Des membres de l’OIAC démontent le nouveau rapport « compromis » sur les attaques chimiques en Syrie

L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques à nouveau dans la tourmente? Un scandale avait déjà éclaté il y a plusieurs mois. Des fuites révélaient que des inspecteurs de l’OIAC protestaient contre le rapport final de l’organisation sur l’attaque chimique de Douma en Syrie: leurs commentaires qui n’allaient pas dans le sens voulu par la direction avaient été censurés. À présent, un nouveau rapport de l’OIAC laisse entendre que le gouvernement syrien aurait eu recours au gaz sarin à Ltamenah en 2017. Mais dans une note publiée par le site Grayzone que nous vous proposons en français, des membres de l’OIAC, retirés ou toujours actifs, fustigent ce rapport: témoignages de seconde main, affirmations « scientifiquement erronées », influence d’experts anonymes liés à l’opposition soutenue par l’Occident… (IGA)


Le 8 avril, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) a publié un rapport de sa nouvelle Équipe d’investigation et d’identification (IIT), une unité officiellement établie pour identifier les auteurs présumés d’attaques par armes chimiques en Syrie. L’enquête de l’IIT a examiné trois incidents présumés dans la ville syrienne de Ltamenah survenus en mars 2017. Elle a conclu « qu’il existe des motifs raisonnables de croire » que l’armée syrienne a commis une attaque au sarin dans deux des cas, et une attaque au chlore dans le troisième.

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a encensé l’enquête de l’IIT. C’est pour lui « l’élément le plus récent dans un vaste ensemble grandissant de preuves que le régime d’Assad utilise des attaques aux armes chimiques en Syrie dans le cadre d’une campagne délibérée de violence contre le peuple syrien. Les États-Unis partagent les conclusions de l’OIAC. »

Mais dans les commentaires de Pompeo et dans la couverture médiatique qui en découle aux États-Unis, il manque un élément important, à savoir la crise de crédibilité qui dévore l’OIAC et ses hauts dirigeants. La conclusion fragile du rapport de l’IIT indiquant « qu’il existe des motifs raisonnables de croire » la version officielle des événements ressemble étroitement à la conclusion d’un précédent rapport de l’OIAC qui fait maintenant l’objet d’importantes controverses. Une série de fuites montrent en effet que les dirigeants de l’OIAC ont supprimé les conclusions des inspecteurs qui ont enquêté sur une autre attaque chimique syrienne présumée bien plus conséquente, dans la ville de Douma en avril 2018 et qui avait entraîné des frappes aériennes américaines.

Les preuves recueillies à Douma ont démenti les accusations contre gouvernement syrien et ont fortement suggéré que l’événement avait été organisé par l’opposition armée. Des courriels et des documents internes de l’OIAC divulgués montrent que les enquêteurs de Douma ont protesté contre la censure de leurs conclusions, déclenchant un scandale sur la dissimulation en cours qui remet en cause l’impartialité de l’OIAC.

Grayzone a publié une série de fuites liées au scandale Douma de l’OIAC et prévoit de révéler de nouveaux éléments qui sapent encore plus l’histoire officielle. L’article ci-dessous révèle comment la dissension au sein des rangs de l’OIAC s’étend bien au-delà de l’enquête sur Douma.

Ici, des membres de l’OIAC nous offrent une critique cinglante du rapport de l’IIT et le démontent comme une nouvelle pièce de foutaises hyper politisées. Grayzone a pu vérifier que les auteurs représentent au moins le point de vue d’un petit groupe de fonctionnaires de l’OIAC, des anciens et des membres toujours en place qui ont participé à la rédaction et à la révision de cette note.

Max Blumenthal and Aaron Maté, The Grayzone


 

Nous avons lu le premier rapport de l’Équipe d’enquête et d’identification (IIT) publié en avril 2020 par l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) à Ltamenah. Sans surprise, nous constatons que l’IIT a été fidèle à sa raison d’être. Cela dure depuis trop longtemps maintenant. Ce qui aggrave la situation, c’est que le récit de l’IIT a été présenté au monde comme le produit du travail nombreuses personnes.

