Après l’assassinat de Moïse Jovenel, à quoi faut-il s’attendre en Haïti?

Le 7 juillet dernier, le président haïtien Moïse Jovenel était assassiné par un commando de tueurs professionnels. Si l’enquête suit son cours, la colère ne faiblit pas en Haïti où le régime du PHTK, soutenu par Washington, maintient son emprise en dépit des circonstances. Ils sont de plus en plus nombreux à descendre dans la rue pour dénoncer la pauvreté, les violences de la police et des gangs paramilitaires ainsi que l’accaparement des richesses par l’élite locale et les multinationales. Changement de cap lors des prochaines élections? Pour Seth Donnelly, il faut pouvoir laisser le peuple haïtien prendre son destin en main, comme il l’a fait en 1804 en faisant d’Haïti le premier pays à abolir l’esclavage. (IGA)


 

Aujourd’hui, le peuple haïtien est confronté à la dictature du Parti haïtien Tet Kale (PHTK). Soutenu par les États-Unis, ce parti est arrivé au pouvoir à travers l’élection frauduleuse de Michel Martelly en 2010 et a maintenu son emprise avec l’élection tout aussi frauduleuse de Jovenel Moise en 2016. Les militants haïtiens appellent ça des coups d’État électoraux. Les deux élections ont été organisées sous l’occupation de l’ONU et ont été parrainées par le gouvernement US. Lorsqu’elle était secrétaire d’État, au plus fort du soulèvement du printemps arabe en Égypte, Hillary Clinton a fait un détour lors de son voyage au Moyen-Orient pour intervenir personnellement en Haïti et mettre Martelly au pouvoir. De même, le département d’État US a immédiatement annoncé que les élections de 2016 étaient légitimes et les gouvernements suivants, d’abord Trump puis Biden, ont continué à soutenir le régime de Moise sur le plan diplomatique et financier.

L’assassinat de Jovenel Moise le 7 juillet par un commando de tueurs professionnels ne change rien au soutien que les États-Unis apportent au régime du PHTK. À moins d’une opposition massive de la part de l’opinion publique et des membres du Congrès, attendez-vous à ce que l’administration Biden continue à soutenir le régime actuel du PHTK dirigé par le Premier ministre Claude Joseph ou toute autre personne qui émergera au sein de ce régime pour prendre le pouvoir pendant cette transition. Attendez-vous à ce que l’administration Biden fournisse un financement continu à ses forces de sécurité brutales. Ces points cruciaux ne doivent pas être éclipsés par l’escalade des spéculations médiatiques sur le « coupable », en particulier depuis l’arrestation d’anciens soldats colombiens et de plusieurs Haïtiens ayant des liens avec les États-Unis, comme Christian Emmanuel Sanon.

Quelles sont les caractéristiques qui définissent le régime du PHTK sous Martelly et Moïse ?

Le régime du PHTK est une dictature fantoche installée et maintenue par le gouvernement US et les forces d’occupation de l’ONU, en coordination avec les membres de la classe supérieure haïtienne. Il agit contre les intérêts de la majorité appauvrie du peuple haïtien. Les caractéristiques principales de ce régime sont les suivantes.

1)La corruption généralisée et le pillage massif des fonds publics.

2)Faciliter l’accaparement des terres et la dépossession des agriculteurs haïtiens, y compris par Moïse lui-même pour agrandir sa république bananière personnelle, ainsi que le pillage des vastes ressources naturelles d’Haïti (or, pétrole, bauxite et autres) par des oligarques nationaux et des sociétés étrangères. Dans ce rapport de 2018 du Département d’État US, le contexte d’ « ouverture » aux investissements porté par le régime PHTK est décrit comme un moyen de « faire des affaires en Haïti ».

3)Mener une guerre contre la majorité pauvre et le mouvement populaire Lavalas à travers d’horribles massacres dans les quartiers déshérités tels que Lasalin et Bel Air, à travers une gentrification violente et à travers des assassinats ciblés et des viols de militants des droits de l’homme. Ces violations flagrantes des droits de l’homme perpétrées par le régime sont également documentées par la Clinique internationale des droits de l’homme de la Harvard Law School dans son rapport d’avril 2021 intitulé « Killing with Impunity : State-Sanctioned Massacres in Haiti. »

Quelles étaient les limites de l’efficacité de Moise en tant que dirigeant fantoche ?

