Coursiers, livreurs et crise du Covid-19. 3 questions à Martin Willems, syndicaliste

Durant le confinement, les coursiers Deliveroo et Uber Eat effectuent un travail précieux, tant pour les traiteurs/restaurants que pour les particuliers. Quelle est leur situation actuelle ? Nous avons posé 3 questions à Martin Willems, secrétaire syndical permanent CSC

 

Les coursiers de Deliveroo et Uber Eat sont à présent salués comme des héros de la survie sociale. Pour toi qui as suivi leur parcours et leurs problèmes, quest-ce cela tinspire ?

Je n’ai pas senti/compris/entendu que les coursiers étaient salués comme des héros de la survie sociale. J’ai demandé à certains, et ils n’ont pas non plus cette impression.

Il n’est pas clair que le nombre de commandes via les services de livraison de repas comme Deliveroo et Uber Eats soit en hausse avec les mesures de confinement. On pourrait croire que ce serait le cas, vu que le public ne peut plus aller au restaurant, mais d’un autre côté de nombreux restaurants ont estimé qu’ils ne pouvaient pas être viables en ouvrant que pour les livraisons, et ils ont donc décidé de fermer. Même des chaînes comme Burger King, Quick et Mac Donalds ont décidé de fermer, or c’étaient les restaurants les plus populaires pour les livraisons par Deliveroo et Uber Eats. 

Par ailleurs les gens ont maintenant souvent plus le temps pour cuisiner eux-mêmes (je ne prétends pas qu’ils le fassent pour autant). Je ne connais pas les chiffres réels en termes de commande (augmentation ou diminution), mais je peux affirmer que

– de nombreux restaurants qui préparaient les commandes à livrer ont décidé de fermer. Quand on regarde sur le site de Deliveroo, sont toujours disponibles des traiteurs, des pâtissiers, des sandwicheries davantage que des restaurants.

– les coursiers que j’ai interrogés n’ont pas l’impression que le nombre de commandes ait augmenté, au contraire. Mais cela pourrait aussi être un effet du « free login »

– des coursiers ont décidé d’arrêter de livrer, le temps que passe la crise « Corona ». Seules les plateformes peuvent dire précisément si les commandes ont augmenté ou diminué.

 

Ont-ils obtenu une amélioration de leurs revenus, de leur sécurité et plus de considération de leurs employeurs ? Leur santé est-elle bien protégée dans les circonstances de l’épidémie ?

Les coursiers n’ont obtenu aucune amélioration de leurs revenus.

Bien au contraire, en ce qui concerne Deiveroo, la société a introduit récemment par un test à Liège et Charleroi un nouveau système, le « free login » qui permet à tout coursier de se connecter à tout moment, sans devoir (comme c’était le cas jusqu’ici) s’inscrire à l’avance pour un créneau horaire de travail. Cela peut paraître une simplification sympathique, mais le résultat est qu’il n’y a dès lors plus aucune régulation du nombre de coursiers actifs à chaque moment de la journée. Comme les coursiers sont payés à la course et pas à l’heure de disponibilité, s’il y a trop de coursiers connectés par rapport au nombre de commandes, cela signifie que les commandes (et donc le revenu disponible) est simplement réparti sur un nombre plus grand de coursiers. Déjà de nombreux coursiers se plaignaient d’attendre parfois longtemps entre les commandes (le temps d’attente, que ce soit entre les commandes et dans les restaurants n’est donc pas payé), et tout indique qu’avec le « free login », c’est pire.

Il faut craindre que le « free login » soit un nouveau pas dans la direction d’une sorte de « marché permanent de l »offre et de la demande de livraison de course ». Quand il y a trop peu de coursiers par rapport aux commandes, Deliveroo envoie des messages les incitant à se connecter (en disant qu’il y a bcp de commandes à livrer, et donc de l’argent à se faire).

A Liège et à Strasbourg des coursiers ont mené des actions (du 6 au +-12 mars) contre ce nouveau système. Deliveroo a refusé de leur parler et a réprimé les actions de grève (avec agents provocateurs, vigiles pour « protéger » les restaurants, désinformation et intimidation des autres coursiers, etc.).

Il n’y a aucune prime supplémentaire liée aux circonstances de la crise « Coronavirus ».

Les coursiers se sentent vulnérables. Et le fait qu’ils attendent de longues minutes dehors les (rares) commandes qu’on leur propose ne les met pas dans de bonnes conditions pour résister aux maladies.

Deliveroo a mis en place un protocole de livraison « sans contact », dans lequel le coursier doit laisser la commande sur le pas de la porte du client. Mais les coursiers n’ont reçu aucun équipement sanitaire particulier (ni masque, ni gants, etc.) et aucune gratification supplémentaire. Au contraire, la livraison « sans contact » empêche le paiement de pourboires de la main à la main, ce qui était évidemment la forme la plus prisée de « petit plus » pour les coursiers.[1] 

Il faut noter que Deliveroo a mis en place un « fonds de secours pour les livreurs deliveroo touchés par le coronavirus ».[2] Mais le gros problème c’est que ce fonds et surtout les critères d’attribution sont totalement opaques.  