En fait, un certain nombre de professionnels impartiaux et motivés par des principes ne souhaitent plus être associés aux rapports politiquement motivés que publie la Cellule d’Enquête de l’OIAC et maintenant l’IIT. Beaucoup considèrent que ces travaux et ces rapports sont viciés sur le plan de la procédure et sur le plan scientifique. Certains d’entre nous pensent qu’ils ne devraient pas du tout être considérés comme représentant le travail des inspecteurs de l’OIAC.

La récente publication du rapport de l’IIT sur les attaques chimiques présumées à Ltamenah les 24, 25 et 30 mars 2017 a de nouveau mis en évidence l’instrumentalisation abusive de l’OIAC par d’influents États pour poursuivre leurs objectifs en matière de politique étrangère. Il était très clair pour nous lors de la création et de la mise en place de l’IIT que son intention n’était pas d’enquêter sur les incidents présumés d’attaques chimiques en Syrie. Au contraire, l’équipe a simplement été créée pour prouver la culpabilité du gouvernement syrien dans des attaques chimiques. La crédibilité de l’IIT a donc été compromise dès sa création. Quiconque pense encore différemment est soit mal informé, soit naïf. Ce premier rapport de l’IIT a clairement renforcé ce fait.

Premièrement, il apparait que l’enquête de l’IIT a de manière assez convenue ignoré les faiblesses techniques pourtant flagrantes des rapports du Service d’Enquête (FFM). L’un des meilleurs exemples se trouve dans le rapport de témoins présumés affirmant qu’un prétendu cratère de munitions contenait un « liquide bouillant noir » qui a provoqué une sensation de brûlure sur la peau et qui est resté dans le cratère pendant des jours. De nombreux symptômes médicaux signalés, eux aussi, n’avaient rien à voir avec la présence possible d’un agent neurotoxique, comme cela a été affirmé. Dans la même veine, et ce n’est pas remis en cause par l’IIT, il y a l’acceptation d’une méconnaissance totale des propriétés physiques et matérielles d’une bonbonne de chlore.

Considérant que l’enquête de l’IIT est essentiellement une extension des rapports de la FFM, nous nous engageons à vous rappeler la faiblesse technique et le raisonnement superficiel qui compromettent les conclusions du rapport de l’ITT.

Ce qui suit est un résumé des défauts les plus évidents et préjudiciables du rapport.

 

La question du mobile

Avant d’aller plus loin, admettons que nous ne comprenons pas l’esprit des dirigeants syriens. Supposons qu’ils soient prêts à tout risquer, y compris peut-être leur propre survie, pour franchir la «ligne rouge» de l’utilisation d’armes chimiques; admettons qu’ils soient prêts à fournir délibérément une raison pour une intervention occidentale et une justification pour un changement de régime. Admettons ensuite qu’ils ont pris ce risque fou en utilisant le sarin, une «vraie» arme chimique qui avait été déclarée dans leur stock pour la première fois lors de leur adhésion à la Convention sur les armes chimiques. Ils l’ont fait en lâchant quelques bombes au sarin dans des champs; des terres agricoles perdues au milieu de nulle part.

Vraiment?

Peut-être, pour une raison que nous ne pouvons pas comprendre, ont-ils délibérément tourné en dérision les puissances occidentales. Ils n’ont pas utilisé de sarin dans les moments les plus désespérés, lorsqu’ils étaient dos au mur, sur le point d’être renversés par des groupes d’opposition; mais pour une raison quelconque, ils ont choisi un moment où ils avaient repris le contrôle. Depuis septembre 2015, ils ont reçu un soutien militaire essentiel de la Russie. Ils ont donc largué des bombes chimiques à un moment où, comme l’aurait expliqué un officier russe aux inspecteurs, son commandement militaire travaillait directement avec les Syriens. Comme l’officier russe l’a indiqué, « Pensez-vous que nous serions assez stupides pour partager et coordonner l’espace aérien avec les Syriens alors qu’ils déploient des armes chimiques depuis leurs avions en violation d’un traité international qui est très important pour nous? »

La question du mobile occupe normalement une place importante dans toute enquête criminelle. Bien que ce ne soit pas la ligne de travail habituelle des inspecteurs de l’OIAC, cette remise en cause du mobile a certainement dû être l’un des points de départ fondamentaux de l’enquête de l’IIT.

