Shlomo Sand analyse le déclin des intellectuels français (2/3)

Shlomo Sand est ce célèbre historien juif israélien, très courageux, qui a publié Comment le peuple juif fut inventé. Son récent livre La fin de l’intellectuel français ouvre des discussions intéressantes. Il analyse les causes du déclin de la pensée dans ce pays. De la pensée ? Non, plutôt, des intellectuels médiatisés.

Démontant les trucs et manipulations des BHL, Finkielkraut, Zemmour, Houellebecq, Val et autres Fourest, il pointe les principaux responsables de cette dégradation : les dirigeants des médias mainstream qui censurent les personnalités charismatiques, mais incontrôlables pour les remplacer par « l’autofabrication de leurs propres élites, des clercs qui se gardent de critiquer directement les véritables élites régnantes, qui savent parfaitement où se situe réellement le pouvoir et qui sont toujours disposés à accuser et à crucifier les misérables ».

Jouissif, mais surtout utile.

Michel Collon

Extrait:

 » (…)

Il s’ensuivit un tollé immédiat. Philippe Val, ami de Jean-Luc Hees, lui-même proche de Nicolas Sarkozy, mobilisa ses amis intellectuels, de Bernard-Henri Lévy à Alexandre Adler, contre le « judéophobe » incontrôlé. Le 15 juillet, le directeur de l’hebdomadaire, qui savait parfaitement quelles sont les limites de la liberté d’expression dans la République française, et quelle est la différence essentielle entre juifs et musulmans, congédia l’impertinent.

L’histoire est simple : Siné, l’« anachronique » n’avait pas compris qu’au début du xxie siècle, il n’est pas admis, à juste titre, de corréler le judaïsme et les juifs avec l’argent. En revanche, le trait d’égalité placé entre l’islam, les musulmans et le terrorisme ne posait aucun problème à Siné, ni à la rédaction de Charlie Hebdo ni à une grande partie de l’intelligentsia française.

Le 30 septembre 2005, le journal danois de droite Jyllands Posten, publia une série de caricatures sur l’islam et les musulmans. Certaines d’entre elles ridiculisaient l’islam, et l’intolérance de beaucoup de ses fidèles. D’autres caricatures, plus mordantes, identifiaient directement l’islam et Mahomet au terrorisme. Un dessin de Kurt Westergaard ressortait particulièrement : le prophète y apparaît la tête ornée d’un turban en forme de bombe. Au Danemark, Westergaard fut bientôt adulé par l’extrême droite. Il se trouve qu’au Danemark, l’Église (luthérienne) n’est pas séparée de l’État, qui assure la rémunération des prêtres, mais il ne semble pas que Jyllands Posten ait un jour dénoncé cet état de fait.

En France, certains journaux, après avoir hésité, publièrent quelques-unes des caricatures les plus modérées mais, le 8 février 2006, Charlie Hebdo, l’organe « libertaire », s’empressa d’en publier l’intégralité, et n’hésita pas à en ajouter d’autres de son cru. Sur fond de protestations violentes dans le monde musulman, les ventes furent propulsées de 40 000 exemplaires habituellement (voire moins selon certains) à un demi-million.

Philippe Val et les anciens gauchistes de la rédaction retinrent la leçon : désormais, s’agissant de l’islam, il n’y aurait plus de distinguo entre « coup de marketing », liberté d’expression et laïcité radicale. Alors que le président Jacques Chirac qualifiait de « provocations manifestes à l’égard des musulmans » les caricatures et leur publication, une grande partie de la sphère médiatique parisienne, à commencer par Charlie Hebdo, n’hésitait pas un instant, avec une joyeuse irresponsabilité, à faire de Mahomet une sorte de nouvel Hitler, ou Staline, du XXIe siècle.

