Comment la défaite de l’Allemagne par les Soviétiques a empêché un projet Manhattan nazi

Les commémorations des attaques contre Hiroshima et Nagasaki sont souvent l’occasion de rappeler que l’usage des bombes nucléaires n’était pas nécessaire aux États-Unis pour mettre fin à la guerre. Dans cet article, Dennis Riches explore une autre facette de ce tragique événement. Se basant sur le travail des historiens Jacques Pauwels et Christopher Simpson, il imagine comment l’Allemagne d’Hitler aurait pu développer son propre arsenal nucléaire si elle n’avait pas été stoppée par l’Armée rouge. Il est ainsi utile de rappeler le rôle de l’Union soviétique durant la Deuxième Guerre mondiale à l’heure où la propagande occidentale tend à l’effacer des manuels… (IGA)


 

« Notre histoire est imprévisible ». Adage russe

Les journées chaudes, étouffantes, du début du mois d’août nous atteignent au Japon et, les pensées de tous ceux qui se soucient de l’histoire se tournent vers la commémoration annuelle des attaques des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki des 6 et 9 août 1945. La chaleur d’août au Japon me fait toujours penser à la chaleur inimaginable qu’ont dû subir les victimes de ces deux jours tristement célèbres.

A ce moment de l’année, il est aisé de trouver parmi les excellents articles qui abondent, un bon nombre qui expliquent pourquoi les bombes atomiques n’étaient pas nécessaires et n’ont pas « mis fin à la guerre » comme tant d’experts Etats-Uniens aiment à le formuler. L’ouvrage de Gar Alperovitz est peut-être le meilleur sur ce sujet  [1]. Plutôt que de reparcourir ce terrain familier, je vais dans cet essai me lancer dans un exercice suggérant comment les armes nucléaires auraient pu être utilisées si la Deuxième Guerre mondiale s’était déroulée un peu différemment. Pour ce faire, je me référerai d’abord aux ouvrages de deux historiens, Les mythes de l’histoire moderne de Jacques Pauwels [2] et  The Splendid Blond Beast: Money, Law and Genocide in the Twentieth Century de Christopher Simpson [3]. Le premier livre n’est pas disponible en traduction anglaise mais l’auteur a abordé les même thèmes en anglais dans  Big Business and Hitler[4] ainsi que dans ses articles dans The Greanville Post et ailleurs [5].

Les deux écrivains renversent l’historiographie conventionnelle de la « guerre de Trente ans » du XXe siècle (1914-1945, en fait 31 ans) en mettant l’accent
sur ce que le comédien George Carlin a exprimé si succinctement en disant « L’Allemagne a perdu la deuxième guerre mondiale ; le fascisme l’a gagnée ». Pauwels illustre ceci en parcourant les mythes largement admis pendant les 240 dernières années de l’Histoire.

Il débute avec les mythes de la Révolution française, puis poursuit à travers d’autres mythes jusqu’à la période actuelle : l’ascension de Napoléon, la restauration de la monarchie française, la menace posée par le marxisme en 1848 (publication du Manifeste du parti communiste), la deuxième révolution française de 1848, suivie par le second empire napoléonien (1851-1870), la Commune de Paris en 1870, l’ascension de la démocratie bourgeoise nationaliste et des empires rivaux, culminant dans la Grande Guerre de 1914-1918, la révolution bolchevique de 1917, le nouvel ordre mondial instauré par le Traité de Versailles, la République de Weimar, la Deuxième guerre mondiale et, finalement, la Guerre froide.

 Tout au long de ce long arc de l’histoire, il y eut un thème commun. A chaque fois que le capitalisme était en crise et que la classe bourgeoise était menacée par l’essor de la solidarité prolétaire internationale, la guerre fut toujours le premier choix. Il était fait avec beaucoup de réticences et une consternation solennelle concernant les sacrifices qui seraient demandés aux citoyens mais il l’emportait toujours sur la perspective d’une révolution socialiste. Pauwels résume ainsi dans son avant-dernier chapitre :