De plus, ces attaques chimiques présumées de mars 2017 (et un autre incident au sarin signalé plus tard à Khan Sheikhoun, le 4 avril), se sont produites peu de temps après les premières inspections de haut niveau menées par l’OIAC dans les installations secrètes de recherche militaire, les centres d’études et de recherches scientifiques de Barzeh et Jamrayah. À cette époque, lors des inspections et lors des travaux menés par les équipes de l’OIAC visant à résoudre les problèmes « d’incohérences » relevés dans les déclarations des Syriens, les délégations s’étaient dites conscientes que les Syriens faisaient des efforts substantiels pour éliminer les maux de tête que provoquait ce qu’ils appelaient le « dossier chimique ».  

S’étaient-ils engagés dans ce travail acharné pour pouvoir ensuite larguer quelques bombes au sarin qui leur assureraient d’avoir le monde entier sur leur dos? C’est difficile à croire.

 

Les intermédiaires de l’opposition et la mauvaise gestion des preuves

Ces questions ont été débattues ad nauseam, mais le message semble être tombé dans l’oreille d’un sourd. Assurément, tous les lecteurs doivent maintenant bien comprendre que les fondements de toute l’affaire sont en fin de compte fragiles, alors qu’aucun «chercheur ou enquêteur» ne s’est même rendu sur le lieu de l’incident présumé. C’est vrai, aucun membre de l’IIT n’a mené d’enquête sur le terrain. Littéralement, tout dans cette affaire a été fourni par les ennemis jurés du gouvernement syrien.

Les forces d’opposition ont apporté toutes les prétendues «preuves» de ces allégations d’attaques chimiques, souvent en réponse à des demandes et des conseils de la FFM. Des éléments fragmentaires, récoltés sur plusieurs mois voire plusieurs années, ont ainsi été remis au FFM et à l’ITT. Ça se passait généralement dans un endroit sûr en Turquie.

Ces intermédiaires représentent certaines « ONG » connues pour coordonner et encadrer tant les groupes d’opposition que les inspecteurs de l’OIAC tout au long du suivi de ces incidents. Il a été rapporté que ces intermédiaires étaient également connus pour être une poignée d’hommes de paille de l’armée britannique. Les récits, les témoignages, les échantillons de sol, les fragments métalliques, les photographies et les vidéos… Tous les éléments considérés comme des « preuves » ont donc été fournis par ceux qui avaient tout à gagner en impliquant leurs ennemis dans une attaque chimique.

Ainsi, déclarer dans les rapports de la FFM que la chaine de possession du matériel et des échantillons a été strictement garantie « après réception des articles » est tout simplement risible. Cette excuse dénuée de sens ne devrait sans doute plus être exprimée à l’avenir. Cela n’apporte pas grand-chose à la réputation scientifique de l’OIAC. On pourra rétorquer que ce n’est pas la faute de la FFM ou de l’IIT. Mais cela les met néanmoins dans une position très délicate: les voilà qui doivent suggérer des « constatations factuelles » sur base d’un assemblage circonstanciel, sur d’une tentative de corroboration de récits et sur base d’articles présentés par les forces de l’opposition.

Si le niveau des conclusions de l’IIT n’avait pas été placé si bas  – « il y a des motifs raisonnables de croire » qu’il y a eu une attaque chimique – l’affaire aurait-elle été classée dès le début?

 

D’où viennent les experts de l’IIT?

L’OIAC a toujours fonctionné selon les principes de la « répartition géographique équitable ». Mais apparemment,  ces principes ne s’appliquent plus aux missions dont les résultats comptent beaucoup pour les principales délégations occidentales. Nous voyons que la composition de l’IIT semble refléter ce parti pris, dans la mesure où la plupart des enquêteurs et analystes sont d’origine occidentale et membres de l’Otan.

Mais ce n’est pas le point principal ici. Il semble y avoir un modus operandi caché, plus sournois et plus sinistre. Ni la FFM (mission d’enquête), la JIM (mission d’enquête conjointe), ni l’IIT n’ont été autonomes en termes d’expertise militaire, scientifique et/ou d’ingénierie.