Un livreur m’a cité un cas : un collègue livreur a été contaminé par le Coronavirus. Il a reçu 115€ du fonds Deliveroo, ce qui représente moins que ce qu’il gagne habituellement sur un week-end de travail (il ne travaille que le week-end). Or il va vraisemblablement être immobilisé plusieurs semaines.  Il ne sait pas si ce paiement de 115€ est un « one shot » ou s’il sera payé toutes les semaines (ce qui l’étonnerait).

En outre le système mis en place par les plateformes favorise les chipotages et beaucoup de livreurs prestent sous le nom d’autres personnes.Ce qui peut se passer, en cas de maladie du livreur, dans une telle situation n’est pas du tout clair (comment pourrait-il être indemnisé alors qu’il prestait de manière cachée ?).

 

Le secteur va sans doute augmenter ses profits. Quelles mesures le politique devrait-il prendre ?  

Je ne suis pas sûr que le secteur va augmenter ses profits, il faudrait le leur demander. A noter que le secteur était semble-t-il déficitaire (les plateformes sont peu loquaces sur ce point).

Quelles mesures le politique doit-il prendre ?

_ supprimer la « loi de Croo/volet économie collaborative ». 80% des coursiers travaillent dans ce régime (appelé P2P par Deliveroo et Uber Eats), qui permet de percevoir jusqu’à 6340 € (montant 2020) par an pour du travail de plateforme, sans impôt ni cotisations sociales. Le problème c’est que ce n’est pas juridiquement considéré comme du travail, que le droit du travail ne s’applique pas et que ces prestations ne donnent lieu à aucune prestation de sécurité Si on fait du « P2P » à côté d’un autre boulot avec un statut, ça peut aller, mais si on n’a de revenus que par ce système, on n’a aucun statut et donc aucune couverture sociale (même pas en soins de santé !).  Ce système pose des tas de problèmes (fiscaux, sociaux, avec le CPAS, etc.) qui retombent toujours sur le dos des coursiers. Par exemple avec le Coronavirus, il n’y a aucune mesure d’accompagnement pour ceux qui vivent de tels revenus. Il n’y a donc évidemment pas non plus de concept de « salaire garanti » en cas de maladie pour les coursiers; pas non plus pour les coursiers en statut indépendant (+-20% des coursiers).  C’est un gros problème, parce que cela n’incite évidemment pas le coursier qui sentirait des symptômes à s’arrêter.

_ imposer aux plateformes un vrai statut de travailleur pour les coursiers (de préférence le statut de salarié).  En effet, l’auditorat du travail, après une enquête de 2 ans, estime que ni le statut d’indépendant, ni le régime « loi De Croo/P2P » ne sont des manières correctes d’exercer le métier de livreur, et que Deliveroo aurait dû les déclarer comme des salarié L’auditorat a entamé en janvier un procès contre Deliveroo en ce sens. Mais ce procès va durer au moins 2 ans (sans compter un possible appel par Deliveroo). En attendant, la situation des coursiers ne s’améliore pas, au contraire, et cela crée des incertitudes qui pourraient en plus se retourner contre eux.  L’auditorat du travail est le représentant de l’Etat dans la Justice. Pourquoi dès lors le gouvernement ne pourrait-il pas être cohérent avec l’auditorat et imposer un statut social solide et protecteur pour les coursiers ?

_ imposer aux plateformes la concertation sociale avec les coursiers. Les coursiers ont fait de nombreuses actions, déposé à plusieurs reprises des revendications. Les plateformes refusent toute forme de concertation.

_ prévoir une mesure pour les coursiers qui tombent malades et/ou sont impactés dans leur revenu par la crise du Coronavirus.

 

Conclusion : 

Si les livreurs sont reconnus, dans ces moments difficiles, comme d’autant plus utiles à la population, il serait grand temps que la société dans son ensemble (non seulement les plateformes, mais les autorités et l’opinion publique par une pression suffisante) force à ce qu’ils puissent exercer dans un statut correct, qui rémunère tout leur temps de disponibilité, fasse qu’ils exercent dans des conditions de sécurité raisonnables et soient pris en charge en cas de maladie/impact de la crise sur leur revenu.  Aujourd’hui ils sont « de la chair à canon ».

 

Source: Investig’Action

Notes:

[1] https://be-fr.roocommunity.com/2020/03/04/guide-de-securite-deliveroo-face-au-coronavirus-2/ 

https://be-fr.roocommunity.com/2020/03/13/livraisons-sans-contact-durant-lepidemie-covid-19-2/

[2]https://be-fr.roocommunity.com/2020/03/11/fonds-de-secours-pour-les-livreurs-deliveroo-touches-par-le-coronavirus/