement l’inverse. Tout d’abord, elle décide sans connaitre le problème, sa nature et sa portée. Ensuite, elle frappe immédiatement avec des sanctions, sans passer par des outils diplomatiques ; en d’autres termes, elle abandonne sa capacité à varier l’intensité de la réponse et se trouve dès le départ avec une boite à outils réduite. Elle perd ainsi toute crédibilité en vue d’une négociation pour la libération du « journaliste ». Cette légèreté dénote un manque total de perspective stratégique : Ursula von der Leyen et Charles Michel se comportent comme des blogueurs, pas comme les dirigeants de la plus grande organisation politique du monde. Car finalement, l’action européenne ne fait que pousser le Belarus dans les bras de la Russie, ce qui n’était probablement pas l’intention de Poutine.

 

Source: Investig’Action

Notes:

[1] Max Blumenthal, “US-Funded Neo-Nazis in Ukraine Mentor US White Supremacists”, consortiumnews.com, 17 novembre 2018

[2] « Belarus Blames Hamas For Ryanair Bomb Threat », onemileatatime.com, 24 mai 2021

[3] Продолжается расследование уголовного дела о заведомо ложном сообщении о « минировании » рейса « Афины-Вильнюс », 28 mai 2021

[4] Ben Wolford, « Proton supports freedom in Belarus », Protonmail, 19 août 2020

[5] « L’alerte à la bombe a été envoyée après le détournement », La Tribune de Genève, 28 mai 2021

[6] Michael O’Leary dans l’émission « C dans l’air » (« Quand l’ami de Poutine pirate un avion de ligne… #cdanslair 24.05.2020 », France 5/YouTube, 25 mai 2021) (16’06’’)

[7] « Biélorussie : un avion Ryanair forcé à atterrir à Minsk pour permettre l’arrestation d’un opposant », rtbf.be, 23 mai 2021

[8] https://twitter.com/GitanasNauseda/status/1396454557866242050

[9] Robin Verner, « Avion détourné par le Bélarus: Clément Beaune dénonce « une piraterie d’Etat » », BFM TV, 24 mai 2021

[10] « Quand l’ami de Poutine pirate un avion de ligne… #cdanslair 24.05.2020 », France 5/YouTube, 25 mai 2021

[11] « Déroutement d’un Boeing de Ryanair : la Biélorussie évoque une menace du Hamas », latribune.fr, 24 Mai 2021

[12] Ian Petchenik, « Ryanair flight 4978 to Vilnius forcibly diverted to Minsk », flightradar24.com, 23 mai 2021

[13] Rod Liddle, « My plan for Belarus », The Spectator, 29 mai 2021

[14] « Lithuanian police question pilot who diverted to Minsk ‘after consulting Ryanair’ », lrt.lt, 24 mai 2021

[15] « SYRIAN AIRLINER SEIZED BY ISRAEL; Plane, l0 Aboard, Is Forced Down — Damascus Sees Tie to Soldiers’ Capture », The New York Times, 13 décembre 1954, p.7

[16] https://en.calameo.com/read/0007815969f106c3072eb

[17] Dario Leone, « OTD in 1985, the Achille Lauro incident: when the U.S. Navy forced an Egyptair Boeing 737 off course », The Avionist, 10 octobre 2012

[18] « Aeromexico Flight Diverted, Passenger Arrested », CBS News, 31 mai 2010

[19] « Turkey Forces Syrian Passenger Plane to Land », Reuters/The Wall Street Journal, 10 octobre 2012

[20] Steve Rosenberg, « Bolivia president’s jet grounded in Snowden search », BBC News, 3 juillet 2013

[21] Dan Roberts, « Bolivian president’s jet rerouted amid suspicions Edward Snowden on board », The Guardian, 3 juillet 2013

[22] « Avion de Morales : les excuses de la France », AFP/Le Point.fr, 3 juillet 2013

[23] « Belavia’s passenger plane forcibly landed in Zhuliany airport in Kyiv », 112.international, 22 octobre 2016 ; « Armenian citizen comments on Kiev-Minsk flight incident », Armenpress, 22 octobre 2016

[24] « RAF jets intercept flight after security ‘hoax’ », BBC News, 4 octobre 2017

[25] Luke May, « Two men are arrested over Ryanair ‘bomb scare’ that forced Krakow to Dublin flight to make emergency landing at Stansted after crew found note in loo claiming explosives were on board », The Daily Mail, 14 juillet 2020

[26] Rosaleen Fenton, « Ryanair ‘bomb threat’: Brit man, 51, arrested after Stansted flight declares emergency », The Mirror, 17 juillet 2020

[27] Max Blumenthal, “US-Funded Neo-Nazis in Ukraine Mentor US White Supremacists”, consortiumnews.com, 17 novembre 2018

[28] pbs.twimg.com/media/E2UIHnIXsAAVSE7?format=jpg&name=large

[29] twitter.com/Volod_Ishchenko/status/1397509726641008643

[30] https://archive.ph/mYUOU

[31] « Looting, torture, and big business A look at volunteer groups fighting the separatists in Ukraine », Meduza.io, 1er juillet 2015

[32] Anton Shekhovtsov, « Why Azov should not be designated a foreign terrorist organization », Atlantic Council, 24 février 2020

[33] « United States will not train paramilitary pro-Ukrainian forces », député John Conyers, Jr./meduza.io, 12 juin 2015

[34] Max Blumenthal, “US-Funded Neo-Nazis in Ukraine Mentor US White Supremacists”, consortiumnews.com, 17 novembre 2018

[35] « Belarus: Authorities designate Telegram channel NEXTA as “extremist” in further crackdown on independent media », Article 19, 23 octobre 2020

[36] twitter.com/27khv/status/1397518685758234624

[37] https://t.me/s/BlackBookBelarusk

[38] Paul Kirby, « Lithuania monument for ‘Nazi collaborator’ prompts diplomatic row », BBC News, 8 mai 2019

[39] Frédéric Encel dans l’émission « C dans l’air » (« Quand l’ami de Poutine pirate un avion de ligne… #cdanslair 24.05.2020 », France 5/YouTube, 25 mai 2021) (12’00’’)

[40] Caroline Roux dans l’émission « C dans l’air » (« Quand l’ami de Poutine pirate un avion de ligne… #cdanslair 24.05.2020 », France 5/YouTube, 25 mai 2021) (24’13’’)

[41] Léo Vidal-Giraud, « La Russie forcée de soutenir le Bélarus mais impuissante à le contrôler », Libération, 27 mai 2021

[42] Laure Mandeville dans l’émission « C dans l’air » (« Quand l’ami de Poutine pirate un avion de ligne… #cdanslair 24.05.2020 », France 5/YouTube, 25 mai 2021) (18’17’’)

[43] Mark Galeotti, « I’m Sorry for Creating the ‘Gerasimov Doctrine’ », Foreign Policy, 5 mars 2018

[44] Laure Mandeville, « Avion détourné en Biélorussie: l’Europe a un gros problème sur son flanc est », Le Figaro, 26 mai 2021 (mis à jour 27 mai 2021)