L’IIT est essentiellement composée d’enquêteurs sans expérience ni expertise que ce soit en chimie, en procédés ou technologies d’armes chimiques, en systèmes d’armes ou même en balistique. Ils sont donc totalement dépendants de leur liste d’experts «agréés», appelés à fournir toutes les analyses techniques requises par l’IIT. On peut innocemment demander: d’où viennent ces experts?

De toute évidence, ils représentent les mêmes agences de renseignement, les mêmes unités, instituts, laboratoires et individus occidentaux et membres de l’OTAN qui se sont déjà investis très lourdement pour « prouver » la complicité du gouvernement syrien. Leur réputation professionnelle n’est pas en jeu s’ils fournissent des conseils douteux, car ils restent des « experts » sans nom et sans visage. Par conséquent, leurs résultats ne sont jamais soumis à un examen de leurs pairs. On pourrait faire valoir que leur réputation d’initié (au sein des groupes FFM, JIM et IIT) est principalement renforcée par le fait de continuer à fournir à l’OIAC les pièces souhaitées.

Cette panoplie unilatérale d’experts suffit peut-être à elle seule à invalider le travail et les conclusions de l’IIT.

 

Les «experts» en coulisses et l’argument de la mise en scène

Nous avons noté que l’IIT a accordé une certaine crédibilité à la question de la «mise en scène» dans son premier rapport. C’est du moins l’impression que donne l’IIT, avec des arguments convaincants sur le pourquoi et le comment ils considèrent qu’il est peu probable que les attaques chimiques présumées aient été mises en scène. Car après un examen approfondi, il apparait clairement que l’IIT soulève la question de la mise en scène pour mieux la rejeter, en se basant à nouveau sur une panoplie d’experts en coulisses. Et cela offre à nouveau l’un des arguments les plus scientifiquement erronés du rapport de l’IIT.

On ne peut pas dire grand-chose sur les considérations de mise en scène à partir des témoignages ni des rapports de traitements médicaux dans les hôpitaux. Ce sont essentiellement des scénarios qui ne peuvent pas être corroborés de toute façon, car les dossiers médicaux n’étaient pas disponibles. Pour aborder la question d’une éventuelle mise en scène de l’utilisation de gaz sarin, le rapport repose donc sur des articles fournis par les forces de l’opposition et remis à la FFM en Turquie. Des échantillons de sol et de gravier, ainsi que des fragments métalliques ont été utilisés, sur les conseils des « experts » désignés de l’IIT, pour confirmer leur conviction que l’armée de l’air syrienne avait bien largué des bombes aériennes M4000 contenant du sarin.

La remise au FFM de « preuves » par les forces d’opposition – parfois un an après l’incident présumé – est douteuse, mais peu importe. Examinons la possibilité d’une mise en scène.

Tout d’abord, lors de l’évaluation des résultats d’analyse sur des échantillons de sol et des fragments métalliques, l’IIT a indiqué que le « sarin en question correspondait au sarin du stock de la République arabe syrienne ainsi qu’à son processus de fabrication. L’IIT a conclu en particulier que le profil chimique (c’est-à-dire une collection de produits chimiques) du sarin utilisé à Ltamenah les 24 et 30 mars 2017 correspond fortement au profil chimique attendu pour le sarin produit par une réaction dans laquelle le composant binaire clé (DF) est fabriqué par des procédés poursuivis par la République arabe syrienne dans son programme sarin et utilise également des précurseurs et des matières premières de ce programme. »

Si ceci est destiné à étayer l’affirmation selon laquelle le sarin syrien était bien impliqué, ou que la mise en scène par l’utilisation de produits chimiques « dopants » était peu probable, c’est à la limite du ridicule. Quelle raison pourrait-il y avoir pour les organisateurs d’une mise en scène, leurs conseillers ou leurs soutiens de fournir autre chose que des échantillons chimiques soigneusement préparés en utilisant les mêmes précurseurs et voies de synthèse de sarin que ceux employés dans la méthode syrienne connue de tous? Cette chimie n’est plus un secret depuis de nombreuses années; elle est même universellement connue comme l’une des façons « standard » de fabriquer du sarin (en dehors de l’utilisation d’hexamine comme capteur d’acidité). Cela contredit immédiatement l’argument du « marqueur chimique » présenté par l’IIT. Il est assez stupéfiant que cet argument ait été pris au sérieux par des scientifiques qualifiés ou compétents.

