Concessions culturelles dans une guerre des classes

Professeur de sociologie aux États-Unis, Michael Schwalbe explique que sur les campus universitaires, des batailles importantes ont été remportées pour l’égalité des races et des sexes. Mais ces victoires restent symboliques tant le vrai pouvoir reste concentré dans les mains d’une élite qui n’entend pas le partager. Il n’est pas question ici d’opposer les luttes sociétales aux luttes sociales. En effet, le combat pour une meilleure répartition du pouvoir et des richesses doit passer par la mobilisation des masses. Or, le racisme constitue un instrument de division utilisé par la classe dominante. Les luttes sociétales ne relèvent donc pas d’enjeux secondaires. Mais comme l’explique Schwalbe, elles ne constituent pas une fin en soi. Nous ne pouvons pas nous contenter de victoires culturelles quand la classe dominante est prête à faire des concessions sur des questions symboliques pour maintenir ses privilèges. (IGA)


Au printemps 2005, je donnais un cours sur les classes sociales aux États-Unis. Vers le mi-semestre, nous discutions de la corrélation entre les salaires des travailleurs (qui ont stagné), la productivité (qui est en hausse) et les bénéfices (qui sont en nette hausse). J’expliquais que cette corrélation était le fruit de stratégies poursuivies intentionnellement par les employeurs capitalistes. Le lendemain, j’ai eu une discussion avant le début du cours avec une élève consciencieuse et attentive qui s’asseyait toujours au premier rang. Elle me dit qu’elle étudiait la sociologie et le commerce à l’université. Je m’attendais à beaucoup de scepticisme de sa part quant à l’analyse que j’avais proposée. Cependant, elle me dit: « Professeur Schwalbe, vous évoquez les mêmes choses que mes professeurs d’administration des affaires, mais vous en parlez d’une manière différente. » Son commentaire m’a rappelé le vieux dicton selon lequel tout capitaliste qui réussit doit savoir ce qu’un marxiste connait de l’origine du profit.

Ce dicton m’est revenu à l’esprit une dizaine d’années plus tard lors d’un dîner avec ma compagne, une de ses collègues, et le mari de celle-ci, qui travaillait dans le monde de la finance. Comme à l’accoutumée, nous avons eu des discussions au sujet de la politique de l’enseignement supérieur en Caroline du Nord. Les trois enseignants universitaires à la table décrivirent ces politiques comme un conflit entre les réactionnaires de droite présents au sein de l’assemblée législative et les professeurs de gauche libérale œuvrant dans les universités. Après avoir écouté patiemment nos propos démodés, le mari de la collègue nous dit, si je me souviens bien : « Je ne pense pas que le combat porte sur l’idéologie ; il s’agit de savoir qui contrôle le flux d’argent dans les campus et le système universitaire de manière générale, et qui va en bénéficier. » Voilà le non-enseignant, la personne étroitement proche du capitalisme, faisant part d’une analyse matérialiste intransigeante ! À l’époque, je ne voulais pas sous-estimer l’importance de l’idéologie ; mais je pense maintenant qu’il avait raison. L’écume idéologique à la surface de la politique de l’enseignement supérieur est en grande partie une distraction.

On ne peut nier qu’il y ait de véritables différences idéologiques entre le personnel libéral de gauche des facultés et les individus de droite de l’assemblée législative. Nul doute que nombre de ces législateurs rejetteraient fermement la politique radicalement égalitaire, anti-impérialiste et démocratique des membres du corps professoral de gauche. Cependant, la plupart des attaques récentes formulées par les législateurs de droite contre la théorie critique de race, les études de genre, les études sur la sexualité et d’autres domaines des sciences humaines par les législateurs de droite consistent surtout à antagoniser la base plutôt qu’à mener des batailles intellectuelles de fond. Le plus frappant quand on demande aux dénonciateurs de décrire exactement ce avec quoi ils sont en désaccord, c’est qu’ils sont incapables de le décrire. En effet, il s’avère qu’ils ne comprennent pas clairement en quoi consiste la théorie critique des races, ou tout autre sujet académique actuel. C’est exactement ce à quoi on pourrait s’attendre si toute cette agitation rhétorique servait effectivement à écarter d’autres questions.

Je ne veux pas insinuer que ce que nous enseignons sur la race, le sexe, la sexualité et les classes sociales est sans importance. Il n’est pas non plus sans importance de résister aux tentatives visant à restreindre notre liberté d’instruire le fond de ces questions, comme nous cherchons à la discerner dans nos disciplines respectives. La diversité et l’inclusion, l’action positive pour surmonter l’oppression historique, traiter tous les membres d’une communauté universitaire avec respect sont également d’une grande importance. Voir les gens s’épanouir, profiter d’une vie agréable et bénéficier d’une justice universelle dépend de nous – en tant que professeurs, membres du personnel et étudiants progressistes et de gauche libérale – et de notre résistance aux forces réactionnaires et anti-égalitaires qui menacent les universités. Quelles que soient les motivations à l’origine de ces menaces, les batailles ont des conséquences réelles et doivent être menées.

