Au Honduras, une foule en marche proteste contre la négation des Droits Humains

 

Depuis octobre 2018, les médias occidentaux se font l’écho d’un phénomène migratoire de grande ampleur parti du Honduras vers les États-Unis. Le mode opératoire est tout à fait contemporain puisque les migrants ont commencé à se regrouper à partir d’un appel lancé sur les réseaux sociaux. Les départs isolés sont très courants mais pour la première fois une migration de masse s’est organisée, avec l’espoir qu’il serait plus facile de passer les frontières en groupe. Le 18 octobre une première vague de deux mille Honduriens quittent la ville de San Pedro Sula. D’autres vagues suivront, de même ampleur.

Dans le même temps, une manifestation de soutien aux migrants a réuni quelques mille cinq cents personnes à Tegucigalpa, car ceux qui ne sont pas partis, le feront sans doute un jour, peut-être même leur famille est-elle déjà partie.

Pour remettre ce phénomène migratoire hondurien dans son contexte nous rappellerons quelques données économiques sociales et politiques avant de nous intéresser à la spécificité du phénomène :la migration en groupe.


Des pauvres dans un pays riche

Le Honduras est un petit pays d’Amérique centrale, de neuf millions d’habitants ; ce n’est pas un pays qui manque de ressources naturelles. Les mines, l’industrie textile, le bois, sont les points forts de l’économie. Le taux de croissance est élevé : 5% en2017. Pourtant 64,8% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté.Un Hondurien sur cinq vit avec moins de 2 dollars par jour(1,66 euros). Le taux de chômage est élevé. Les ruraux quittent les campagnes et viennent grossir les bidonvilles de la capitale(Tegucigalpa, 2,4 millions d’H.) et San Pedro de Sula (1,5 millions d’H).

Les ressources naturelles sont accaparées par des multinationales, des grands groupes et des grands propriétaires privés, qui en tirent profit sans que cela bénéficie à la population. Le régime foncier n’étant pas sûr, les paysans et les communautés perdent leurs terres, permettant l’exploitation de la forêt de manière illégale,sans respecter l’environnement naturel et humain, et sans retombées de développement des régions concernées.

L’État a créé des zones franches, en particulier dans la région de San Pedro Sula, dans lesquelles se sont installées des usines textiles américaines « les maquiladoras ». Ces usines attirent une main-d’œuvre, en grande partie féminine, qui vit loin de leur famille, dans de mauvaises conditions salariales, sociales et psychologiques. Les enfants sont confiés aux bons soins de grands-mères démunies, palliant comme elles peuvent l’absence des parents ; ces enfants sont des proies faciles pour la délinquance organisée.

En2017 les exportations des maquiladoras ont généré 4 millions de dollars. Le Honduras accueille aussi des Call Center. Malgré cela l’état est totalement défaillant en terme de protection sociale.Le manque d’infrastructures sanitaires et scolaires, les routes en mauvais états voire en état de pistes à peine carrossables qui se transforment en bourbiers à la première pluie, le manque de ponts,laissent un grand nombre d’habitants dans l’isolement et la pauvreté.Le Honduras est au 131e rang sur 188 au classement de l’indice de développement humain, selon les chiffres donnés par le PNUD.

Un État violent

L’État hondurien est défaillant non par manque de moyens économiques mais parce qu’il est faible et corrompu. La crise institutionnelle qui s’est ouverte en 2009 a abouti à un coup d’état ; le président ultra libéral, Juan Orlando Hernandez, soutenu par les États-Unis, a gouverné jusqu’en 2017. Sa réélection frauduleuse a provoqué des manifestations. De violents affrontements ont provoqué la mort de 31 manifestants en novembre 2017. Depuis le dialogue avec l’opposition est impossible. Toute opposition est réprimée par une police nationale violente et une armée formée, équipée et soutenue par les États-Unis pour parer toute possibilité de retour d’un gouvernement de gauche.

La violence dans la police est telle que le gouvernement a été obligé en 2016 de mettre en place une commission d’enquête. A la suite de celle-ci, cinq mille des dix sept mille policiers ont été renvoyés.

A la fin des années 1990, le phénomène des maras se développe,en relation avec le narcotrafic. Il prend naissance avec la décision des États-Unis de renvoyer au Honduras les délinquants honduriens détenus dans les prisons états-uniennes. Ces délinquants forment des gangs ultra violents, qui recrutent parmi les jeunes sans formation et sans avenir. Le taux d’homicides atteint des sommets :93,11 /100.000 en 2011; 63,8/100.000 en 2015. Avec le Salvador et le Guatemala le Honduras fait partie du Triangle du Nord de l’Amérique centrale par où transite le trafic de drogue de la Colombie vers l’Amérique du Nord.

Pris entre extrême pauvreté et extrême violence, sans aucune perspective de changement politique, économique et sociale, les Honduriens partent de manière isolée depuis une décennie mais leur nombre croît de manière considérable à partir de 2014. Par an, 500.000 personnes franchissent illégalement la frontière mexico-étasunienne. En réponse à l’intensification du flux migratoire, le président Donald Trump met en place une politique anti-migratoire qui va avoir des conséquences sur les pays d’origine des migrants. Trump décide en effet de réduire fortement,voire de couper les aides au Guatemala, au Salvador et au Honduras si ces pays ne parviennent pas à réduire le nombre de départs de leurs ressortissants. En parallèle, la surveillance à la frontière avec le Mexique est renforcée.

