Pourquoi le 1 % des intellectuels et politiques ont Cuba dans le collimateur

Le décès de Fidel Castro a suscité une tentative de disqualifier la gauche : les intellectuels et politiciens du 1 % s’en sont donné à cœur joie. Quiconque ne participe pas à cette phobie anti-cubaine risque d’être marginalisé. Pourquoi donc cette petite île se retrouve-t-elle dans le collimateur de la droite (extrême) ?

 

En préambule : traîner Cuba dans la boue est un sport éminemment « occidental ». Il est curieux de constater que plus un pays est riche, plus il se positionne négativement par rapport à la révolution cubaine. Les pays du sud portent un tout autre regard sur l’île. On y admire comment ce petit pays vulnérable a su réussir à maintenir un cap personnel et autonome à l’égard de l’Occident et comment ses médiocres ressources économiques ont produit d’excellents résultats sur le plan social, devenant ainsi un modèle de la solidarité internationale. A l’occasion de la mort de Fidel, Narendra Modi, Premier ministre de « la plus grande démocratie du monde » l’a cité comme étant l’une des figures les plus iconiques du vingtième siècle. Cuba a été élu à la majorité des deux tiers par la Commission des droits de l’homme des Nations Unies et a présidé à deux reprises le mouvement des pays non-alignés, qui représentent quelque trois quarts de la population mondiale.

Pourquoi la révolution cubaine subit-elle le feu du 1 % d’intellectuels et politiques chez nous ? J’y vois au moins quatre raisons importantes. Toutes ont à voir avec le fait que Cuba lamine les prémisses de la suprématie occidentale. Voici comment je les classe :

 

1. Les pauvres doivent accepter leur sort et marcher droit

 

Si les pays du sud se mettent à suivre leur propre voie, où cela va-t-il finir ? Une bonne part de la prospérité du premier monde est basée sur des relations nord-sud avantageuses pour nous. L’ordre du monde doit être maintenu à tout prix. Des acteurs comme Cuba qui sont les précurseurs d’un autre ordre mondial, il vaut mieux les éliminer ou les neutraliser.

Dès le début du XIXème siècle les Etats-Unis ont considéré l’Amérique Latine comme leur fief. Cela suscita beaucoup de résistance, mais les innombrables révoltes furent noyées dans le sang. Le Pentagone formait les militaires sud-américains et n’hésitait pas à organiser un coup d’état pour garder la population sous sa botte. Tout opposant était impitoyablement abattu. Aucune issue ne semblait envisageable.

Jusqu’en 1959. Ce que personne ne jugeait possible se réalisa à Cuba. Les Nord-Américains furent expulsés et leur domination abolie. Le pays suivrait désormais une ligne indépendante de celle du grand frère. Si un petit pays vulnérable pouvait le faire, de plus grands pays de la région pourraient sans doute y arriver eux aussi. Autrement dit, Cuba créait un précédent dangereux dans la région. Ce pouvait être le premier domino d’une longue série. Dans un tel scénario les Etats-Unis risquaient de perdre leur contrôle sur tout le continent.

En 1964 le Département d’Etat (ministère des Affaires étrangères) étatsunien lançait cet avertissement : « Le premier risque auquel nous expose Castro … réside dans l’impact qu’a la simple existence de son régime sur le mouvement de gauche dans beaucoup de pays latino-américains. Le simple fait que Castro réussit à défier les Etats-Unis, c’est un déni de toute notre politique dans l’hémisphère occidental depuis près d’un demi-siècle ». Voilà pourquoi Cuba est devenu l’obsession de tous les présidents successifs de la Maison Blanche. Le pays a été la cible de dizaines d’attentats terroristes et de tentatives d’assassinat (souvent avec l’appui de la CIA), d’une intervention militaire et du plus long embargo économique de l’histoire mondiale.

Rien n’y a fait. Les Cubains ont tenu bon. Plus encore, avec le Venezuela ils ont créé l’ALBA (l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique). Cette alliance a joué un rôle-clé dans l’intégration de l’Amérique latine et de la formation d’un bloc anti-USA ces dix dernières années. C’est ainsi que l’influence de Washington dans la région est tombée au plus bas depuis le début du XIXème siècle. Cela vaut également pour l’Europe dans une mesure moindre.

 

2. « There Is No Alternative »

 

La domination des 1 % au détriment des 99 % se base sur la vieille rengaine que le capitalisme est après tout la meilleure forme de société et qu’il n’existe pas d’alternative. Si une majorité critique cesse d’y croire, tout le système s’effondre. C’est pourquoi il faut sanctionner impitoyablement tout pays qui démontre le contraire ou au moins la conteste. En Belgique un ménage sur 10 postpose un traitement médical pour des raisons financières. Un écolier sur 8 quitte l’enseignement secondaire sans diplôme. Au total 1 Belge sur 5 risque la pauvreté. Et même dans ces conditions l’élite politique estime que nous devons faire des économies sur les dépenses sociales, car « il n’y a pas d’alternative ».

A Cuba de telles situations sont impensables. Certes, le pouvoir d’achat y est beaucoup plus faible que chez nous, mais les soins de santé ainsi que l’enseignement sont gratuits. Les salaires sont bas, mais il n’y a pas de chômage et selon l’ONU le pourcentage de personnes sous le « seuil de la pauvreté humaine », soit 4 à 5 %, est parmi les plus bas au monde (1). Sur le plan de l’espérance de vie, de la mortalité infantile, du niveau d’instruction etc., Cuba obtient un score proche de la moyenne de l’OCDE, le club des pays riches.

