Comment NE PAS se faire des amis NI avoir de l’influence

Dans un monde devenu multipolaire, les États-Unis essaient de resserrer les rangs. Sans grand succès. Après avoir prêché dans le désert en Asie et en Amérique, Washington a tenté d’amadouer l’Afrique. Spécialistes des putsch et pratiquement toujours en guerre depuis leur existence, les États-Unis osent même parler de démocratie et de sécurité. Mais leur discours ne trompe plus grand monde dans le reste du globe… (IGA)


Après l’isolationnisme du président Trump et son slogan « America First » [L’Amérique d’abord ou MAGA, acronyme de Make America Great Again, en français : Rendre sa Grandeur à l’Amérique – NdT], son successeur Joe Biden lançait quant à lui « America is Back » [L’Amérique est de Retour – NdT]. Depuis lors, la Maison-Blanche n’a pas ménagé ses efforts pour tenter de se faire des alliés contre la Chine et la Russie, mais avec très peu de résultats parmi les pays du Sud. Lors du sommet initié par les USA afin de convaincre les dirigeants de l’Asie du Sud-Est, l’attente était grande mais celle-ci se changea en « douche froide ».
Pire encore, le « Sommet des Amériques » a mis en évidence la grave perte d’influence des États-Unis sur les pays latinos qu’ils considéraient jusqu’ici comme leur « arrière-cour ».

L’Afrique, continent non-aligné

La dernière initiative stratégique américaine auprès des États d’Afrique subsaharienne (SSA), censée être tellement plus efficace que la politique de Trump envers ceux qu’il appelait les « Shitholes countries » [Littéralement : Pays de Merde – NdT] n’aura quasi rien produit d’autre que de la rhétorique. De même s’agissant du « Cadre économique Indo-Pacifique pour la Prospérité« , cet accord est carrément perçu comme « un hamburger sans viande de bœuf« .

La stratégie de Biden est explicitement de « vouloir contrer les activités nuisibles de la Chine et de la Russie », ainsi que de « révéler et dénoncer les méfaits potentiels » que ces derniers pourraient commettre en Afrique, sans pour autant apporter la moindre preuve de telles menaces.

Ainsi, Biden affirme que « la Chine voit l’Afrique comme un grand terrain de jeu pour défier l’ordre international fondé sur des règles, y faire primer ses propres intérêts économiques et géopolitiques tout en sapant la transparence et l’ouverture ». Par rapport à la Russie, il insiste sur le fait que celle-ci « considère cette région comme un environnement permissif pour les sociétés étatiques et paramilitaires privées qui génèrent de l’instabilité à des fins stratégiques et dans le but de s’enrichir ».

Alors qu’il présentait la stratégie SSA de Biden aux dirigeants d’Afrique du Sud (AS), le secrétaire d’État Antony Blinken déclara : « Notre engagement en faveur d’une collaboration renforcée avec l’Afrique n’est pas une tentative de surpasser qui que ce soit d’autre ». Ensuite il ajouta : « notre objectif n’est pas de vous imposer tel ou tel choix ». Bien que contente du fait que les États-Unis ne forcent apparemment pas l’Afrique à choisir, Naledi Pandor, la ministre sud-africaine des Affaires étrangères a néanmoins rappelé à la délégation menée par Blinken qu’aucun pays africain ne peut être « intimidé ni menacé » dans le genre : « Soit vous êtes avec nous, soit contre nous« . L’hôtesse a également tenu à évoquer devant ses invités le sort du peuple palestinien et la vie sous l’apartheid.

En visite au Rwanda peu de temps avant le discours de Blinken, l’ambassadrice des États-Unis auprès des Nations Unies, Linda Thomas-Greenfield, avait pourtant annoncé sans ambages : « L’Afrique pourrait subir des conséquences au cas où elle se risquerait à poursuivre le commerce de produits sanctionnés par les États-Unis ».