Feuilleter les numéros de Charlie, de 2006 à 2015, provoque la stupéfaction. Bien que la place consacrée à l’islam n’y soit pas centrale, elle est cependant loin d’être marginale ; l’islam est bien plus qu’un « détail » dans l’existence hebdomadaire du journal. On en retire l’impression que, dès lors qu’il s’agit de l’islam, tous les freins sont levés : les musulmans sont toujours répugnants, repoussants et même, la plupart du temps, menaçants et dangereux. Les dessinateurs de Charlie raffolaient particulièrement du postérieur de Mahomet, de ses testicules maigrelets et de son désir forcené de forniquer avec des porcs et des chameaux.

Les fidèles musulmans n’achetaient certainement pas cet hebdomadaire et n’y étaient pas abonnés, mais ils ne pouvaient échapper aux couvertures, exposées bien en vue dans tous les kiosques. Il y avait plus que de la laideur dans cette représentation méprisante et irrespectueuse de la croyance d’une minorité religieuse : le glissement permanent entre islam, musulmans et intégrisme radical était considéré comme « logique », et n’a jamais fait l’objet d’une distinction aiguë.

 

J’ai le triste souvenir d’une autre caricature, par Rasmus Sand Høyer, elle aussi importée du Danemark. On y voit Mahomet, barbu et l’air cruel, enveloppé dans une djellaba blanche, les yeux cachés et tenant un long couteau pointu, avec, à ses côtés, deux femmes voilées avec un niqab noir dont seul émerge un regard désespéré. Cette caricature ressemblait étonnamment à celles qui paraissaient dans La Libre Parole, le journal de Drumont, qui montrait toujours des juifs laids, amassant de gros sacs remplis d’argent.

Il est surprenant de voir combien les juifs « sémites » d’hier ressemblent aux musulmans « sémites » d’aujourd’hui : même laideur du visage et même nez, long et gros. Certes, Charlie a pu se moquer des juifs et des chrétiens, de façon retenue et raisonnable, mais il n’aurait jamais publié une caricature montrant un juif barbu, coiffé d’une kippa, faisant l’usurier, au coin d’une rue. Il n’y a pas, non plus, eu, au motif de faire rire, de dessin représentant un banquier juif américain tirant les ficelles de l’économie mondiale.

On nous a également épargné le postérieur de Moïse, tout comme celui du pape et du président de la République : cela n’est pas considéré comme un sujet risible par les « anarchistes » des débuts du XXIe siècle ; et, à la vérité, c’est tant mieux !

De plus, lorsque le musulman n’est pas un terroriste, c’est, pour le moins, un polygame ou un assisté paresseux, profitant des aides publiques. J’ai sous les yeux une caricature, publiée dans Charlie, où l’on voit un ouvrier arabe en arrêt devant une prostituée, tandis qu’un prédicateur barbu le sermonne : « Mon frère ! Tu vas payer 40 euros une passe, alors que pour le même prix tu peux acheter une épouse ! »

Cette caricature répugnante est publiée dans un pays où la polygamie est interdite, et où beaucoup des musulmans ont le plus grand mal à vivre dans un cadre familial avec une femme. Ce type de dessin n’est pas dirigé contre les intégristes, ni contre les princes saoudiens, et n’a pas non plus pour objet la défense des femmes. Il amalgame les simples musulmans, ceux que l’on rencontre tous les jours en train de nettoyer les rues et sur les chantiers du bâtiment, avec le « danger de la polygamie » qui plane sur une France si monogamique et dévot.

Le 3 juillet 2013, l’armée égyptienne, sous le commandement du général Fattah al-Sissi, avec l’aide de l’Arabie saoudite amie de la République française, a effectué un coup d’État contre le pouvoir légitime du président élu, Mohamed Morsi. Une sanglante répression a été aussitôt engagée contre les foules de manifestants qui soutenaient le gouvernement des Frères musulmans, et s’opposaient à la dictature militaire.