La Guerre froide est née dans l’enfer d’Hiroshima et de Nagasaki. Pour l’impérialisme états-unien, la Deuxième Guerre mondiale était officiellement une guerre contre  l’Allemagne nazie et le fascisme en général et, en réalité, une guerre contre un rival impérialiste dont l’anti-soviétisme était cependant partagé ; et c’était une guerre aux côtés de l’Union soviétique, une nation officiellement alliée aux impérialistes mais anti-impérialiste. La Guerre froide a révélé ce qu’il en était, en ce sens que l’adversaire réel de l’impérialisme états-unien et de l’impérialisme en général s’est manifesté : l’Union soviétique anti-fasciste, anti-capitaliste et anti-impérialiste. Dans ce conflit, les Etats-Unis se sont assurés qu’ils avaient à leurs côtés le « juste allié », un Etat allemand « depuis peu démocratique », mis en évidence dans les territoires germaniques occidentaux et gouvernés par  une équipe de personnalités profondément conservatrices, y compris de nombreux anciens nazis dont les leaders américains partageaient la même idéologie pro-capitaliste et anti-soviétique.[6]

Christopher Simpson traite à peu près des mêmes questions mais détaille comment la bureaucratie du Département d’Etat américain, agissant toujours en faveur des intérêts  des banques et des compagnies américaines, a résisté à l’arrêt de la coopération économique avec l’Allemagne nazie dans les années 1930, même longtemps après que ses atrocités furent devenues apparentes. Malgré la présence dans la Maison Blanche du progressiste social Roosevelt, les hauts dirigeants du Département d’Etat ont fait en sorte que le pétrole Etats-unien  continue à couler en Allemagne et que les firmes américaines (Texaco, IBM, Ford et GM et les autres) continuent à tirer profit de la construction de la machine de guerre allemande. L’Allemagne n’aurait pas pu gagner la guerre si de telles compagnies avaient été obligées de mettre fin à leurs affaires avec l’Allemagne.

On n’aurait pu rien faire concernant les crimes atroces de l’Allemagne contre l’humanité, prétendirent ces bureaucrates, parce que ces crimes n’étaient pas du ressort des lois de guerre et étaient « légaux » simplement parce que légalisés par le régime nazi. Les usines américaines en Allemagne échappèrent aux raids aériens pendant la guerre et, alors que la fin de la guerre s’approchait, le Département d’Etat cherchaient des façons de réhabiliter les individus et les entreprises qui avaient financé l’ascension d’Hitler et collaboré aux atrocités nazies. Très peu d’entre eux furent mis en accusation dans les procès de Nuremberg. Comme le dit Simpson :

Le Département d’Etat américain et ses alliés orchestrèrent un effort pour protéger et reconstruire l’économie allemande aussi vite que possible en tant que rempart économique, politique et, éventuellement militaire, contre de nouvelles révolutions en Europe, même si bon nombre de chefs d’entreprises et de dirigeants administratifs de la finance  et de l’industrie allemandes qu’ils protégeaient avaient contribué aux crimes d’Hitler. De nombreux critiques, dont le Secrétaire américain au Trésor  ne fut pas le moindre, accusèrent cette faction du Département d’Etat d’anti-sémitisme, bloquant le sauvetage des réfugiés juifs, cherchant à se concilier Hitler, protégeant des criminels nazis à l’issue de la guerre… Cette stratégie vis-à-vis de l’Allemagne entraîna de substantiels coûts économiques pour les Etats-Unis, sans compter le coût humain de l’Holocauste.
Un de ces coûts fut la rapide escalade d’une compétition militaire excessivement  coûteuse et dangereuse avec l’URSS qui, pendant presque un demi-siècle, menaça à plusieurs reprises de mener à une guerre nucléaire. Les similarités entre le génocide arménien et l’Holocauste suggèrent que le « problème nazi » dans l’Allemagne d’après-guerre n’est que partiellement imputable aux pressions de la guerre froide. Tout au long du vingtième siècle, indépendamment de l’atmosphère prévalant dans les relations Est-Ouest, les Etats les plus puissants ne se sont souciés du génocide que dans la mesure où il a affecté leur propre stabilité et leurs intérêts à court terme. Presque sans exception, ils ont traité les conséquences du génocide en premier lieu comme un moyen d’accroître leur pouvoir et de préserver leur licence d’imposer leur version de l’ordre, sans tenir compte du prix à payer en termes de justice élémentaire. [7]

Les chapitres de Pauwels relatifs à la Deuxième Guerre mondiale démontrent à quel point l’historiographie occidentale a minimisé le rôle décisif de l’Union soviétique dans la défaite de l’Allemagne. Les personnes ayant grandi à l’Ouest, soumises au régime régulier des films de guerre hollywoodiens, croient que c’est le débarquement en Normandie, survenu tardivement dans la guerre, qui a causé la défaite de l’Allemagne. Pauwels affirme que le commencement de la fin décisif pour l’Allemagne a eu lieu dès décembre 1941,  quand l’armée allemande a été stoppée aux portes de Moscou. L’Allemagne dépendait d’une attaque éclair (blitzkrieg) comme en Europe de l’Ouest. Elle devait vaincre rapidement parce qu’elle ne disposait pas d’assez de carburant et d’autres ressources pour tenir le coup lors d’une guerre prolongée.