De même, dans la fourniture de fragments métalliques, il se pourrait bien que des efforts aient été nécessaires afin de trouver les bons morceaux garantissant une mise en scène convaincante. Plusieurs endroits en Syrie abritent de véritables cimetières de bombes aériennes M4000 découpées. C’est le fruit d’une des procédures requises pour l’adhésion de la Syrie à la Convention, fin 2013. Il est aussi possible que des morceaux et des pièces de bombes M4000 déjà explosées ou non fonctionnelles aient été utilisés. (Les Syriens avaient expliqué que certaines bombes M4000 vides, normalement conçues pour un usage chimique, avaient été retirées de l’arsenal chimique avant l’adhésion, pour être remplies d’explosifs puissants destinés à être utilisés comme munitions conventionnelles).

Un inconvénient aurait pu empêcher le placement de pièces plus grandes (en supposant qu’aucune bombe intacte et non déclarée ne soit encore là): les corps de bombe avaient été coupés en trois segments et les agitateurs avaient été retirés dans le cadre de la destruction d’armes chimiques vérifiée pendant la mission conjointe ONU-OIAC. Cela peut expliquer pourquoi dans les trois cas (Ltamenah les 24 et 30 mars 2017 et Khan Sheikhoun le 4 avril 2017), les seuls fragments métalliques en question étaient de petites bricoles éparses.

Qu’est-il donc arrivé aux principales parties restantes des bombes alors? En d’autres termes, les morceaux épars, représentant une infime partie de la bombe M4000 constituent tout ce que les forces d’opposition ont pu positionner stratégiquement (parce que c’est tout ce qui leur a été donné). N’ont-ils pas pu trouver d’autres pièces malgré leur apparente diligence à fouiller la zone?

Il est bien connu que la charge d’expulsion relativement faible de ce type de munition ne brise pas ou n’évapore pas tout l’objet (comme semblent le suggérer les experts de l’IIT). Il devrait donc rester plus que quelques petits fragments isolés qui ont été présentés comme « pouvant provenir d’une bombe aérienne M4000 ». Cela sent la mise en scène à plein nez; c’est apparemment efficace, mais tout de même limité par les matériaux à disposition.  

On pourrait soutenir que toute la logique de l’IIT sur la question de la mise en scène est vouée à l’échec. Et plus particulièrement son raisonnement selon lequel cela supposerait un effort trop important des forces d’opposition, lesquelles manqueraient en outre de « publicité » pour leur propagande (c’est une autre ligne de l’argumentaire soulevé dans le rapport de l’IIT). Si la mise en scène a été organisée par les forces d’opposition ou pour leur compte, avec le soutien (comme cela a été supposé) d’agents occidentaux, dans le but de justifier et peut-être même de provoquer une intervention occidentale, on pourrait s’attendre à ce que le résultat auquel le rapport de l’IIT a abouti soit une réussite pour les deux parties. Et c’est ce qu’on peut voir effectivement à travers certains appels renouvelés dans les médias pour une intervention militaire en Syrie faisant écho au rapport de l’IIT.

Supposons en outre, et cela semble prouvé, que des ONG et du personnel de renseignement occidentaux opéraient en Syrie: n’auraient-ils pas pu fournir un niveau approprié d’expertise technique pour s’assurer que la mise en scène soit une réussite? Par exemple, en examinant d’autres « preuves convaincantes » douteuses, en sélectionnant ou en décrivant le type de cratère requis, en fournissant un détonateur qui semblait avoir fonctionné «normalement»… Tout cela pourrait se refléter dans des directives, des séances d’informations et de efforts de coordination prodigués aux forces d’opposition pour alimenter ensuite le FFM.

On pourrait même affirmer que la mise en scène comporte des éléments d’une boucle autonome. Ainsi, les experts occidentaux et de l’OTAN impliqués dans la mise en place du scénario sont les mêmes (ou similaires) que ceux ayant fourni des évaluations ultérieures pour l’IIT. N’est-ce pas là un effort valable pour faire avancer le programme de politique étrangère? Cela semble avoir fonctionné.