Le 10 juillet 2013, Charlie Hebdo parut avec une couverture rouge portant, en titre joyeux : « Le Coran c’est de la merde ». Et la caricature, placée sous le titre, de fournir l’explication : un homme se sert du livre saint en guise de cuirasse pour se protéger des balles tirées par les soldats égyptiens ; barbu, les yeux grands ouverts, l’homme s’exclame, lorsque les balles transpercent le Coran et touchent sa poitrine: « Ça n’arrête pas les balles ! » Le général Abdal Fattah al-Sissi a donc vaincu à l’aide de la mitraille et directement contribué au renforcement de l’intégrisme et du terrorisme radical en Égypte.

Charlie Hebdo a triomphé, jusqu’à présent, par le rire et à l’aide de la loi française. Dans tous les procès intentés contre lui, comme Houellebecq, il a été régulièrement relaxé ; ceux qui s’étaient sentis injuriés et avaient porté plainte ont toujours été déboutés. Le soutien sans réserve d’intellectuels, comme Élisabeth Badinter, Claude Lanzmann, Bernard-Henri Lévy, et de personnalités politiques, comme Nicolas Sarkozy et François Hollande, a créé un climat de sympathie pour les accusés. Nombre de musulmans et de non-musulmans y ont vu la faiblesse de la législation française, et n’ont pas cessé de critiquer le phénomène.

Des islamistes radicaux, frustrés, déséquilibrés avec une croyance très fragile, ont, en revanche, décidé de réagir par la folie meurtrière. Le 2 novembre 2011, ils avaient déjà mis le feu au siège de la rédaction. Le 7 janvier 2015, ils sont montés de plusieurs crans : parvenant à faire irruption dans le même immeuble, ils ont ouvert le feu et perpétré un carnage. Malheureusement, il n’y a pas que le Coran qui n’arrête pas les balles, il y aussi les pages d’un journal satirique.

Le président François Hollande décréta immédiatement trois jours de deuil et appela tous les Français à venir manifester pour la liberté d’expression. En même temps, Joachim Roncin, directeur artistique du magazine Stylist, publiait sur Twitter le logo « Je suis Charlie ». La rencontre de ces deux initiatives eut un effet immédiat : le 11 janvier plus de quatre millions de manifestants, pour la plupart réunis sous le slogan « Je suis Charlie », ont répondu à l’appel du président.

Lui-même et le chef du gouvernement figuraient en tête de la manifestation parisienne, tandis que marchaient à leurs côtés des chefs d’État, des ministres et des ambassadeurs venus de toute l’Europe et du reste du monde. Parmi eux, il y avait aussi le chef du gouvernement israélien Benjamin Netanyahou, en compagnie de son ministre des Affaires étrangères de l’époque, Avigdor Libermann. Étaient aussi présents : Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, et le Premier ministre de Turquie Ahmet Davutoğlu, Abdallah II, roi de Jordanie, Cheikh Abdallah Ben Zayed, ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes, et Nizar Madani, le numéro un de la diplomatie de Riyad.

L’identification avec Charlie, avec la liberté d’expression et la défense de la laïcité était internationale et totale. Du fait de l’acte horrible de deux petits assassins minables qui avaient été élevés dans les écoles de la République, et probablement très peu croyants, Paris devenait, pour un court moment, l’épicentre du « monde libre ».

J’ai toute ma vie été réticent aux manifestations organisées par les autorités et le pouvoir ; malgré tout, j’ai voulu me joindre à un rassemblement calme pour ne pas me sentir trop isolé et impuissant. J’avais imaginé que l’on manifesterait avant tout contre la terreur et contre la peur, mais, du fait de la dure épreuve, j’avais aussi espéré que l’on exprimerait une solidarité avec les immigrés et les étrangers.

J’aurais souhaité que marchent en tête des représentants des trois communautés : chrétiens, musulmans et juifs, des dirigeants syndicaux, et des personnalités d’associations apolitiques. Une manifestation de politiciens hypocrites et de représentants d’États oppresseurs, défilant fièrement dans les rues de la capitale et, adressant aux passants un sourire de vainqueur, était bien la dernière chose à laquelle je m’attendais.