Staline le savait et eut recours à une stratégie de défense en profondeur qui attira les forces allemandes plus avant en territoire ennemi. Ce qui paraissait aux yeux des Allemands une victoire facile pendant l’été 1941 – alors qu’ils avançaient rapidement dans un territoire mal défendu – tourna au désastre lorsqu’ils rencontrèrent des défenses plus fortes plus avant au coeur de l’Union soviétique. Les Soviétiques, bien sûr, payèrent le prix fort leur victoire à Stalingrad en février 1943, après quoi ils commencèrent à avancer vers Berlin. Dans The Untold History of the United States, Peter Kuznick et Oliver Stone notent :

Jusqu’au débarquement en Normandie en 1944, les forces soviétiques se heurtaient régulièrement à plus de deux cents divisions ennemies tandis que les Américains et les Britanniques ensemble étaient rarement confrontés à plus de dix. Churchill reconnaissait que c’était « l’armée russe qui arrachait les tripes de la machine militaire allemande ». L’Allemagne perdit plus de six millions d’hommes sur le front de l’Est et approximativement un million sur de front de l’Ouest et en Méditerranée.[8]

Pauwels écrit que si l’armée allemande l’avait emporté en Russie, elle serait devenue une puissance hégémonique invincible, s’étendant d’Amsterdam à Vladivostok. D’un côté, c’est peut-être une idée fantaisiste que d’évoquer cette conquête allemande de l’Eurasie, car il n’est pas réaliste de penser que l’Allemagne aurait pu dominer la population russe à long terme. L’Allemagne a échoué parce qu’elle devait échouer. Au mieux, elle aurait réussi en Russie de la même manière que les Américains ont réussi en Afghanistan entre 2001 et 2021.

L’Allemagne aurait dû faire face à une insurrection prolongée et coûteuse. La Russie  ne pouvait pas être comparée à l’Ouest américain de 1870. Ce n’était pas un territoire qui pouvait être facilement occupé et colonisé. Elle n’était pas habitée par une population diversifiée de seulement quelques millions de personnes répartie en plusieurs nations indigènes. C’était une nation de presque 200 millions de citoyens (trois fois la population allemande de l’époque), dont la plupart s’étaient formé une identité en tant que citoyens de l’Empire russe, puis de l’Union soviétique.  C’était une folie de penser qu’elle pourrait être aisément nettoyée pour fournir un « espace de vie » à la race germanique. D’autre part, si quelqu’un d’autre que Staline avait été au pouvoir, si l’Union soviétique avait été affaiblie de l’intérieur par ceux qui voulaient demander la paix et ouvrir le pays à l’exploitation capitaliste, les républiques soviétiques auraient pu devenir toutes vassales ou Etats clients sous contrôle allemand, comme la Corée du Sud et le Japon actuellement, vivant avec des bases militaires Etats-Uniennes sur leur sol et à l’intérieur de l’ »ordre international basé sur des règles » des Etats-Unis.

Si l’armée allemande  n’avait pas été déroutée de Moscou en décembre 1941 (au moment de l’attaque de Pearl Harbor quand les Etats-Unis venaient de déclarer la guerre au Japon[9]), la blitzkrieg allemande aurait pu avoir un bon ancrage en Russie, de la même manière qu’en France et dans d’autres pays en Europe, et elle aurait donc eu accès au pétrole, à la nourriture et aux autres ressources dans lesquelles puiser et il serait devenu impossible aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne de la vaincre.

Ces puissances impériales rivales auraient pu essayer d’obtenir des conditions de paix à cette époque, compte tenu qu’ils avaient en commun avec l’Allemagne le but de détruire tout modèle réussi d’une révolution socialiste. Une fois ce but atteint, peut-être les puissances impériales rivales seraient-elles parvenues à une entente pour se répartir le monde entre elles. Il est concevable que l’Allemagne aurait laissé les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et le Japon résoudre leur conflit avant de décider quoi faire vis-à-vis du vainqueur de cette guerre du Pacifique.

