Censure et confiscation du savoir: l’horizon ténébreux de l’enseignement

Tout le monde s’accorde sur la nécessité de lutter contre la désinformation. Ces dernières années, particulièrement depuis l’attentat de Charlie Hebdo, les cours d’éducation aux médias et les traques aux fake news se sont multipliés. Pourtant, chaque crise nous démontre à quel point le fossé se creuse entre les détenteurs de la parole officielle et une frange importante de la population qui n’y croit plus. Et pour cause, dans un enseignement terriblement inégalitaire, la confiscation du savoir et la censure ont pris le pas sur la nécessité de mener des débats ouverts. (IGA)


 

Pensée unique

La première forme de censure est le questionnement sur la légitimité des guerres auxquelles nous participions. Après la publication de caricatures d’extrême droite du prophète et l’attentat de Charlie hebdo, il était difficile de ne pas être Charlie. « Nous avons tous entendus les ’oui je soutiens Charlie, mais’, les ’deux poids, deux mesures’, les ’pourquoi défendre la liberté d’expression ici et pas là ?’. Ces questions nous sont insupportables, surtout lorsqu’on les entend à l’école, qui est chargée de transmettre des valeurs. » Ces propos proprement ahurissants étaient ceux de la ministre de l’Éducation nationale française Najat Vallaud Belkacem.

Je travaillais alors avec des élèves eux-mêmes réfugiés (l’école organise une classe pour primo-arrivants). Ils évitaient de prendre la parole. Pas de débat.

Neutralité

Les enseignants sont tenus à la neutralité. Cette attitude implique d’office une certaine soumission à la pensée dominante. Elle restreint le champ possible du débat. La neutralité est un statut qui met l’enseignant en dehors de l’obligation d’exercer son jugement, au contraire de l’objectivité qui force l’exercice du jugement, en excluant les intérêts et les partis-pris.

Commémorations

Dans les écoles, il faut aussi commémorer. Notre hiérarchie nous a imposé une minute de silence, par exemple lors de l’attentat du musée juif de Bruxelles. Difficile avec des réfugiés irakiens ou afghans dont le sort est plutôt négligé. Je contournais l’injonction en déclarant que je voulais bien faire une minute de silence à condition que ce soit pour toutes les victimes des conflits armés et de violence, y compris économique. Avec les autorités, pas de débat.

Les médias

Nos autorités académiques ont aussi organisé pour les enseignants des formations d’éducation aux médias. Les sources alternatives d’informations inquiètent et dérangent, la tentation « décodex » est présente, mais on sait, dans les milieux de l’éducation que lorsqu’on interdit une source d’information, tout le monde s’y précipite.

C’est davantage la capacité des jeunes à penser juste et à se poser les bonnes questions qui aurait du être développée. Mais pour atteindre ce but, il faut leur apporter bien davantage que les savoirs de base. Il s’agit de développer un enseignement ambitieux pour tous. Or, l’enseignement, depuis plus de 20 ans, se tourne essentiellement vers les besoins du marché (et les compétences de base), oubliant l’esprit critique et l’ émancipation des jeunes. L enseignement manque terriblement de moyens, on a trouvé des budgets pour le covid, pour des sanctions économiques et des dépenses militaires… Là-dessus non plus, il n’y a pas eu vraiment de débat.

Censure

La chaine d’information RT et Sputnik viennent d’être bannis du sol européen, au nom du danger de la division des populations. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen a déclaré :

«[Ils] ne pourront plus diffuser leurs mensonges pour justifier la guerre de Poutine et pour semer la division dans notre Union.»

Josep Borrell, haut représentant de l’UE, avait ajouté : « Nous voulons casser le récit des médias contrôlés par la Russie ».

La chaine RT-France emploie 176 salariés, dont plus de 100 journalistes qui se trouvent ainsi interdits de travail, non pas en Russie, mais ici, en Europe.

Interdire RT n’est pas une sanction économique, elle est clairement revendiquée comme une guerre de l’information, avec risque de division. C’est donc qu’il y avait peut-être possibilité de débat ? L’Europe n’en veut pas : ils sont trop bêtes pour comprendre, protégeons-les des méchants !

Débat confisqué.

Guerre et paix

Il faut prendre connaissance de ce que déclare la partie adverse pour débattre et pour trouver des solutions de paix. Les citoyens européens en sont empêchés. En France comme en Belgique, l’ enseignement est terriblement inégalitaire et cette nouvelle forme de confiscation du savoir et du débat ne laisse pas beaucoup d’espoir pour des lendemains meilleurs.

 

Source: Investig’Action