Qui voulait mettre le Congo à feu et sang?

L’explication que nous recevions de la situation politique au Congo était assez simple : « un méchant Kabila, qui se cramponne au pouvoir, refuse de respecter la constitution et d’organiser des élections. C’est pourquoi le peuple veut le chasser ».

En effet, selon la constitution, un nouveau président aurait dû prêter serment le lundi 19 décembre 2016, un président élu lors d’élections qui auraient dû avoir lieu en novembre. Or comme ces élections sont reportées (elles devraient avoir lieu dans 15 mois), Kabila restera président en attendant les élections prévues pour avril 2018.

Naturellement il y a des critiques à formuler sur Kabila. Il se dit l’héritier du courant de gauche lumumbiste et qui défend l’unité et la souveraineté du Congo. Mais il a travaillé avec une majorité présidentielle, un large front de plus de cent partis. Cette majorité présidentielle est basée sur un principe : l’appui à la personne de Kabila comme président.  Et Kabila n’a pas réussi à donner une base idéologique et politique à cette majorité présidentielle. Ainsi cette majorité a-t-elle été infiltrée par des éléments de droite, des chercheurs d’argent et de postes qui ne se sentent unis que par leur loyauté à la personne du chef. Or cette loyauté n’est que de l’opportunisme : le jour que le chef doit partir, cette coalition éclatera à coup sûr et une nouvelle chasse pour le pouvoir et le partage du pouvoir sera inévitable. C’est ce qui se passe actuellement.

Mais est-ce que cela justifie la diabolisation de la personne de Kabila ? Des dossiers exhaustifs dans les médias à des moments cruciaux qui ne visent qu’assassiner le caractère. Des symboles du capitalisme mondial comme Bloomberg et De Beers qui vont accuser Kabila de … capitalisme. Le progrès concret qu’il a réalisé et que même ses ennemies doivent reconnaître sont superbement passés sous silence.

Des enjeux profonds du conflit

C’est grâce à cette diabolisation que les enjeux profonds du conflit restent bien en dehors de l’attention. Sous le président Kabila, les rapports de force au Congo se sont complètement renversés. Selon les chiffres du Fonds monétaire international (FMI), la Chine a doublé l’Union Européenne en ce qui concerne le commerce avec la République démocratique du Congo. La Chine prend 73% du commerce congolais (importation et exportation) pour son compte. L’Union Européenne a encore 18%. En 2001 cette situation était juste inversée.

 Les échanges commerciaux entre la Chine et la RDC sont 12 fois plus supérieurs à ceux que ce pays d’Afrique centrale entretient avec les Etats-Unis d’Amérique. A cause des dettes contractées ailleurs dans le monde, la multinationale américaine Freeport McMoran se voit obligée de vendre à une compagnie chinoise la principale mine de cuivre du Congo, celle de Tenke Fungurume.

La réaction de l’Occident est une hostilité grandissante envers Kabila. On l’appelle un  « souverainiste ». Et horreur, il fait régulièrement allusion aux combattants de la résistance au colonialisme et au néocolonialisme, tels Lumumba et son propre père, Laurent-Désiré Kabila. Et même si sa majorité présidentielle est déconnectée des idées lumumbistes, le fait de le répéter dans chaque discours est intolérable ! Lors d’une interview remarquable à Jeune Afrique, Edem Kodjo, le facilitateur qui a sur demande de l’Union Africaine aidé au dialogue entre Congolais dans les mois de septembre et octobre 2016 disait : “je suis choqué par la façon dont les puissances étrangères font pression sur Kabila et s’immiscent dans les affaires du Congo. De simples chargés d’affaires d’ambassades occidentales se permettent d’exiger n’importe quoi et convoquent des réunions sur l’avenir du pays.” [1] Et dans toutes les analyses et commentaires sur la crise congolaise, tous les yeux restent braqués sur le “grand coupable” de tout ce qui ne va pas au Congo qui serait donc Kabila.