À Nice, où je séjournais alors, le maire Christian Estrosi a défilé en tête de la manifestation, en tenant une grande banderole sur laquelle était inscrit « Je suis Charlie » ; on pouvait voir sur son visage qu’il se sentait plus que jamais dans son bon droit. Pour cette raison, je me suis tenu à l’écart de la manifestation, mais je dois avouer que le motif plus profond pour lequel je me suis abstenu de me laisser entraîner dans la foule des manifestants fut bien le slogan « Je suis Charlie » lui-même.

Je m’étais dit, dès la première minute que, si un fou de la Ligue de défense juive (LDJ) attentait à la vie de l’« humoriste » judéophobe Dieudonné, je blâmerais le crime et exigerais que ses auteurs soient jugés avec la plus extrême sévérité, mais je n’irais pas manifester avec une pancarte portant l’inscription « Je suis Dieudonné ». Comme pour Houellebecq, et beaucoup de ses semblables qui ont immédiatement proclamé : « Je suis Charlie », je savais que l’identification avec le journal impliquait, qu’on le veuille ou non, l’acceptation de principe de son contenu.

J’ai toujours pensé que la liberté d’expression est une chose primordiale, pour laquelle, dans mon pays, je me suis battu durant toute ma vie d’adulte. Mais j’ai également toujours su qu’elle a des limites. Ainsi, on n’a pas le droit d’inciter à attenter à quelqu’un, de même il est interdit de prôner la stigmatisation d’un groupe d’humains du fait de son origine, de son genre, de ses orientations sexuelles ou de sa religion.

Au contraire des interprétations habituelles (et erronées) du principe républicain, je suis favorable à la liberté d’expression de la religion dans l’espace public dès lors, bien évidemment, que ses valeurs et son culte ne me sont pas imposés. J’ai toujours été anticlérical au plan politique, et antireligieux au plan philosophique, mais je me suis toujours efforcé, dans la mesure du possible, de ne pas confondre les deux.

Telle est, selon moi, la quintessence de la pensée éclairée. Je suis le descendant de parents et de générations qui ont longuement souffert de la haine, du mépris, de l’insulte et de la persécution. Mes ancêtres et leurs ancêtres, qui ont vécu dans la civilisation chrétienne, ont durement souffert, non pas du fait de leur « race », mais à cause de leur croyance obstinée et des pratiques cultuelles dont elle s’accompagnait.

 

Il faut s’arrêter ici, un instant, afin de clarifier une question sémantique et idéologique dérangeante. Le patron de Libération, Laurent Joffrin, cherchant à justifier l’éviction de Siné par Val, a pris la défense de ce dernier, son bon ami, dans ces termes : « Réprouver l’intégrisme musulman et dénoncer le pouvoir supposé des juifs, ce n’est pas la même chose. On est anti-intégriste dans le premier cas, raciste dans le second. On choisit sa religion, on ne choisit pas sa race. »

Il a certes immédiatement regretté ces lignes et s’est attaché à réparer ce dérapage linguistique, symptomatique du climat intellectuel parisien des débuts du XXIe siècle. Joffrin n’est ni raciste ni judéophobe, et son intention était bonne (pas uniquement envers Val). Dans sa grande ignorance, il a voulu dire que l’hostilité à l’encontre des juifs relève du racisme, tandis que celle à l’égard des musulmans est affaire de religion ; c’est pourquoi, il a malencontreusement fait des juifs une race : pour traiter quelqu’un de raciste, il fallait bien qu’il y ait une race ! Cependant, la haine ancestrale des juifs ne provient pas d’une théorie raciale, ni d’un ADN différent ; elle résulte d’une longue suite de préjugés contre les fidèles d’une autre religion.

