Comment le Sri Lanka a dérapé sur une flaque de pétrole russe

Étrangler les petits pays du Sud et leurs populations, une manière pour Washington de combattre la Russie et la Chine? Le Sri Lanka semble en faire les frais. Traversée par une grave crise économique et politique, l’île de l’Océan indien est à court de carburant. Mais s’approvisionner auprès de la Russie, partenaire de longue date, n’est pas chose facile. Explications. (IGA)


Dans l’une de ses dernières actions en tant que chef d’État, le président sortant* du Sri Lanka* Gotabaya Rajapaksa a pris une mesure longtemps repoussée. Il s’est entretenu par téléphone avec son homologue russe, le président Vladimir Poutine, pour demander des fournitures de carburant à crédit dont le pays a désespérément besoin. Selon un message publié sur son compte Twitter le 6 juillet, il a déclaré avoir « demandé une offre de crédit pour importer du carburant à #lka afin de surmonter les défis économiques actuels ».

Une crise du carburant de cette ampleur n’a jamais été vécue auparavant au Sri Lanka. Certains sont morts en attendant pendant des jours dans des files d’attente de plusieurs kilomètres. En cette période d’extrême nécessité, le fait que le gouvernement hésite à demander de l’aide à la Russie est une énigme qui invite à la spéculation. Les deux États entretiennent des relations diplomatiques cordiales et la Fédération de Russie, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, apporte un soutien vital au Sri Lanka dans les enceintes internationales. Dans ces circonstances, l’achat de carburant à bas prix en Russie ne doit pas être interprété comme une rebuffade envers les amis occidentaux du Sri Lanka.  Le Sri Lanka prétend suivre une politique étrangère neutre, se décrivant comme « ami de tous et ennemi de personne ». On peut supposer que cette neutralité est la base sur laquelle le Sri Lanka, ainsi que l’Inde, le Pakistan et des dizaines d’autres pays, se sont abstenus de voter les deux résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies condamnant les opérations militaires de la Russie en Ukraine.

La déclaration du Kremlin sur l’appel téléphonique initié par la partie sri-lankaise a attiré l’attention sur les relations de longue date entre les deux États. « Dans le contexte du 65e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre les deux pays, célébré cette année, la disposition mutuelle à poursuivre le développement progressif des liens traditionnellement amicaux entre la Russie et le Sri Lanka a été confirmée », indique le communiqué. Bien que le sujet des fournitures de carburant n’ait pas été spécifiquement mentionné, le communiqué russe indique que « les présidents ont discuté des questions actuelles de commerce bilatéral et de coopération économique, en particulier dans les domaines de l’énergie, de l’agriculture et des transports. »

Prendre parti

Le récit des médias mainstream occidentaux diabolisant la Russie a éclipsé le fait qu’une grande partie de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique latine a préféré ne pas prendre parti dans la guerre par procuration entre les États-Unis et la Russie en Ukraine. « La communauté internationale évite de prendre parti entre les États-Unis et la Russie », explique l’analyste politique et ancien diplomate indien M K Bhadrakumar. « Pas un seul pays du continent africain et des régions d’Asie occidentale, d’Asie centrale, d’Asie du Sud et du Sud-Est n’a imposé de sanctions à la Russie. »

Qu’est-ce qui empêche de frapper à la porte d’un pays ami qui possède précisément les exportations dont le Sri Lanka a besoin ? Le message d’autres interlocuteurs comme l’ancien président Maithripala Sisirsena, qui a reçu une réponse à sa lettre à Poutine, ainsi que les remarques de l’ambassadeur russe, ont montré qu’il n’y a aucun obstacle de leur côté si les mesures nécessaires sont prises.

Mais le malaise concernant les relations avec la Russie est tel que le ministre de l’Energie, Kanchana Wijesekera, est revenu sur sa déclaration aux médias internationaux, fin mai. Il avait d’abord déclaré que le Sri Lanka avait acheté une cargaison de pétrole brut russe. Selon l’agence Reuters : « Le lot de 90 000 tonnes a été commandé par l’intermédiaire de la société Coral Energy, basée à Dubaï, a déclaré Wijesekera, ajoutant que le paiement faciliterait le redémarrage de l’unique raffinerie du pays, fermée depuis le 25 mars. » Deux semaines plus tard, le ministre déclarait au Sunday Times que la cargaison ne provenait « pas d’une société russe » mais « d’une société basée à Dubaï, Coral Energy. » Puis le lendemain, le Premier ministre Ranil Wickremesinghe a déclaré dans une interview à la chaîne indienne WION que « nous avons bien acheté une cargaison à la Russie. » Selon divers rapports, les sanctions de l’UE empêchant les grandes entreprises de commercer avec les producteurs de pétrole russes, les petits négociants profitent de l’occasion pour expédier du pétrole russe acheté à des prix très réduits. Le Sri Lanka sera-t-il à la hauteur de la tâche consistant à adopter une approche diplomatique calibrée pour résoudre la crise du carburant, dans ce contexte international tendu ?

Ce n’est un secret pour personne que les puissances occidentales exercent leur influence considérable pour amener les petits États à se conformer à leurs politiques, dans le but de contenir leurs rivaux. Mais l’Inde, membre de la Quadrilatérale, achète ouvertement du pétrole à la Russie, tandis que l’UE elle-même continue à dépendre fortement de l’énergie russe, même si elle cherche à réduire cette dépendance.