A Bruxelles et Washington on aiguise les couteaux

Lundi 12 décembre, quand les négociations entre opposants et majorité commençaient, l’Union Européenne publiait 7 noms d’officiers Congolais contre lesquels on prenait des sanctions individuelles. Le même jour Washington ajoutait les noms du ministre des Affaires intérieures et du chef des Services de renseignement aux sanctions déjà prises. A la réunion du conseil des ministres des affaires étrangères de l’Union Européenne, une semaine avant le 19 décembre, le ministre belge Didier Reynders défendait que « les relations des pays de l’Union Européenne avec la RDC devraient être revues » si Kabila resterait encore président après le 19 décembre 2016.

Interrompues à deux reprises pour des raisons de voyage des évêques qui les conduisaient, les négociations ont repris le mercredi 21 décembre. Les évêques exigent qu’avant le 25 décembre un accord soit obtenu sinon ils trancheront sur qui sera responsable du blocage. Deux positions s’affrontent : la majorité présidentielles défend que Kabila reste président jusqu’en avril 2018 et que l’opposition radicale peut avoir des postes dans le nouveau gouvernement. L’opposition autour du vieux Tshisekedi exige le départ immédiat de Kabila qui devrait être remplacé par un Conseil national de transition présidé par lui-même. En plus, cette opposition radicale exige la moitié des postes dans le gouvernement.

Peter Pham, un stratège républicain, expert de l’Afrique, est candidat pour le poste de sous-secrétaire d’Etat pour l’Afrique sous le nouveau président américain Trump. En 2007 il décrivait la mission du nouveau commandement de l’armée étasunienne pour l’Afrique (AFRICOM) ainsi : « protéger l’accès aux ressources stratégiques qui sont en abondance en Afrique, ce qui implique qu’aucun pays tiers, comme la Chine, l’Inde, le Japon ou la Russie, y obtienne un monopole ou un traitement préférentiel. »

Sur le Congo, il y a 4 ans, un article paraissait avec pour titre : « to save Congo let it fall appart » (pour sauver le Congo il faut le laisser tomber en morceaux). Le même monsieur déclarait dans une interview en décembre dernier: « Joseph Kabila nous a poussé vers cet abime. Soyons clair, ou bien il quitte le pouvoir maintenant ou bien il serait écarté d’une autre façon. Il a le choix. En tout cas il n’y a pas de futur pour lui à la présidence congolaise. »

Quel futur pour les jeunes congolais? Quelle solidarité avec le peuple Congolais ?

Plus que 64% de la population Congolaise est né après 1991 et n’a pas vécu la dictature mobutiste. Ces jeunes sont fatigués des guerres qui ont secoué leur pays durant les deux dernières décennies. Ils regardent les travaux d’infrastructures et les projets de construction, mais ils se sentent exclus de cette modernité. Ils  souffrent du chômage et de la pauvreté qui ne diminuent pas. Dans la diaspora, beaucoup de jeunes sont révoltés par le racisme et le chômage, ils voient comment leurs parents doivent se sacrifier pour envoyer l’argent à la famille au pays. Tout ceci crée une révolte et une colère qui peuvent aller dans tous les sens. La classe politique dans la majorité ou dans l’opposition ne réussit pas à les convaincre, au contraire l’opportunisme et la corruption les dégoutent. Lugi Gizenga, secrétaire permanent et porte-parole du Parti Lumumbiste Unifié (PALU) écrivait sur son Twitter : « On n’a pas besoin d’exploiter le peuple comme le colon, pour bien vivre. Abat la bourgeoisie politique au Congo. Que vive enfin Lumumba. » et « Quelle est cette démocratie où chaque village a son Parti, voilà pourquoi l’étranger fait ce qu’il veut du Congo, contre les congolais. » Or le PALU a été présent dans les gouvernements Kabila sans avoir changé ni freiner la course pour l’argent et les postes. Le jour qu’un parti politique congolais pourra vraiment mettre en pratique ces idées lumumbistes, il y aura un futur pour les Congolais. Cela se fera au Congo et pas ailleurs.

Chez nous en Belgique, nous pouvons remettre en question l’ambition de notre establishment de  jouer un rôle de premier plan dans le combat pour la reconquête coloniale de l’Afrique centrale par l’Union Européenne.

Source: Intal

Notes:

[1] Pour comprendre la complexité de la politique congolaise et le degré d’ingérence de l’Occident, cette interview est  conseillée: http://www.jeuneafrique.com/mag/382533/politique/edem-kodjo-mediateur-ne-dire-ca/