 

Ouï-dire, rumeur et information

Nous avons trouvé un commentaire plutôt inquiétant, livré presque en aparté, dans le rapport de l’IIT: « L’IIT a obtenu des informations selon lesquelles, en mars 2017, la base aérienne de Shayrat a été utilisée pour stocker des armes chimiques. L’IIT a également obtenu des informations selon lesquelles d’anciens membres de la branche 450 précédemment désignée, une composante du programme d’armes chimiques de la République arabe syrienne responsable du stockage, du mélange et du remplissage d’armes chimiques, y compris le sarin, étaient présents dans la base aérienne de Shayrat fin mars 2017.  »

Ce passage rappelle de nombreuses accusations antérieures jetées dans l’arène politique. Il serait stupéfiant, si cela est vrai, que des armes chimiques soient stockées à Al-Shayrat. En effet, cela pourrait apparaitre comme une preuve irréfutable.

Mais quel niveau de crédibilité peut-on attribuer à un tel commentaire? Provenait-il des services de renseignement américains, britanniques ou français? Ou était-ce le produit d’un « rapport » désinvolte fourni par un délégué de l’OIAC à La Haye? S’agit-il de « preuves irréfutables » comme celles prétendues claires, mais désormais discréditées concernant l’attaque chimique de Douma? Peut-être devrions-nous considérer ce commentaire de l’IIT sur les « informations obtenues » comme aussi crédible que les rapports de renseignements similaires ayant conduit à l’invasion de l’Irak en 2003.

 

Un rapport imparfait qui ne rencontre aucune épreuve scientifique

Les faiblesses flagrantes de la méthodologie de la FFM et de l’IIT sont claires; le parti pris politique, les preuves» compromises, le manque de transparence, la dépendance singulière à un seul côté de l’histoire (les groupes opposés au gouvernement syrien) et les arguments erronés sur la raison pour laquelle la mise en scène serait « trop difficile » pour les forces de l’opposition… Tout cela nous amène à douter sérieusement des conclusions du rapport de l’IIT.

Au crédit des membres de l’IIT, certains se sont peut-être opposés à un langage aussi définitif et catégorique dans leur rapport; le texte final pourrait représenter les souhaits de l’opinion occidentale sur ce qui a pu se produire. On pourrait soutenir que l’expression faiblarde indiquant qu’ « il existe des motifs raisonnables de croire » l’histoire officielle implique en fait une affaire à 50/50 dans laquelle il existe des motifs tout aussi raisonnables de « ne pas y croire ».

Peut-être, plus précisément, cela suggère que l’IIT pensait « que ce n’est pas en dehors des champs du possible » que les choses se sont produites comme suggéré dans le rapport, plutôt que la possibilité que l’incident ait été organisé. Mais si la mise en scène était considérée comme improbable, le rapport ne met-il pas de côté l’improbabilité, faute de motivation, que les Syriens se soient mis le monde à dos (et déchainent la colère de leurs partisans russes) en lâchant des bombes de sarin sur des terres agricoles? En fin de compte, nous devons être clairs: ce n’est guère plus que l’expression d’une opinion unilatérale.

Malheureusement, des éléments moins informés comprenant pratiquement tous les médias mainstream ont interprété la conclusion – l’opinion – comme un fait. Les vrais professionnels préfèrent s’en tenir aux faits, alors s’il vous plaît, ne nous comptez pas là-dedans. Il est très regrettable que l’empressement des gouvernements occidentaux, des ONG, des commentateurs et la complicité des médias traditionnels aient fait en sorte que ce rapport défectueux soit accepté sans aucune épreuve scientifique. Telle est la dynamique du récit dominant sur la Syrie que la plupart des éléments susmentionnés, suffisamment ravis, n’ont pas pris la peine de décrypter.

Nous savons que de nombreux experts compétents en médecine légale, en chimie et en balistique jugeraient les conclusions du rapport de l’IIT discutables. La méthodologie et la science de l’enquête  de l’IIT sur Ltamenah auraient plutôt dû être confiées à un panel de scientifiques, d’enquêteurs et de spécialistes en balistique impartiaux et internationalement reconnus, qui publieraient leur évaluation des attaques chimiques présumées de manière transparente. Et, pour la première fois, l’organisation aurait pu faire publier les noms et les CV des « experts » derrière ces conclusions.

 

Source originale: The Grayzone

Traduit de l’anglais par Investig’Action