Arménie/Azerbaïdjan : L’assaut turc sur le Caucase et le cynisme de l’UE (2/3)

Des milliers de personnes déplacées se dirigent vers la capitale arménienne Erevan, sur fond de  crise interne du pays. La France tente de récupérer des marges de manœuvre dans la région, mais elle reste aussi silencieuse que Bruxelles, intéressée par les approvisionnements en gaz de l’Azerbaïdjan. Célébration de la Turquie : Erdogan érode le territoire dans l’arrière-cour russe, gagne en popularité et alimente les caisses familiales.

 

Pour lire la première partie de l’article : https://www.investigaction.net/fr/armenie-azerbaidjan-pris-en-tenaille-entre-la-russie-et-la-turquie-1-2/

 

En Arménie, la tension ne s’apaise pas entre l’opposition et l’exécutif du Premier ministre Nikol Pashinyan, qui est accusé d’avoir signé une véritable capitulation contre l’Azerbaïdjan. Les détracteurs du Premier ministre espèrent maintenant la destitution ou au moins la démission du Premier ministre et la convocation de nouvelles élections, tandis que le Président Armen Sarkissian fait pression pour la mise en place d’un gouvernement d’union nationale.

Pendant ce temps, les personnes déplacées abandonnant leurs maisons dans les territoires conquis par Bakou ou cédés aux Azéris par l’accord signé entre l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Russie continuent d’atteindre Erevan, tandis que la capitale de la République de l’Artsakh, Stepanakert, est désormais une ville fantôme. Des milliers de Syriens et de Libanais d’origine arménienne sont également partis. Ces dernières années, pour échapper à la guerre civile pour les premiers et à la crise économique et politique pour les seconds, ils s’étaient installés dans les territoires arrachés à Bakou avec la guerre de 91-94.

Certains avaient également été attirés ces derniers mois par les invitations explicites de Pashinyan qui, après les premiers tons conciliants en vue d’une solution négociée du conflit, n’a pas hésité à exacerber son discours nationaliste. Et maintenant, ceux que la propagande azerbaïdjanaise et turque appelle les « colons » syriens et libanais n’ont plus rien et sont devenus des réfugiés, ou se retrouvent dans un territoire assiégé par les troupes azerbaïdjanaises.

Grâce en particulier aux drones kamikazes israéliens (Harop) et à ceux armés de missiles à guidage laser turcs (Bayraktar), les troupes azerbaïdjanaises ont rapidement vaincu les milices arméniennes, regagnant après presque 30 ans environ 40% du Haut-Karabakh, au nord de l’enclave et surtout au sud, près de la frontière avec l’Iran, dont l’Artsakh reste aujourd’hui complètement coupé.

Bien qu’elle ait évité la catastrophe totale, alors que les combats se déroulaient désormais dans la périphérie de Stepanakert, l’intervention russe de maintien de la paix a cristallisé une situation sur le terrain qui était clairement favorable à l’Azerbaïdjan. La crainte des Arméniens est que Bakou tente d’anéantir ce qui reste de l’Artsakh, même si la présence sur le territoire de 2 000 soldats russes est, au moins pour l’instant, un facteur de dissuasion considérable.

Les récriminations ne manquent donc pas chez les Arméniens contre la stratégie de Moscou, accusée d’intervenir trop tard et de joueur sur les deux tableaux pour ne pas rompre avec Bakou et Ankara. Certains des courants les plus radicaux du nationalisme arménien pourraient accentuer leur distance par rapport à la Russie, qui reste le seul véritable garant de l’intégrité territoriale et de l’existence de l’Arménie. Un désenchantement généralisé face à l’étouffante et en même temps mouvante étreinte russe pourrait faciliter l’ouverture d’éventuelles marges de manœuvre pour d’autres puissances, au premier rang desquelles la France.

 

Les appétits français et le cynisme de l’UE

Ces derniers jours, des avions chargés d’aide humanitaire ont quitté Paris pour Erevan, tandis que le Sénat français a voté à une écrasante majorité (avec une seule voix contre et l’abstention d’En Marche, le parti de Macron) une résolution demandant à l’exécutif de reconnaître la souveraineté de l’Arménie sur le Haut-Karabakh.