Naledi Pandor a cependant qualifié de « législation offensive » le projet de loi du Congrès américain de « Lutte contre les activités malveillantes de la Russie en Afrique ». Ce projet de loi, ainsi que la loi sur la concurrence stratégique de 2021 et enfin la loi américaine sur l’innovation et la concurrence ont tous été critiqués par les Africains et leurs dirigeants qui les perçoivent comme « une sorte de guerre froide« . Se disant favorable à la diplomatie plutôt qu’à la guerre, N. Pandor a « exhorté les pays africains désireux d’établir ou maintenir des relations avec la Chine et la Russie de ne pas s’en priver, quelle que soit la nature de ces relations ».

La crédibilité des USA mise en doute

La stratégie « SSA » de Biden poursuit quatre objectifs assumés : favoriser l’implantation de sociétés en zones franches, garantir des avantages liés à la démocratie et la sécurité, accélérer la reprise post-pandémie en multipliant les opportunités économiques et enfin, préserver la nature, soutenir l’adaptation au climat et promouvoir une transition énergétique appropriée.

Cosigné par les États-Membres lors du G7 de 2022, le « Partenariat pour l’infrastructure mondiale et l’investissement » [PGII, acronyme anglais de « Partnership for Global Infrastructure & Investment » – NdT] a l’ambition d’y consacrer 600 milliards de dollars. Cet accord auquel la stratégie américaine fait référence, en assurant que le PGII « fera progresser la sécurité nationale des États-Unis« , induit la promesse de la Maison-Blanche d’une participation de 200 milliards de dollars « afin de réaliser des projets révolutionnaires visant à renforcer les économies ».

Enfin, la promesse faite lors du sommet du G7 de Gleneagles en 2005, consistant à doubler l’aide jusqu’en 2010, dont 50 milliards de dollars par an pour l’Afrique, n’a jamais été tenue. L’aide effectivement accordée s’est avérée fort insuffisante, sans aucune transparence ni responsabilité.

Il y a plus d’un demi-siècle, les pays riches avaient promis de consacrer 0,7 % de leur PNB pour alimenter l’aide au développement. Mais depuis longtemps, les États-Unis se classent au tout dernier rang des membres du G7 : par exemple, en 2021 ils n’y ont contribué qu’à hauteur de 0,18 % de leur revenu national. Ainsi, le montant total de l’aide américaine est le plus bas des 27 pays les plus riches du monde.

Cependant, tous les pays riches se situent largement en deçà de leurs promesses de 2009, lorsqu’il s’agissait d’allouer 100 milliards de dollars par an jusqu’en 2020 afin d’aider les pays en développement à faire face au dérèglement climatique. Après l’initiative mort-née du « Build Back Better World » [Reconstruire un Monde Meilleur – NdT], beaucoup d’observateurs se demandent ce que le Congrès finira par approuver, ainsi qu’au sujet de la « SSA« . Notamment parce que, vers la mi-2021, l’administration Biden avait promis d’épauler le combat contre la pandémie de Covid.

Malgré cela, les USA n’ont pas soutenu la demande unanime des pays en développement à l’Organisation Mondiale du Commerce, afin que soit imposée une renonciation temporaire aux brevets sur les vaccins. Le compromis adopté par l’OMC en juin 2022 peut être qualifié de tout bonnement « honteux« .

L’approvisionnement des besoins pharmaceutiques liés au Covid en provenance de Chine et de Russie a été décrié comme une « diplomatie vaccinale« . Les sanctions contre la Russie ont interrompu la livraison contractuelle de 110 millions de doses de son vaccin. Bien entendu, cela compromet les efforts de l’UNICEF pour pratiquer la vaccination dans de nombreux pays, dont la Zambie, l’Ouganda, la Somalie et le Nigeria. Avec moins de 44 doses de vaccin pour 100 personnes – pas même un tiers de la moyenne mondiale, qui est d’environ 158 doses pour 100 personnes – et moins d’un quart de la moyenne américaine (183 doses), l’Afrique compte encore et de loin, le taux de vaccination Covid-19 le plus bas qui soit à la mi-août 2022.

Le document de stratégie « SSA » met aussi en évidence le partenariat entre les États-Unis et l’Afrique en matière de VIH-SIDA. Mais il ne dit rien sur le fait que Big Pharma a lancé une menace de sanctions américaines contre l’Afrique du Sud, celle-ci ayant osé produire des médicaments génériques destinés à traiter le VIH-SIDA. À l’époque, les États-Unis n’ont fait machine arrière qu’après une indignation mondiale et tandis que Nelson Mandela tenait bon.