1) Moïse s’est avéré incapable de contenir le soulèvement massif de la population pour établir un gouvernement démocratique véritablement populaire. Depuis que Moïse a pris le pouvoir, le peuple haïtien est descendu dans la rue par centaines de milliers, encore et encore, faisant face aux tirs à balles réelles, aux gaz lacrymogènes, aux arrestations arbitraires, aux tortures, aux viols et aux exécutions extrajudiciaires par la Police Nationale d’Haïti (PNH). Cette police est formée par des fonctionnaires de l’ONU en Haïti et par la police US, notamment la police de New York. La PNH a également été financée par le gouvernement US à hauteur de millions de dollars par an. Les subsides ont augmenté sous l’administration Trump, alors que les violations des droits de l’homme par la PNH augmentaient aussi. L’administration Biden a aussi maintenu ce soutien à la force de police clairement impliquée dans des massacres et des violations flagrantes des droits humains. Malgré la formation et le financement de la PNH par les États-Unis, Moïse n’a pas été en mesure de maintenir « la loi et l’ordre ». D’énormes protestations continuent d’éclater. Dans le même temps, les paramilitaires (« gangs ») soutenus par le régime, tels que l’escadron de la mort G9, dirigé par l’ancien policier Jimmy « Barbecue » Cherizier, continuent de terroriser les pauvres de tous âges à Port-au-Prince où règnent enlèvements, tortures, viols et meurtres. Le G9 et la violence paramilitaire ont déplacé des milliers de personnes qui ont été forcées de quitter leur quartier après que leurs maisons ont été brûlées et que leurs parents et voisins ont été massacrés.

2)Moïse s’est récemment opposé aux membres de la petite et puissante classe supérieure haïtienne, comme Reginald Boulos et d’autres oligarques. Cet affrontement reflétait des querelles entre élites, car Moïse utilisait son pouvoir politique pour consolider son emprise d’une manière qui rappelait les dictatures des Duvalier.

3)Une opposition croissante au sein du Congrès US s’est manifestée contre le soutien continu de l’administration Biden au régime de Moise. En témoigne cette lettre du 26 avril adressée par 68 membres de la Chambre des représentants des États-Unis à l’administration Biden, dans laquelle ils notent que le régime de Moise « manque de crédibilité et de légitimité pour superviser un référendum constitutionnel… ou pour administrer des élections libres et équitables ». À la suite de cette lettre, le secrétaire d’État Antony Blinken a annoncé, comme nous l’avons rapporté le 9 juin, que les États-Unis ne soutiendraient plus le projet du régime de Moise d’accroître son pouvoir en organisant un faux « référendum » cet été pour affaiblir la Constitution haïtienne. Malgré ce revirement de politique, l’administration Biden a néanmoins continué à soutenir le régime pour qu’il se maintienne illégalement au pouvoir et manipule les élections prévues en septembre prochain. Les États-Unis ont alloué des fonds importants pour ces élections fictives qui incluront le référendum, en violation des souhaits de la majorité haïtienne. En outre, l’administration Biden a appelé à un financement US accru de la police haïtienne, malgré le bilan clair des violations flagrantes des droits de l’homme liées à la police. Ce soutien de l’administration Biden à Moise se heurtait malgré tout à une opposition politique croissante au Congrès.

Qu’est-ce qui motive la politique étrangère US en Haïti ?

Dans son discours « Beyond Vietnam : a Time to Break the Silence » prononcé à la Riverside Church le 4 avril 1967, le révérend Dr Martin Luther King, Jr. a déclaré :  » Dans le monde entier, des hommes se révoltent contre les anciens systèmes d’exploitation et d’oppression et les blessures d’un monde faible donnent naissance à de nouveaux systèmes de justice et d’égalité. Les gens en haillons et aux pieds nus se soulèvent comme ils ne l’ont jamais fait. » Martin Luther King a dénoncé le gouvernement US qui se tenait du mauvais côté de cette révolution, au Vietnam et ailleurs. S’il y a bien un endroit sur Terre où cette vérité est illustrée de manière criante, c’est en Haïti.