La France compte plus de 600 000 Arméniens et a été, ces derniers mois, le protagoniste d’une vive controverse avec la Turquie, après que Macron s’est érigé en paladin contre ce qu’il a appelé le « séparatisme islamique » de l’hexagone, sur fond de concurrence entre les deux pays dans la mer Égée ; par ailleurs, dans le passé, le choix de Paris de reconnaître officiellement le génocide arménien avait fait rager Erdoğan. La France tente de retrouver un rôle minimum dans le Caucase et son ascendant historique sur l’Arménie, après que sa tentative de médiation ait été ignorée lors du conflit avec l’Azerbaïdjan et que le groupe de Minsk de l’OSCE auquel elle appartient avec la Russie et les États-Unis ait été complètement contourné par l’initiative de Moscou.

Mais au-delà des déclarations rugissantes, Paris s’aligne sur la position d’équidistance que l’Union européenne a adoptée dans l’énième conflit caucasien. Bruxelles a conclu plusieurs accords avec Bakou pour sécuriser les approvisionnements en gaz qui rendent l’UE moins dépendante des exportations de la Fédération de Russie. De nombreux corridors énergétiques et commerciaux relient l’Azerbaïdjan à la Géorgie et à la Turquie, en contournant les corridors russes : outre le gazoduc Transanatolian et le Baku-Tbilisi-Erzurum, il existe également l’oléoduc Baku-Tbilisi-Ceyhan et la ligne ferroviaire Baku-Tbilisi-Kars.

Ces dernières semaines, le TAP (Trans Adriatic Pipeline), le gazoduc qui amène le gaz azerbaïdjanais extrait du réservoir offshore de Shah Deniz II dans la mer Caspienne au Salento (Italie), après être passé par la Géorgie, la Turquie, la Grèce et l’Albanie, est entré en service.

Bien qu’affaibli par l’effondrement du prix des hydrocarbures, l’Azerbaïdjan peut compter sur environ un trillion de mètres cubes de réserves de gaz naturel et sept milliards de barils de réserves totales de pétrole, ce qui en fait un partenaire beaucoup plus attrayant et intéressant que la petite Arménie.

Les exportations de l’Azerbaïdjan représentent environ 15 milliards de dollars par an. L’Italie est le principal partenaire commercial de l’Azerbaïdjan, avec un échange de près de six milliards de dollars par an, alors que le volume des échanges entre Bakou et Ankara n’est, pour l’instant, même pas de deux milliards. L’entreprise italienne Leonardo a vendu des avions d’entraînement M346 à l’Azerbaïdjan et espère placer également la version de combat.

Les paroles de circonstance du ministre italien des Affaires étrangères, Luigi Di Maio, ne paraissent dès lors pas étonnantes, lui qui s’est exprimé sur le conflit azerbaïdjanais et arménien. Pas étonnant non plus la condescendance générale de l’exécutif italien à l’égard de l’expansionnisme turc et des provocations constantes d’Ankara.

 

L’assaut turc sur le Caucase

Si le vainqueur officiel du récent conflit est l’Azerbaïdjan, sur la scène internationale, c’est surtout la Turquie qui en bénéficie.

Le régime Erdoğan a préparé de manière adéquate les forces armées azerbaïdjanaises en leur fournissant des drones et d’autres armements modernes qui ont rendu l’arsenal arménien, principalement d’origine russe, largement obsolète.

Comme nous l’avons déjà mentionné, ce sont principalement les drones fournis à l’armée azerbaïdjanaise qui ont fait la différence, permettant à Bakou d’éliminer en quelques jours des centaines de pièces d’artillerie et de chars arméniens, ainsi que diverses batteries antiaériennes, laissant les troupes d’Erevan et de Stepanakert sans défense. Les dernières livraisons de drones turcs – d’une valeur d’environ 64 millions de dollars – sont arrivées à Bakou quelques semaines avant le début du conflit.

Une enquête du journaliste Andrés Mourenza publiée par le journal espagnol El País rappelle que la plupart des drones fournis à l’Azerbaïdjan ont été produits par Baykar Technologies, entreprise de Selçuk Bayraktar, gendre du président Erdoğan. Avec un coût moyen de cinq millions de dollars, un Baykar TB2 est beaucoup moins cher qu’un avion de chasse (qui coûte 100 millions) et peut effectuer des bombardements tout aussi meurtriers sans exposer les pilotes à aucun risque, en étant commandé à distance.