L’Occident continue d’exploiter l’Afrique

La « SSA » de Biden promet de « s’engager avec ses partenaires africains pour dévoiler et exposer les risques d’activités malveillantes de la Chine et de la Russie en Afrique » conformément à la stratégie de défense nationale américaine 2022. Mais elle feint d’ignorer les raisons pour lesquelles l’Afrique reste pauvre. Car malgré que l’Afrique possède environ 30 % des réserves minérales connues du monde et 60 % de ses terres arables, 33 des 54 nations qui la composent sont toujours considérées comme les pays les plus sous-développés. Le rapport sur le nouveau colonialisme révèle que ce sont surtout les britanniques qui contrôlent les principales ressources minières de l’Afrique, avec 101 entreprises pour la plupart britanniques, cotées à la Bourse de Londres et pratiquant l’extraction de minerais dans 37 pays d’Afrique subsaharienne. Ensemble, leur chiffre d’affaire dépasse les mille milliards de dollars, tandis que 192 milliards de dollars sont annuellement ponctionnés du continent africain via des transferts de bénéfices nets d’impôts et donc, évasion fiscale massive.

Quant à la France, [et « grâce » au franc CFA de plus en plus fortement contesté – NdT], elle conserve toujours la main-mise sur les systèmes monétaires de ses anciennes colonies, les contraignant à déposer leurs réserves de change auprès du Trésor français. Les Français n’ont jamais hésité non plus à renverser des gouvernements perçus comme « inamicaux » au moyen de coups d’État militaires. Récemment, les États-Unis ont réaffirmé leur soutien technologique à la France en matière de renseignement, surveillance électronique et contrôle répressif des Africains, en assurant la fourniture de matériel « high tech » dont des drones et des relais satellitaires.

Alors que les anciennes puissances coloniales poursuivent effrontément la domination et l’exploitation de l’Afrique subsaharienne, les politiques imposées par les « donateurs » [guillemets ajoutés – NdT] que sont le FMI (Fonds Monétaire International), la banque mondiale et les banques multilatérales de développement prennent toutes grand soin de perpétuer son sous-développement structurel et ainsi son appauvrissement constant. Vidéo Youtube (15 min)

Autrefois exportatrice de denrées alimentaires, à présent l’Afrique en importe énormément. L’infâme « Consensus de Washington » dont l’application est devenue systématique depuis les années 1980, a eu notamment pour effet d’aggraver l’insécurité alimentaire. L’Afrique subsaharienne s’est également désindustrialisée, la rendant ainsi d’autant plus dépendante des ressources étrangères et subséquemment, très vulnérable à la volatilité des fluctuations boursières par rapport aux matières premières.

Faire fi du passé ?

Nombreux sont les Africains qui ont souffert du colonialisme, du racisme, de l’apartheid et d’autres oppressions dont par-dessus tout, l’esclavage. Le panafricanisme a beaucoup contribué au mouvement des non-alignés à l’époque de la guerre froide. Julius Nyerere déclara en 1965 :
« Nous ne permettrons pas à nos amis de choisir nos ennemis« . Un demi-siècle plus tard, Mandela rappelait aux Occidentaux de ne pas présumer que « Vos ennemis devraient être nos ennemis« .
Les Africains parmi les plus âgés se souviennent également du soutien dont l’ex-URSS et la Chine firent preuve dans leurs luttes passées, cependant que la majeure partie de l’Occident « restait du mauvais côté de l’Histoire ».

Ainsi et à juste titre, les Africains se méfient de ces nouveaux « Grecs porteurs de cadeaux » et de leurs promesses. Alors que la plupart d’entre-eux ne veulent pas d’une nouvelle guerre froide, beaucoup perçoivent plutôt la Chine et la Russie comme de bons partenaires potentiels. C’est donc sans surprise que 25 des 54 États africains n’ont pas soutenu la résolution de l’Assemblée générale de l’ONU en mars 2022, refusant de condamner l’invasion russe de l’Ukraine…

 

Source originale: Le blog de Jomo Kwame Sundaram

Traduit de l’anglais par M. Regnier pour Investig’Action