La politique US envers Haïti, comme ailleurs dans le « tiers-monde », a été remarquablement cohérente au cours des 19e, 20e et maintenant 21e siècles. Elle repose sur trois piliers : 1) une opposition suprématiste blanche à une véritable décolonisation et à la libération nationale des Noirs et des peuples colonisés ; 2) la doctrine Monroe qui considère les États-Unis comme le gendarme de l’Occident en particulier et du monde en général ; et 3) la primauté des intérêts des entreprises des États-Unis et de la classe supérieure locale sur les droits humains fondamentaux de la majorité pauvre, ainsi que la primauté de l’exploitation capitaliste sur la démocratie populaire.

En 1804, les Haïtiens ont mené une révolution réussie contre l’un des empires européens les plus puissants de l’époque, s’émancipant de l’esclavage et du colonialisme, devenant la première république noire du monde et la première nation à bannir définitivement l’esclavage. On peut dire que la révolution haïtienne a été l’affirmation la plus radicale du droit à avoir des droits dans l’histoire de l’humanité. Alimentant l’espoir, la résistance et la rébellion des personnes asservies dans les Caraïbes et aux États-Unis, le gouvernement haïtien nouvellement indépendant a offert l’asile et la citoyenneté à tout Africain qui échappait à l’esclavage. Le gouvernement haïtien indépendant a invité les personnes d’origine africaine et indigène qui fuyaient l’oppression à venir vivre en Haïti. Les combattants de la liberté tels que Simon Bolívar et les mouvements de libération à travers les Amériques ont reçu un soutien matériel du gouvernement haïtien à la condition qu’ils abolissent l’esclavage s’ils parviennent au pouvoir. Haïti se trouvait à l’épicentre de la lutte mondiale pour mettre fin à l’esclavage.

La liberté d’Haïti représentait une grande menace pour le système d’esclavage aux États-Unis et dans les Amériques. Les dirigeants suprématistes blancs des États-Unis ont tenté d’étrangler la nouvelle nation dès sa naissance en instituant un boycott mondial contre Haïti. La France a pris des mesures similaires, obligeant Haïti à payer des réparations aux propriétaires d’esclaves français pour les biens qu’ils ont perdus lorsque l’esclavage a pris fin. Ces « biens » étaient les êtres humains qui avaient été réduits en esclavage. La dette n’a été remboursée que dans les années 1940, les banques américaines ayant alors pris en charge le processus de recouvrement. Au fil du temps, Haïti a payé à la France 21,7 milliards de dollars, une extorsion qui a été qualifiée à juste titre de plus grand hold-up de l’Histoire.

Au XXe siècle, Haïti est devenu une colonie virtuelle des États-Unis, précisément à partir de 1915, lorsque les Marines US ont été envoyés par le président Woodrow Wilson pour occuper le pays. Plus de 20 000 personnes ont été tuées par les marines. Pendant les 19 années d’occupation, les Haïtiens ont opposé une résistance farouche et prolongée, et les activistes noirs des États-Unis ont été au premier rang de la solidarité avec la lutte haïtienne. L’Association nationale pour la promotion des gens de couleur (NAACP) avait dénoncé l’invasion, tout comme le mouvement Garvey. Le leader de la NAACP, James Weldon Johnson, a détaillé les crimes commis par les forces d’occupation américaines dans « The Truth About Haiti : An NAACP Report » (1920) publié dans The Crisis. Les marines ont finalement quitté Haïti en 1934, laissant à leur place les fameuses Forces armées d’Haïti pour protéger violemment les sociétés étrangères et l’élite haïtienne en écrasant toute opposition.