Fondements géopolitiques

Certains représentants d’un groupe « indépendant » de partis politiques affiliés au gouvernement, dont le Front démocratique de gauche, le Parti communiste du Sri Lanka et le Front national de la liberté, ont dénoncé la réticence du gouvernement à négocier avec la Russie. Ils affirment que cet échec est dû à la crainte de mettre en colère les États-Unis et l’UE. Lors d’un point de presse conjoint du groupe, diffusé à la télévision nationale, le porte-parole du National Freedom Front, Mohamed Muzzamil, a affirmé que le gouvernement était devenu la proie de la « stratégie indo-pacifique » des États-Unis. Ironiquement, un éditorial du Washington Post sur le Sri Lanka, qui mettait à nu les fondements géopolitiques de l’aide US au Sri Lanka, a donné du crédit à cette critique. Comme cité dans le Sunday Times du 10 juillet, l’article intitulé « Souffrance au Sri Lanka : Les États-Unis doivent aider à contenir une crise de la dette qui pourrait se propager dans le monde entier », exprimait la crainte que le président Poutine « puisse utiliser la douleur du Sri Lanka pour étendre l’influence russe sur la région indo-pacifique ». Arguant que les États-Unis devraient utiliser leur pouvoir en tant que principal actionnaire du FMI pour aider les pays à restructurer leurs dettes, l’article poursuit : « Le Sri Lanka offre à l’administration Biden l’occasion de mettre sur pied un sauvetage en collaboration avec les autres membres du dialogue quadrilatéral sur la sécurité – l’Inde, le Japon et l’Australie. Cela pourrait à la fois atténuer les souffrances et montrer à l’ensemble de la région indo-pacifique qu’il est payant de traiter avec les États-Unis plutôt qu’avec la Chine ou la Russie. »

Lors d’une rencontre avec les médias à Colombo – le lendemain de l’appel téléphonique de Rajapaksa à Poutine – l’ambassadrice US, Julie Chung, aurait déclaré que les États-Unis n’ont pas de sanctions contre les pays tiers qui importent du pétrole russe. Elle a toutefois noté que des sanctions étaient appliquées aux banques, à la logistique, aux transports et au financement russes. Comme nous le savons, ces dernières se traduisent par des problèmes pour les pays tiers qui souhaitent commercer avec la Russie lorsqu’il s’agit d’effectuer des paiements, même s’ils ne font l’objet d’aucune sanction directe. Le résultat final est donc que les pays tiers sont punis par les sanctions US-UE. Bhadrakumar, citant un rapport de la CNUCED, a attiré l’attention sur les conséquences mondiales alarmantes du blocage des canaux bancaires pour le commerce avec la Russie. Les pays les plus durement touchés sont les pays les moins avancés, notamment en Afrique, qui dépendent fortement de la Russie pour le blé, a-t-il observé.

L’envoyé américain avait déclaré que « le Sri Lanka doit également garder à l’esprit le fait que le président Poutine a lancé une attaque brutale, non provoquée et injustifiée contre un pays souverain – l’Ukraine. » Cependant, de nombreux analystes, y compris occidentaux, ont montré que les causes du conflit Russie-Ukraine sont plus profondes que ce que le récit occidental voudrait nous faire croire. John Mearsheimer, professeur émérite de sciences politiques et codirecteur du programme de politique de sécurité internationale à l’université de Chicago, a notamment affirmé que « l’Occident, en particulier les États-Unis, est le principal responsable de ce désastre« . 

Le gouvernement du Sri Lanka est désormais à la merci du FMI, contrôlé par les États-Unis, pour le sauver de la catastrophe économique. Mais est-il en outre amené à souffrir de son incapacité à adopter une position de principe dans ses relations extérieures ? Par exemple, quelle image du pays offre le ministre de l’Energie lorsqu’il annonce la décision de lever l’embargo sur Qatar Charity au moment où il se rend dans la pétromonarchie pour chercher du carburant?

L’ancien ambassadeur en Russie Saman Weerasinghe n’a pas mâché ses mots sur la politique étrangère du Sri Lanka. Lors d’un événement télévisé organisé le mois dernier par la Sri Lanka-Russia Friendship Society, auquel assistait l’ambassadeur russe Yury Materiy, Weerasinghe a déploré que les 800 millions de dollars offerts par la Russie pour l’aide aux projets n’aient pas été utilisés pendant son mandat. Il a déploré l’incident au cours duquel un vol Aeroflot a été retenu au Sri Lanka, demandant pourquoi des excuses n’avaient pas été présentées au niveau diplomatique. Le problème est que la politique étrangère du Sri Lanka est formulée dans un « autre pays », a-t-il affirmé, contrairement aux politiques étrangères d’autres pays, qui sont formulées dans le pays même. Il s’agit là d’une accusation accablante, qui n’est pas liée à une quelconque crise mondiale. Compte tenu de l’instabilité politique actuelle du pays, sur fond de lutte épique pour le pouvoir qui se déroule à l’échelle mondiale, les événements qui se dérouleront au Sri Lanka, pays stratégiquement situé, seront suivis de près dans les mois à venir.

 

* L’article a été rédigé avant que le président ne présente sa démission.

 

Source originale: Factum

Traduit de l’anglais par GL pour Investig’Action