 Il ne serait pas correct de considérer que les ennemis de l’Allemagne auraient eu à ce point quelque motif que ce soit de stopper l’Holocauste, parce qu’il n’a jamais été un facteur significatif pendant la guerre alors qu’il était en train de se produire. Comme Simpson l’a expliqué dans l’ouvrage cité ci-dessus, les réfugiés juifs n’étaient pas les bienvenus dans les pays des Alliés et les lignes ferroviaires vers les camps de concentration n’ont jamais été prises pour cibles en vue d’être détruites, pas plus que les usines en Allemagne, propriétés de firmes américaines.

On peut risquer certaines considérations au sujet des armes nucléaires dans l’hypothèse où l’Allemagne aurait pris le contrôle sur l’Eurasie. Si les Etats-Unis avaient lancé une bombe nucléaire sur Berlin afin de vaincre un empire germanique qui aurait eu le contrôle de toute l’Eurasie ? Si l’Allemagne avait occupé la Russie dès le début de 1942 au moment où les Etats-Unis lançaient le Projet Manhattan, l’Allemagne se serait-elle embarquée  dans un projet concurrentiel de bombe atomique ? Elle aurait disposé de vastes réserves d’uranium et d’un lebensraum (espace de vie) dans les montagnes de l’Oural où elle pouvait réaliser le projet en paix et en secret, comme les Etats-Unis dans l’Etat de Washington, au Tennessee, aux Chutes du Niagara et dans d’autres sites.

L’Allemagne aurait pu développer quelques bombes atomiques en 1945 de la même façon que les Etats-Unis les avaient développées à ce moment-là, sans parler des énormes arsenaux de milliers de têtes nucléaires qui existaient en 1960.
Les officiels états-uniens à l’époque et les historiens depuis lors ont toujours dit que le Projet Manhattan était une course pour construire une bombe atomique avant les Allemands. Albert Einstein et Leo Szilard ont écrit leur célèbre lettre au Président Roosevelt en 1939 pour l’avertir du danger. Pour les Japonais, il leur était impossible de construire une bombe sans accès à l’uranium à une époque où ils étaient en train de perdre la guerre et vivaient sous de violents bombardements. La lettre d’Einstein ne faisait aucune mention du Japon. 

Les historiens ont jeté un doute sur le point de savoir si l’Allemagne  aurait pu réussir à réaliser une bombe atomique au cours des années 1939-45, tandis qu’elle était en guerre. Il est aussi probable qu’en 1942, alors que l’Allemagne était sur la défensive, les officiels états-uniens savaient que la bombe était hors de portée de l’Allemagne. Celle-ci avait accès à de l’uranium et possédait une expertise scientifique suffisante, mais elle essuyait de lourdes pertes après avoir été repoussée à Moscou et défaite à Stalingrad en février 1943. Elle n’aurait pas pu bâtir le genre d’équipements massifs comme ceux que les Etats-Unis avaient bâti à Hanford, Washington et Oakridge au Tennessee, spécialement ces derniers qui nécessitaient d’énormes quantités d’électricité. Les Etats-Unis savaient que de tels équipements étaient nécessaires et, s’ils étaient apparus en Allemagne, les alliés les auraient détruits, comme cela a été le cas avec un équipement hydrique lourd en Norvège occupée par les Allemands.

Un article publié par l’American National Museum of Nuclear Science & History couvre le projet allemand de bombe atomique, décrivant ce qu’avaient révélé les scientifiques travaillant sur celui-ci. A la fin de la guerre, ils avaient été interviewés et placés sous surveillance par les Britanniques afin de déterminer à quel point le projet allemand était proche d’élaborer une bombe atomique. L’article conclut qu’il y avait un manque de coordination, aucun support logistique à grande échelle, aucun soutien financier et que plus d’importance était accordée au développement des missiles.