Des années 1950 aux années 1980, le gouvernement US a soutenu les dictatures brutales de « Papa Doc » et « Baby Doc » Duvalier, qui ont torturé et tué des milliers d’Haïtiens. Le mouvement populaire de masse, connu sous le nom de Lavalas (le « déluge » du peuple), a réussi à renverser la dictature de Duvalier et à élire Jean-Bertrand Aristide comme président d’Haïti. Par deux fois, les États-Unis ont soutenu des coups d’État pour renverser le gouvernement élu, en 1991 et en 2004. Depuis ce dernier putsch, Haïti est occupé par les Nations unies, avec l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU et à la demande principale des États-Unis, de la France et du Canada. Sous cette occupation, le peuple haïtien s’est engagé dans une lutte acharnée contre une série de dictatures fantoches installées par les États-Unis. Ce qu’il est important de reconnaître maintenant, c’est que le régime actuel du PHTK est la manifestation institutionnelle du coup d’État de 2004, une tentative de rendre le coup d’État permanent, avec ou sans Jovenel Moise.

La solidarité est plus que jamais nécessaire

Aujourd’hui, le peuple haïtien lutte courageusement pour établir son propre gouvernement de transition de Sali Piblik (sécurité publique). Il s’appuie sur des professionnels et des militants dévoués issus de tous les secteurs de la société haïtienne pour établir un gouvernement capable de stabiliser la société et de répondre aux besoins les plus urgents de la population, tout en organisant des élections véritablement justes et libres. Dans cette lutte, Fanmi Lavalas, le parti du mouvement Lavalas, reste une force vitale, fondée sur la prise en compte des besoins de la majorité pauvre. Le peuple haïtien n’a pas oublié ce que Lavalas a pu accomplir pendant la brève période de démocratie réelle, juste avant que le coup d’État US de 2004 ne replonge le pays dans la misère. Durant cette brève période de démocratie réelle, plus d’écoles ont été construites que durant les 150 années précédentes de l’histoire haïtienne, les soins de santé ont été étendus, des logements abordables ont été construits, des coopératives ont été formées, la redoutable armée a été dissoute, les droits des femmes ont été étendus. Beaucoup d’autres choses ont pu être accomplies. Et tout cela a été réalisé avec un budget national minuscule, car les États-Unis tentaient d’étrangler économiquement Haïti en lui coupant les aides et les prêts. En revanche, le régime du PHTK a été entièrement soutenu par les États-Unis et disposait d’un budget 14 fois plus important. Et malgré ce large soutien, le régime du PHTK ne peut que revendiquer une pauvreté et une misère croissantes pour les masses populaires, un doublement de la malnutrition infantile sévère aiguë, ainsi que des massacres généralisés et des violations flagrantes des droits de l’homme. Tout cela est rendu possible grâce au soutien des États-Unis. Comme Fanmi Lavalas l’a déclaré le 2 mars 2021 :

« En effet, la réalité d’aujourd’hui met clairement à nu la vérité. S’il n’y avait pas eu le coup d’État du 29 février 2004, nous n’aurions pas aujourd’hui un gouvernement de kidnappeurs qui fait que chaque citoyen haïtien se déplace avec son propre cercueil. Oui, depuis le coup d’État de 2004, les masses n’ont cessé de connaître de plus en plus de souffrances. Massacres, répression, misère, famine, chômage, balles, gaz lacrymogènes, enlèvements… et plus encore. Les criminels n’ont pas cessé de voler les terres des paysans. Si nous ne pouvons pas aller à l’école, si nous ne pouvons pas manger, si nous ne pouvons pas avoir un logement décent, si nous n’avons pas d’eau potable à boire, si nous n’avons pas de sécurité, s’ils nous kidnappent, c’est une conséquence directe du coup d’État de 2004.« 

Tous les progressistes aux États-Unis doivent placer la lutte du peuple haïtien au centre de leurs propres luttes. Nous devons organiser des manifestations de solidarité partout où nous le pouvons et faire pression sur nos membres du Congrès pour qu’ils fassent ce qui suit :

  1. Couper une fois pour toutes toute l’aide US à la police haïtienne.
  2. Mettre fin au soutien de l’administration Biden au régime du PHTK, quel que soit le nom de la nouvelle figure de proue.
  3. Mettre fin au soutien US aux élections fictives et au référendum constitutionnel organisés par le régime du PHTK.
  4. Soutenir le droit du peuple haïtien à former, par le biais de son propre mouvement populaire, son propre gouvernement de transition sans ingérence US. Pas d’intervention militaire US en Haïti.

 

Source originale: Counterpunch

Traduit de l’anglais par Investig’Action