En fait, d’une certaine manière, nous avons déjà gagné. La diversité, l’inclusion et l’équité sont incorporées dans la culture universitaire d’aujourd’hui. Respecter autrui est la norme, malgré des préjugés implicites qui persistent. Et tandis que les administrateurs soucieux des relations publiques trébuchent souvent lorsqu’il s’agit de défendre la liberté académique, les professeurs sont souvent laissés seuls pour enseigner le pourquoi du comment. En fait, certaines personnes pourraient dire que c’est parce que le libéralisme[1] a tant conquis les universités que nous sommes devenus des proies faciles pour les législateurs conservateurs qui tentent d’impressionner les gens de leur parti. C’est éprouvant de prendre des coups, mais nous pouvons nous consoler en nous disant que nous avons gagné la bataille pour une culture plus égalitaire.

Cependant, c’est bien là le problème : nos victoires sont en grande partie culturelles. Face à de modestes protestations, les régents, les gestionnaires et les administrateurs ont accepté de retirer les statues racistes du passé, de renommer les bâtiments et d’essayer de recruter davantage d’étudiants et de professeurs appartenant à des groupes issus de la minorité. Certains se sont même empressés d’enlever les pierres dites insultantes du campus. C’est pour une bonne cause bien sûr. Mais même si les dirigeants universitaires sont ravis de donner aux gens le contrôle de leurs pronoms, ils se battront jusqu’au bout avant de renoncer au contrôle du budget, des dépenses, du personnel et des relations avec les bailleurs de fonds extérieurs. C’est-à-dire qu’ils accorderont, lorsqu’ils sont dans l’obligation, des concessions sur des questions symboliques, mais n’abandonneront aucun pouvoir véritable – le pouvoir se rattachant aux ressources économiques.

Ce qui s’est passé dans les universités est à l’image de ce qui s’est passé aux États-Unis d’une manière générale au cours des quarante dernières années. De nombreuses batailles culturelles ont été gagnées. La revendication du racisme anti-noir est désormais clairement inacceptable. Les monuments publics catégorisés racistes ont été démolis. Accaparer les terres des peuples autochtones est rituellement reconnu. Pour le moment, l’avortement est légal. Les gays et les lesbiennes peuvent se marier. Les agences gouvernementales accueillent les personnes qui s’identifient comme transgenres ou non binaires. Certes, ce sont des changements positifs.

Pourtant, au cours de la même période, les inégalités économiques se sont aggravées. La richesse et le pouvoir politique sont devenus plus concentrés, la classe ouvrière a été très divisée, le mouvement ouvrier a été écrasé, les dépenses militaires ont augmenté, la pauvreté a persisté et les propositions pour une santé universelle des soins de santé ont échoué. Malgré des gains sur le plan culturel, nous avons perdu la guerre des classes. En quelque sorte, face à la résistance à changer les règles du jeu capitaliste dans lequel nous sommes pris, on nous a juste laissés redessiner le logo de l’équipe.

Les experts conservateurs disent à haute voix que les universités sont dirigées par des professeurs libéraux. Cette affirmation m’a toujours semblé soit naïve, soit astucieuse. En tout état de cause, il est vrai que les professeurs élaborent des cours et des programmes d’études et décident généralement, avec un minimum de supervision, de ce qu’ils doivent enseigner, étant donné qu’ils ont l’expertise requise dans le domaine. Mais, presque toutes les universités sont des bureaucraties autoritaires avec un pouvoir concentré au sommet. Et ce que l’on trouve au sommet, ans les conseils d’administration et les conseils de régence, ce sont surtout des gens du monde des affaires. Ce sont les personnes qui établissent les priorités institutionnelles, approuvent les budgets, embauchent et licencient les présidents des universités, approuvent les embauches, les promotions et les principales initiatives de programmes. Il est rare de trouver des professeurs – ou même leurs représentants – dans les conseils d’administration, les conseils de régents ou parmi ceux qui « gouvernent ». Dans les salles de réunion où les décisions sont prises, les professeurs libéraux sont présents seulement de manière abstraite.

Les guerres culturelles menées dans le domaine de l’enseignement supérieur trouvent leur reflet dans les questions qui animent les nominations à la Cour suprême. Notre attention est dirigée vers la position des candidats sur l’avortement, les droits des LGBTQ, la possession d’armes à feu, l’action positive ou encore la place de la religion dans la vie publique. Bien que ces questions aient leur importance, l’attention quasi exclusive qui leur est accordée cache ce qui compte pour les acteurs politiques et économiques les plus puissants de la société américaine : la position des candidats sur les questions du droit de la propriété, du droit du travail, du droit des contrats, du droit fiscal et du droit réglementaire. Ce sont ces domaines du droit qui déterminent la répartition des richesses et du pouvoir dans notre pays. Les polémiques sur la théorie critique de la race, les études de genre et autres détournent également le regard sur ce qui devrait être la bataille la plus fondamentale : le contrôle démocratique des universités et des ressources matérielles dont elles sont dépendantes. Éviter cette bataille, en tenir l’idée même bien loin de nos esprits, c’est une façon de nous maintenir résignés à accepter des gestes symboliques sur l’égalité plutôt que de nous pencher sur son enjeu crucial.

 

Source originale: Counter Punch

Traduit de l’anglais par P. Mirmiran pour Investig’Action

Photo: Des statues du général sudiste Robert Lee, considérées comme des symboles racistes, ont été retirées dans plusieurs endroits aux Etats-Unis. Ici en Nouvelle-Orléans en 2017. (Photo Infrogmation of New Orleans – CC)

Note:

[1] Aux États-Unis, les libéraux sont considérés de « gauche » tandis que les conservateurs représent la droite. (NDLR)