Le projet était aussi en souffrance parce que de nombreux scientifiques de pointe avaient quitté l’Allemagne. Hitler n’avait aucune patience pour un projet qui mettrait de nombreuses années à fournir un résultat. Le travail débuta en 1939, mais avait pris fin pour l’essentiel en 1942 – l’époque où l’invasion de la Russie avait échoué et que le Projet Manhattan était finalement mis en oeuvre, trois ans après la lettre d’Einstein à Roosevelt. L’article précise :

En 1944, cependant, la preuve était claire : les Allemands n’avaient pas été près de développer une bombe et n’avaient progressé que dans la recherche préliminaire… L’incrédulité de Heisenberg lorsqu’il a appris que les Etats-Unis avaient lancé une bombe atomique sur Hiroshima a confirmé dans l’esprit des Alliés que les efforts allemands n’avaient jamais été proches de leur but. Comme un scientifique allemand s’est écrié, il aurait fallu « des usines aussi vastes que les Etats-Unis pour fabriquer autant d’uranium 235 ! »… Heisenberg a remarqué après la guerre « La question est  que la structure de la relation entre le scientifique et l’Etat, en Allemagne, était telle que, bien que nous n’ayons pas eu à 100% le coeur à l’ouvrage, l’Etat nous faisait si peu confiance que même si nous avions voulu y arriver, il n’aurait pas été facile de le faire approuver ».

L’article conclut :

Les Allemands n’ont jamais réalisé avec succès une réaction en chaîne, ils ne possédaient pas la méthode pour enrichir l’uranium et n’ont jamais envisagé le plutonium comme un substitut viable. Heisenberg rappelle dans ses mémoires : « Le gouvernement décida que le travail sur le projet de réacteur devait se poursuivre mais à petite échelle. On ne donna pas l’ordre de fabriquer des bombes atomiques. » Speer nota plus tard : « Nous étions d’avis que le développement n’en était qu’à ses tout débuts… les physiciens eux-mêmes  ne voulaient pas y consacrer beaucoup d’efforts » et « les prérequis techniques pour la production prendraient des années à être développés, deux ans au mieux, même si le programme recevait un support maximal. » Les ressources allemandes étaient affectées à d’autres priorités.[10]

La capacité allemande à posséder un Projet Manhattan à elle aurait été bien différente, cependant, si l’Allemagne avait conquis l’Union soviétique, si elle avait pu travailler en paix et en secret dans les montagnes de l’Oural, probablement à l’endroit où Staline fabriqua la première bombe soviétique entre 1945 et 1949. Qu’aurait fait Hitler avec quelques bombes atomiques prêtes à exploser en 1945 ? En aurait-il largué quelques-unes sur des centres urbains importants mais néanmoins mineurs, disons Liverpool et Honolulu, juste pour « arrêter la guerre » et montrer qui avait le gros bout du bâton ? Ou les deux Projets Manhattan concurrents se seraient-ils dissuadés l’un l’autre et auraient débouché sur des traités de paix entre puissances impériales ?

 Sans la menace bolchevique, ces blocs impériaux auraient toujours trouvé des moyens de coexister aussi longtemps que les intérêts capitalistes ne rencontraient aucune menace socialiste et avaient accès à des ressources et des marchés vitaux. En l’état, les Etats-Unis étaient impatients de reconstruire le capitalisme allemand après la guerre et, dans un scénario où l’Allemagne serait utilisée pour contrôler l’Europe de l’Est et la Russie et empêcherait la résurgence du socialisme révolutionnaire, il y aurait eu beaucoup de coopération entre les blocs impérialistes-capitalistes concurrents. L’Holocauste aurait reçu autant d’attention que les génocides américain (1492-), arménien (1915-1918) et indonésien (1965-1966) en ont réellement reçu ; c’est-à-dire, pratiquement aucune. Hitler était confiant qu’en cas de victoire de l’Allemagne, lui et ses collaborateurs seraient impunis pour leurs atrocités. Dans un discours de 1939, il affirma que, quand ce serait fini, personne n’en aurait rien à faire :

Donc, pour le moment, j’ai envoyé à l’Est… mes unités Tête de Mort avec l’ordre de   tuer sans merci et sans pitié tous les hommes, femmes et enfants de race ou langue polonaise. Ce n’est que de cette façon que nous gagnerons l’espace vital dont nous avons besoin. Qui, aujourd’hui, parle encore de l’extermination des Arméniens ?[11]

Nous pouvons remercier Staline et le peuple soviétique pour leur sacrifice et leur victoire sur le fascisme. Ils ont vaincu l’armée allemande à Stalingrad, libéré Auschwitz et marché sur Berlin pour la victoire finale. Sans eux, le monde aurait dû accepter un empire nazi avec un arsenal nucléaire, régnant sur l’Eurasie et poursuivant  ses programmes de travail forcé et de génocide. Il est impossible de savoir ce qu’il aurait pu faire avec des armes nucléaires, qu’elles soient utilisées à titre dissuasif ou comme instruments d’agression  mais, si on se base sur son bilan de brutalité, ce n’est pas un agréable sujet de réflexion.