Dans les drames célèbres de Christopher Marlowe et de William Shakespeare, qui ne connaissaient pas de juifs, les stéréotypes judéophobes ne portaient pas sur la race, mais visaient les membres d’une communauté religieuse « cupide » qui s’obstinait à refuser de recevoir la grâce chrétienne. Les préjugés antijuifs abondent aussi dans la culture française, de Voltaire à Proudhon ; ils procèdent d’une vision du judaïsme comme religion du veau d’or et étrangère, dont les fidèles, venus d’Asie, sont usuriers de père en fils (on doit souligner que les judéophobes ne faisaient pas de distinction entre la religion et ses fidèles).

Dans l’Empire russe, à partir de la fin du XIXe siècle, les foules pogromistes n’étaient pas racistes, mais avaient appris à haïr les juifs, ces « étrangers », qui, selon la rumeur, faisaient cuire leur pain azyme de Pâques avec du sang d’enfants chrétiens. Assez tardivement, dans la seconde moitié du XIXe siècle, à l’époque moderne, laïque et scientiste, l’Europe occidentale s’est mise, petit à petit, à racialiser les juifs, autrement dit à leur appliquer le concept de race. Ce terme populaire ne revêtait pas, cependant, une connotation véritablement biologique ; il désignait surtout un groupe humain, religieux ou « ethnique », venu d’ailleurs et qui ne faisait apparemment pas partie de la nation.

À partir de la fin du XIXe siècle, des vagues massives de migrants juifs – environ 2,7 millions de personnes –, en provenance de l’Empire russe, gagnèrent les capitales d’Europe centrale et occidentale (pour une grande majorité d’entre eux, ces villes ne furent qu’une étape : ils durent fuir ensuite vers le continent américain). Cette immigration a jeté de l’huile sur le feu du rejet traditionnel dont étaient l’objet les descendants, barbus et répugnants, des meurtriers de Jésus Christ.

Pourquoi plus de quatre millions de Français ont-ils défilé sous un slogan qui les identifiait à un journal islamophobe et totalement irresponsable ? Faut-il y voir une grande sensibilité concernant la liberté d’expression ? Était-ce une courageuse poussée républicaine, pour préserver l’héritage des Lumières ? Il y avait, bien sûr, des manifestants pour la liberté, mais certainement moins pour la fraternité.

Certains sont venus défiler, sous le choc d’un acte cruel et barbare, mais je crains aussi que beaucoup trop de gens aient manifesté contre l’« autre », différent, présent près de chez eux. Sous le consensuel slogan « Je suis Charlie » se cachait aussi une façon finalement assez peu fraternelle de dire « Je suis français ».

En un temps où la francité connaît une crise aiguë, à un moment où un parti politique qui mobilise contre les « étrangers » est en passe de devenir le « premier parti de France », la vague d’hystérie et l’union sacrée m’ont soudainement rappelé le rejet du « non-juif », caractéristique du climat politique en Israël. À cette différence près que, dans l’Hexagone, cela se fait sous le sceau des Lumières, de la République et de Voltaire.

Il est intéressant d’attirer l’attention sur le fait que la majorité des manifestants n’étaient pas des électeurs ou des sympathisants de Le Pen ; ceux-ci ayant été quasi officiellement tenus à l’écart des défilés. Emmanuel Todd a procédé, à ce sujet, à une analyse pertinente : dans les villes où le FN fait des bons scores électoraux, le nombre de manifestants fut parmi les plus faibles (par exemple, Marseille, Nice, Béziers, au contraire de Paris, Lyon, Grenoble…).

La plupart des manifestants « Je suis Charlie » ne provenaient pas des quartiers pauvres, n’étaient pas des ouvriers mais faisaient principalement partie des classes moyennes, pour qui le vote Le Pen demeure illégitime et vulgaire. Et ce d’autant plus que le parti d’extrême droite exprime une conception nationale antieuropéenne attardée et, jusqu’à un passé récent, teintée de judéophobie.