Les systèmes de défense antiaérienne arméniens, y compris le « Répulsif » russe conçu spécifiquement pour contrer les drones, se sont révélés largement inefficaces contre les TB2 turcs et les Harops israéliens. La bonne prestation réalisée dans le Haut-Karabakh est un excellent spot publicitaire pour la société du gendre de Erdoğan, qui après avoir vendu plusieurs unités à l’armée turque (déjà employée contre les Kurdes et les troupes syriennes) et aux milices djihadistes en Syrie et en Libye, aspire maintenant à se tailler davantage de parts de marché en rivalisant avec les géants américains, russes et chinois.

Sans intervenir officiellement, Ankara a envoyé ses propres conseillers militaires au front et, surtout, a déployé des milliers de mercenaires djihadistes – les estimations les plus probables parlent de deux mille – recrutés et entraînés dans les territoires de la Syrie du Nord qu’Ankara a occupés en octobre 2019 avec l’opération « Source de paix ».

Après avoir combattu en Libye, toujours au nom d’Ankara, les miliciens de la « Division Hamza » et des brigades « Sultan Murad » et « Sultan Suleiman Chan », parfois envoyés à Bakou quelques jours avant le début des combats, ont été employés en première ligne, évitant ainsi aux troupes azerbaïdjanaises d’énormes pertes.

D’autre part, déjà pendant le long conflit du début des années 1990, les moudjahidin afghans, les volontaires tchétchènes, les Loups gris turcs et les miliciens bosniaques ont combattu aux côtés de l’armée azerbaïdjanaise, tandis que les forces arméniennes étaient principalement composées de cosaques russes et ukrainiens et de volontaires d’Ossétie et de Grèce.

De fin juillet à début août de cette année, l’armée turque a mené des exercices conjoints massifs avec l’armée azerbaïdjanaise, impliquant des troupes au sol, des véhicules blindés, de l’artillerie, de l’aviation et des défenses antiaériennes.

Pendant les combats, Erdoğan a demandé à plusieurs reprises à Ilham Aliyev de ne pas s’arrêter, et de reprendre non seulement les provinces azerbaïdjanaises conquises par Erevan en 91-94, mais aussi le Haut-Karabakh lui-même. S’opposant aussi longtemps qu’il le pouvait à toute trêve, le « sultan » a prétendu s’asseoir à la table des négociations comme médiateur et s’apprête maintenant à envoyer des soldats turcs sur le terrain en tant que gardiens de la paix.

Bien que la Russie, par le cessez-le-feu du 9 novembre, ait rétabli son rôle de primus inter pares dans la région, étendant sa présence militaire au Haut-Karabakh et parvenant à exclure la Turquie de la signature de l’accord, il est clair qu’Ankara a réussi à pénétrer dans « l’arrière-cour » de Moscou avec arrogance, réduisant son influence dans l’espace géopolitique de l’ex-Union soviétique.

Comme cela s’était déjà produit dans les quadrants syrien et libyen, la Russie est en effet contrainte de vivre une cohabitation compétitive avec le projet néo-ottoman d’Erdoğan qui, après des hauts et des bas, notamment en Égypte, en Tunisie et en Syrie même, s’étend désormais vers l’est à la recherche d’une plus grande hégémonie vis-à-vis des différentes anciennes républiques turcophones et islamiques soviétiques.

La victoire sur l’Arménie représente une bouffée d’air frais pour le « sultan » qui peut l’utiliser pour conforter sa popularité dans sa patrie, érodée par la crise économique aggravée et prolongée par l’urgence Covid, faisant appel au nationalisme transversal du paysage politique turc, revigoré par les nouvelles opportunités pan-turques.

D’un point de vue économique, Ankara pourrait également bénéficier de l’aventure arménienne. Le cessez-le-feu prévoit l’établissement d’une liaison à travers le territoire arménien entre l’Azerbaïdjan et l’enclave représentée par la République autonome de Naxçıvan, avec laquelle Ankara partage une courte partie de la frontière. Si l’Arménie le permet, la Turquie pourrait alors ouvrir un précieux corridor stratégique vers la mer Caspienne et de là, plus à l’est.

Alors que la SOCAR (State Oil Company of Azerbaijan Republic) pourrait ajouter de nouveaux investissements à ceux déjà réalisés en Turquie, jusqu’à 19 milliards de dollars dans les raffineries et les sociétés de distribution de produits pétroliers, la dette contractée par Bakou auprès d’Ankara pour soutenir l’effort de guerre représente pour la Turquie une nouvelle opportunité de renforcer son influence sur la « nation sœur ».

 

Source : NenaNews

Traduit de l’italien pour Investig’Action par Raffaele Morgantini