On pourrait dire que cela n’a fait aucune différence puisque Staline a tout de même construit un arsenal nucléaire – un arsenal qui, tout comme d’autres, a terrorisé le monde et a causé  des dommages et préjudices écologiques massifs aux citoyens soviétiques. Cependant, cet arsenal nucléaire fut construit en réaction et dans un but dissuasif contre celui qui existait déjà aux Etats-Unis. Staline connaissait les cartes et plans américains pour larguer des bombes atomiques sur les villes soviétiques[12]. Ce problème exige le démontage d’autres mythes couverts par Pauwels dans ses écrits.

L’historiographie occidentale a largement contribué à mettre sur un même pied Staline et Hitler et le socialisme avec le fascisme. Les gens nomment erronément « alliance » le pacte de non-agression germano-soviétique, omettant de noter que le pacte était, en premier lieu, une manière pour l’Union soviétique de gagner du temps avant l’attaque allemande qui n’allait pas manquer de se produire et, deuxièmement, une mesure prise uniquement après que la France et la Grande-Bretagne eurent, pendant des années, refusé la suggestion de Staline de former une alliance contre l’agression allemande. Ces deux pays ne voulaient pas de cette alliance parce qu’ils espéraient qu’Hitler détruirait l’Union soviétique. Harry Truman déclara, avant d’être président, « Si nous voyons que l’Allemagne est en train de l’emporter nous devrions aider la Russie et si c’est la Russie qui gagne, nous devrions aider l’Allemagne, et de cette façon, laissons-les s’entre-tuer autant que possible.[13]

L’historiographie occidentale ignore également les réalisations remarquables de l’Union soviétique, qui a mené, en quarante ans, 200 millions de personnes du féodalisme à l’ère spatiale. Les citoyens ont bénéficié de l’accès aux soins de santé, à l’enseignement et au logement. Les démocraties occidentales ont dû se démener pour concurrencer ces gains en accordant les mêmes droits et libertés à leurs propres citoyens et les Soviétiques y sont parvenus tout en s’arrêtant pour déjouer une invasion allemande – la plus grande armée d’invasion jamais rassemblée.

Au lieu de leur en accorder du crédit, l’histoire se focalise sur les chapitres sombres de cette période, exagérant l’effet négatif du goulag et affirmant que  les famines  furent des génocides délibérés. On peut décrier les méthodes de Staline pour se maintenir au pouvoir mais se maintenir au pouvoir a toujours été une sale affaire, quels que soient les systèmes politiques. Les dirigeants qui faisaient partie du cercle restreint du temps de Lénine, exécutés du temps de Staline, comme Boukharine et Trotsky, étaient des participants volontaires à la répression « nécessaire » de la révolution et de la guerre civile du début des années 1920.

Qu’auraient-ils fait de Staline si leur faction l’avait emporté ? Un régime capitaliste gouvernant la Russie au 20e siècle aurait-il été plus inoffensif ? Il suffit de voir l’Indonésie de Suharto pour répondre à cette question. Ironiquement, aux Etats-Unis, les élus et les instances gouvernementales furent incapables d’arrêter les agents traîtres au gouvernement et les agences qui usurpèrent le pouvoir dans la période 1963-1968, d’abord par l’assassinat d’un président, puis par l’assassinat de trois autres personnages qui, sans cela, auraient été des leaders imparables de transformation sociale. [14]

Comme un « intellectuel politique » contemporain proche du président russe Medvedev l’a formulé, exprimant une vérité ne se limitant pas à la politique russe, il y a ces réformateurs qui font ce qu’il faut pour l’emporter et ceux qui hésitent et échouent : « Tous les modernisateurs russes qui ont réussi étaient des despotes brutaux. Tous les modernisateurs qui ont évité la répression ont échoué. » [15] Et c’est là que le bât blesse. Tout dirigeant qui veut défendre les intérêts des opprimés doit se préparer à la guerre réactionnaire qui sera menée contre un tel effort.