Pour la majorité des « Charlie », le séparatisme vis-à-vis de l’« autre » était moins marqué, et il insistait sur le fait que le rejet qu’il exprimait, non tourné contre les Arabes, par conséquent n’était pas raciste. Ce nouveau code établissait, en revanche, la pleine légitimité de la détestation de l’islam et des musulmans. La guerre contre l’islam n’est apparemment pas essentialiste, mais culturelle. La division du travail pour exclure l’« autre » était parfaite et efficace, entre les vulgaires et les timides, entre les ignares et les semi-intellectuels. L’euphémisation a toujours été la méthode la plus efficace pour perpétuer le racisme.

 

L’identité collective de beaucoup de « Charlie », mais pas de tous évidemment, revêtait donc un caractère relativement nouveau. Ils avaient adopté une identité pseudo-nationale ou, plus précisément, « nationaliste-zombie » qui, promue depuis des années dans les médias parisiens et dans des essais semi-philosophiques et pseudo-historiques, venait principalement d’« en haut » et non d’« en bas ».

Ils ne reprenaient pas à leur compte les discours électoraux populistes prononcés dans la périphérie. Les contours de cette identité s’affirmaient très français, mais ils n’étaient plus exactement ceux de la France classique. Ils étaient éclatés et secoués, et, dans une large mesure, ils se calquaient déjà sur les frontières imaginaires de l’Europe blanche, que l’impératif parisien à la mode avait, depuis quelques années déjà, doté de l’appellation distinguée et très répandue de « civilisation judéo-chrétienne ».

Ce terme, pur produit des cercles intellectuels médiatiques, constituait l’expression nouvelle d’une hypocrisie culturelle ancienne. Il fut, tout à coup, procédé à un brouillage de la civilisation chrétienne dans la mémoire historique. Elle reçut un nouveau baptême qui la fit « judéo-chrétienne», ce qu’à dire vrai elle avait ignoré jusqu’ici.

Les juifs, eux aussi, qui avaient vécu durant un millénaire dans l’Europe chrétienne, n’avaient, hélas, pas eu conscience de vivre dans une culture symbiotique « judéo-chrétienne». Les participants aux croisades, qui tuèrent un grand nombre de croyants non chrétiens, ne se sont jamais reconnus comme venant d’un univers « judéo-chrétien ». Les sévères agents de l’Inquisition, qui questionnaient non seulement les hérétiques et les apostats, mais aussi les descendants du peuple déicide, n’ont jamais imaginé, un seul instant, être « judéo-chrétiens ». De même, jusqu’à la fin des années 1950, les papes n’ont jamais introduit dans leurs prières dominicales une parole élogieuse à l’égard des juifs, qu’ils préféraient évoquer comme « perfidis Judaeis ».

 

Les cinq millions de personnes, qu’il s’agisse de juifs ou de leurs descendants laïques, qui ont été assassinées en Europe durant la Seconde Guerre mondiale ignoraient qu’elles étaient judéo-chrétiennes, et ont manqué l’occasion de le devenir. Mais des adeptes de Charlie Hebdo, des admirateurs de Houellebecq et des gens de médias et du livre, dans les salons parisiens, se sont sentis, et se sentent toujours, très à l’aise avec ce terme purificateur. L’important était que les frontières imaginaires des nouveaux « athées judéo-chrétiens » correspondent à l’état d’esprit devenu hégémonique dans la France de ce début de XXIe siècle : elles intégraient l’ultime persécuté d’hier mais, surtout, elles le différenciaient du rejeté et de l’humilié d’aujourd’hui.

En vérité, on ne sait pas combien, parmi les manifestants, connaissaient les caricatures de Charlie. Malgré la forte baisse des ventes qu’enregistrait l’hebdomadaire, il est probable qu’à l’époque d’Internet, dans les trois jours qui ont suivi le massacre, beaucoup ont pu les découvrir. Le fait que leur laideur et l’incitation à la haine manifeste contre les musulmans n’aient pas dissuadé les marcheurs peut inquiéter mais n’a rien de fortuit. Aussi choquant que cela puisse paraître, l’identification avec les messages islamophobes a vraisemblablement constitué l’un des stimulants à aller manifester, et à acheter sept millions d’exemplaires du numéro publié juste après les événements.