Une migration de masse

La surveillance renforcée des frontières, en particulier celle entre le Honduras et le Guatemala, va obliger les migrants a adopter une autre stratégie que l’initiative individuelle. En réponse à la politique anti-migratoire, les Honduriens acculés à l’exil s’organisent. Un appel sur les réseaux sociaux est lancé pour se regrouper dans la ville de San Pedro Sula, la plus proche de la frontière avec le Guatemala. Ils pensent que leur nombre leur permettra de forcer le passage des différentes frontières. La constitution de groupes, constitués non seulement d’hommes jeunes mais aussi de familles, va être un élément important dans l’atteinte de l’objectif – arriver à la frontière mexico-étasunienne – et dans la perception du phénomène migratoire et du migrant par les médias. Ce n’est pas seulement le nombre de migrants qui fait la visibilité de l’immigration, c’est surtout son mode opératoire. Le demi-million par an de Honduriens qui passe illégalement la frontière étasunienne sont ignorés parles médias et les gouvernants, mais ceux-ci ne peuvent ignorer 7000personnes qui se regroupent devant une frontière. La détermination,le dénuement et le désespoir deviennent visibles lorsqu’ils sont exprimés collectivement.

Le candidat à l’immigration n’est plus un individu isolé et invisible dont on ne connaît pas les motivations. Ou du moins, dont les motivations sont forcément individuelles; celles de la réussite personnelle et du rêve américain. Les milliers de personnes qui se regroupent à San Pedro Sula le 18 octobre sont, elles, bien visibles et elles ne poursuivent pas un rêve. Elles montrent au monde entier qu’elles fuient en masse un pays qui n’assure ni l’éducation, ni la santé, ni même la vie de sa population.

Ils sont arrivés environ 7.000 à Tijuana, à la frontière états-unienne le 26 novembre, malgré les pressions du Président Donald Trump sur les gouvernements des pays traversés pour qu’ils arrêtent la « caravane » de migrants.

Les migrants honduriens, rejoints par d’autres hommes, femmes et enfants des pays traversés, se trouvent bloqués devant la frontière depuis la fin novembre ; les tentatives de passage se sont soldées majoritairement par des échecs. Certains repartent déjà vers leur pays, d’autres demande l’asile au Mexique, quelques-uns finiront peut-être par bénéficier d’un permis de travail dans les vergers californiens.

Mais quelle que soit l’issue individuelle, cette grande marche de plusieurs milliers de kilomètres entreprise par des adultes,accompagnés parfois d’enfants et de bébés, est un vrai défi. Le projet fou de parcourir à pied, pour une grande part, les 3.500kilomètres qui séparent San Pedro de Sula de Tijuana, est à la mesure du désespoir du peuple. Mais on peut aussi voir dans cette initiative, outre le désespoir, la foi en la force du collectif.Cette foule en marche est comme une immense manifestation, une protestation contre la négation des Droits Humains, subie individuellement dans le silence.

Les Organisations Internationales se glorifient du fait que la pauvreté a reculé dans le monde. Mais le mode de calcul est contestable. Si globalement cela est vrai au regard des chiffres, des pays continuent, en Afrique comme en Amérique Centrale, de maintenir leur population dans un état d’indignité. La réduction globale de la pauvreté est dû pour une part à la croissance chinoise, et d’une autre part à la prise en compte du pourcentage de pauvres – qui diminue – et non du nombre de pauvres – qui, lui, augmente. Nous savons que les écarts se creusent, non seulement entre les pays,mais aussi à l’intérieur d’une même société.

La pauvreté ne résulte pas d’une déficience individuelle. Elle est le résultat de politiques qui nient et méprisent le plus grand nombre.

Cette foule en marche devrait amener les états, et les sociétés qui les composent, à s’interroger sur les réponses à apporter aux déplacements de population, qui ne feront que s’accentuer dans les décennies à venir, que ces déplacements aient des causes politiques, sociales, économiques ou climatiques. Les réponses actuelles – barbelés, murs, camps – sont non seulement inefficaces mais surtout indignes, totalement en contradiction avec la Déclaration des Droits Humains. L’ONU ne remplit pas son rôle dans la défense et l’application des Droits humains et des Droits économiques, sociaux et culturels, malgré la création en 1985 d’un Comité chargé de la surveillance du respect de ces droits. Les États ont des objectifs de développement durable mais pas d’obligation. De fait les Droits Humains devraient être à la base des Droits économiques, sociaux et culturels mais ce n’est pas le cas. Les objectifs du développement durable sont de l’ordre de la croissance économique.

Si un système politique et économique a su mettre en place le libre échange des biens à travers la planète, un autre système devrait pouvoir assurer la libre circulation des personnes et le respect de la dignité humaine.

Christine Gillard est Docteure en Études Hispaniques, Maîtresse de conférences. Auteure de l’ouvrage Révolutions à Cuba : De José Marti à Fidel Castro, Gillard collabore régulièrement au Journal Notre Amérique


Source : Journal de Notre Amérique


Sources

https://www.amnesty.org/fr/countries/americas/honduras/report-honduras/

Www.Populationdata.net

https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2017/12/09/au-honduras-le-vol-des-elections-fait-descendre-des-milliers-de-personnes-dans-la-rue_5227070_3222.html
https://www.lemonde.fr/international/portfolio/2018/10/22/la-marche-de-honduriens-vers-les-etats-unis_5373039_3210.html
https://presencia.unah.edu.hn/noticias/logros-avances-y-retos-fueron-expuestos-en-foro-sobre-la-depuracion-de-la-policia-nacional-en-honduras/
https://www.focus-economics.com/blog/the-poorest-countries-in-the-world#GDP%20per%20capita%202016-2022
https://data.worldbank.org/country/honduras?view=chart
https://www.lemonde.fr/international/article/2018/10/19/jorge-martinez-pizarro-designer-les-migrants-comme-une-menace-est-irresponsable_5371794_3210.html