Finalement, nous devons être reconnaissants pour l’issue la moins mauvaise – celle de l’Union soviétique développant un arsenal nucléaire après la guerre, plutôt que l’Allemagne nazie en développant un en Russie pendant la guerre ou n’importe quand après celle-ci. Nous ne saurons jamais ce qu’un empire nazi eurasien aurait fait d’un arsenal nucléaire mais, en se basant sur ce que nous savons de la nature de la bête, une agression nucléaire aurait été fort probable. L’Union soviétique, d’autre part, a vaincu le fascisme, ne s’est jamais livrée à un génocide ni à des guerres de conquête et n’a jamais utilisé d’arme nucléaire en tant qu’acte de guerre. L’existence d’arsenaux nucléaires est une menace qui devrait être considérée comme un crime contre l’humanité mais, tout bien considéré, nous devrions être reconnaissants à ceux qui ont empêché le pire de se produire.

 

Source: Le blog de Dennis Riches

Traduit de l’anglais par J.H pour Investig’Action

Notes:

[1]       Gal Alperovitz, “The Decision to Bomb Hiroshima,” Counterpunch, 5 août 2011. Voir aussi Gar Alperovitz, The Decision to Use the Atomic Bomb (Vintage, 1996).

[2]       Jacques R. Pauwels, Les Mythes de l’Histoire Moderne (Investigaction, 2019).

[3]       Christopher Simpson, The Splendid Blond Beast: Money, Law and Genocide in the Twentieth Century (Open Road Integrated Media, 1995, 2017).

[4]       Jacques R. Pauwels, Big Business and Hitler (Lorimer, 2017).

[5]       Jacques R. Pauwels, “The Western ‘democracies’ fought the Nazis, but were never against fascism,” Greanville Post, July 17, 2021.

[6]       Jacques R. Pauwels, Les Mythes de l’Histoire Moderne (Investigaction, 2019), 237-238.

[7]             Christopher Simpson, 308-309.

[8]       Oliver Stone and Peter Kuznick, The Untold History of the United States (Ebury Publishing, 2012),111.

[9]         Pauwels fait remarquer que les Etats-Unis n’ont jamais déclaré la guerre à l’Allemagne. C’est Hitler qui a déclaré la guerre aux Etats-Unis en décembre 1941, espérant sans doute qu’il pourrait amener son partenaire de l’Axe, le Japon, àentrer en guerre  avec l’Union soviétique, alors alliée des Américains.

[10]       “German Atomic Bomb Project,” American National Museum of Nuclear Science & History, 18 octobre 2016.

[11]     “Office of United States Chief of Counsel for Prosecution of Axis Criminality, Nazi Conspiracy and Aggression,” vol. 3. Washington, DC: USGPO, 1946, 753. In Simpson, 88.

[12]     Kate Brown, Plutopia: Nuclear Families, Atomic Cities, and the Great Soviet and American Plutonium Disasters (Oxford University Press, 2012).

         Ce livre détaille le tribut écologique et humain pour construire les arsenaux d’armes nucléaires tant aux Etats-Unis qu’en URSS. Il décrit aussi comment Staline a reçu le message envoyé lors des attaques sur Hiroshima et Nagasaki.Il avait connaissance des « plans d’urgence » Etats-Uniens d’utiliser les bombes nucléaires pour en terminer rapidement avec les expérimentations bolcheviques, tandis que [la Russie] était affaiblie après la Deuxième Guerre mondiale. Sa motivation à fabriquer une bombe rapidement sans tenir compte du coût humain, est facilement compréhensible.
Voir aussi l’interview de l’auteur : Kate Brown, “The Great Soviet and American Plutonium Disasters,” interview on TalkingStickTV, 18 janvier 2014.

[13]     Turner Catledge, “Our Policy Stated,” New York Times, June 24, 1941. In Stone and Kuznick, 96.

[14]       James DiEugenio and Lisa Pease (Editors), The Assassinations: Probe Magazine on JFK, MLK, RFK, and Malcolm X (Feral House, 2003).

[15]     Ivan Frolov, cité dans The Moscow Times, 29 novembre 2010. In Stephen F. Cohen, Soviet Fates and Lost Alternatives: From Stalinism to the New Cold War (Columbia University Press, 2009), 320.

 

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