L’identification avec le contenu de l’hebdomadaire n’a cessé d’être justifiée au nom du valeureux combat national pour la laïcité face à toutes les religions. Bien que laïque et athée, je n’ai pas souhaité me joindre à nombre de mes amis qui ont afflué vers le grand troupeau. L’identification à Charlie m’est apparue comme une sorte de « rhinocérite », parfaitement décrite dans la pièce d’Eugène Ionesco.

L’un après l’autre, plusieurs de mes proches amis se sont transformés en conformistes, avec un épais épiderme européen, et des cornes « judéo-chrétiennes » menaçantes. D’après Ionesco, devenir rhinocéros est une chose naturelle et normale quand tout le monde se rhinocérise et se sent bien ainsi. Et plus il y a de rhinocéros, plus s’accroît le sentiment de la force rhinocérite, et plus la victoire du rhinocérisant est assurée. Depuis 1967, je n’ai pas cessé de vivre ce phénomène, dans mon petit pays du Moyen-Orient.

Il se peut qu’une des raisons pour lesquelles je ne pouvais pas être Charlie provienne de ce que j’ai grandi dans un pays où de splendides athées, s’appuyant sur un livre théologique et au nom d’un Dieu déjà mort selon eux, se sont approprié la terre de gens qui, dans leur malchance, croyaient en un Dieu encore vivant. Cela m’a immunisé contre l’excès de confiance que l’on fait parfois à ceux qui, tout non-croyants qu’ils soient, vouent cependant à leurs icônes un culte tout aussi religieux que les autres.

Je savais que les laïques nationaux-socialistes en Allemagne et les fascistes athées en Italie n’ont pas été les moins meurtriers, si on les compare aux longues oppressions chrétiennes et musulmanes. Les expériences amères du stalinisme et du maoïsme devraient aussi servir de signal d’alerte pour refréner les tendances antireligieuses agressives, qui, depuis longtemps, ont perdu leur raison d’être : dans la République française… comme dans la République populaire de Chine.

 

(…) »

Sand, Shlomo; La fin de l’intellectuel français, pp. 224-236 . La Découverte, 2016.

 

La fin de l’intellectuel français ?
De Zola à Houellebecq


Historien israélien de renommée internationale, Shlomo Sand a fait irruption dans le débat intellectuel français avec ses ouvrages Comment le peuple juif fut inventé et Comment la terre d’Israël fut inventée. Renouant avec ses premières amours, il se consacre dans ce nouveau livre à la figure de l’intellectuel français.

Au cours de ses études à Paris, puis tout au long de sa vie, Shlomo Sand s’est frotté aux « grands penseurs français ». Il connaît intimement le monde intellectuel parisien et ses petits secrets. Fort de cette expérience, il bouscule certains des mythes attachés à la fi gure de l’« intellectuel », que la France s’enorgueillit d’avoir inventée. Mêlant souvenirs et analyses, il revisite une histoire qui, depuis l’affaire Dreyfus jusqu’à l’après-Charlie, lui apparaît comme celle d’une longue déchéance.
Shlomo Sand, qui fut dans sa jeunesse un admirateur de Zola, Sartre et Camus, est aujourd’hui sidéré de voir ce que l’intellectuel parisien est devenu quand il s’incarne sous les traits de Michel Houellebecq, Éric Zemmour ou Alain Finkielkraut… Au terme d’un ouvrage sans concession, où il s’interroge en particulier sur la judéophobie et l’islamophobie de nos « élites », il jette sur la scène intellectuelle française un regard à la fois désabusé et sarcastique.

 
Reproduit avec l’aimable autorisation de l’éditeur (La Découverte)
 

Source: Investig’Action