A forces d’erreurs et d’essais, Cuba a réussi à élaborer un autre projet de société où ce n’est plus le profit qui est au centre, mais le développement social, intellectuel et culturel de la population. Si l’Amérique du Sud offrait les mêmes soins de santé et le même encadrement social que Cuba, chaque année on aurait 130.000 enfants de moins qui mourraient (2).

Actuellement quelque 50.000 travailleurs médicaux cubains, dont une moitié de médecins, œuvrent dans plus de 60 pays. Depuis 1998, 20.000 médecins de 123 pays ont été formés gratuitement. Si les USA et l’Europe fournissaient le même effort que Cuba, ils enverraient ensemble 2 millions de médecins dans le monde et ils en auraient formé plus d’un million ces 15 dernières années. D’un seul coup, ils auraient remédié à la carence en travailleurs médicaux dans le sud.

Selon les derniers calculs de la Banque Mondiale, il faut 160 milliards de dollars par an pour remédier à la pauvreté la plus grave dans le monde. Cela représente 0,5 % de ce qui est dissimulé dans les havres fiscaux. Cuba réalise son score social élevé avec un revenu par habitant qui est au moins cinq fois plus bas que le nôtre. Si Cuba en est déjà capable avec d’aussi faibles moyens, quelles réalisations pourrions-nous atteindre ? Il faudrait seulement faire des choix de sociétaux différents, et c’est ce que les 1 % ne veulent absolument pas entendre. Les réalisations cubaines font rougir les pays riches. On ne peut pas tolérer que Cuba vienne ainsi nous pourrir le métier.

Sur le plan écologique les choses sont du même ordre. Le capitalisme est incapable de gérer efficacement le réchauffement de la planète. Cuba montre que la chose est possible, et sans porter préjudice aux réalisations sociales. Selon le World Wildlife Fund (WWF) et le PNUD (le Programme des Nations unies pour le développement), Cuba est le seul pays qui combine une très fort développement social avec une empreinte écologique faible.

 

3. Laisser la politique aux politiciens

 

« Nous avons le meilleur Congrès que l’argent puisse acheter » a dit un jour l’humoriste américain Rogers. En effet notre système de démocratie représentative est parfaitement taillé sur mesure pour l’élite, du moins dans les périodes de stabilité économique (3). Le rituel minutieusement élaboré des élections sur base de divers partis confère au système la légitimité nécessaire, alors qu’en réalité il fait des citoyens un bétail électoral passif. Toutes les x années, ils peuvent colorier une petite boule sur leur bulletin de vote. Pour les décisions importantes ils ne sont ni impliqués ni consultés, celles-ci sont laissées aux politiciens de métier.

On ne vote pas tant pour une gestion ou un programme politique, car les différents programmes de partis diffèrent à peine les uns des autres. Ce que nous choisissons c’est le personnel politique qui implémentera la politique préprogrammée par les 1 %. Comme le dit si justement le professeur Jan Blommaert :  «Avec nos ‘élections libres’ nous n’avons pas un état à parti unique, non. Mais peut-être bien un ‘état à régime unique’, où quel que soit le choix que l’on fasse pendant les élections, le résultat sera le même dans les grandes lignes. Des personnes différentes, une politique identique ».

A Cuba la décision politique est fortement simplifiée, trop selon nos critères. Pas question de cabinet qui se chamaille, au contraire. Mais ce qu’on sait moins, ce que taisent complètement les médias occidentaux, c’est que les Cubains, outre les élections législatives tous les cinq ans, ont élaboré un système de consultations populaires unique. La population est largement consultée pour toutes les décisions importantes en recherche de consensus. C’est ce consensus qui détermine si une mesure est appliquée ou non.

Ainsi dans les années ‘90 la population a été consultée pendant des mois lors de « parlements ouvriers » au sujet de réformes économiques importantes : autoriser ou pas le tourisme de masse, légaliser le dollar, introduire des impôts, réduire le déficit public, réformer l’agriculture en profondeur etc. Il en a été de même à l’occasion de « l’actualisation de l’économie » ces dernières années. A Cuba aucune mesure n’est prise sans une large base favorable. C’est ce qui explique pourquoi le gouvernement cubain peut compter sur un grand appui de la population en dépit de circonstances parfois très difficiles (4).

Si nous avions un tel système en Belgique, la taxe des millionnaires serait appliquée depuis longtemps, il n’aurait pas été question de saut de l’index (5) et l’âge de la pension n’aurait pas été relevé à 67 ans. Et sans doute aurions-nous déjà une semaine de travail d’environ 30 heures. Ce sont des propositions en faveur desquelles une grande majorité de la population est favorable, mais qui curieusement n’obtiennent pas de majorité dans les parlements – pour autant qu’elles y soient abordées.

Le système cubain est en quelque sorte l’image inversée du nôtre. Ici toute une série de filtres ont été introduits pour empêcher que la population laborieuse n’ait son mot à dire au parlement – il suffit de penser au pourcentage ridiculement bas « d’ouvriers » dans les parlements occidentaux (6). A Cuba c’est exactement l’inverse, on y trouve le reflet de la population. Notre économie et notre système politique est dominé par les multinationales et les grands groupes capitalistiques. A Cuba cette puissance a été brisée et remplacée par la CTC, la Centrale des travailleurs cubains qui regroupe les différentes syndicats. En voilà un cauchemar pour la droite…

 

4. Laissez débattre les grands médias

 

Partout les élites au pouvoir tentent d’obtenir le consentement actif de la majorité de la population, si nécessaire avec violence, si possible sous pression idéologique. La fabrication de ce consentement, également qualifié de « pensée unique » (7), requiert aujourd’hui plus de moyens et d’énergie que jamais auparavant. C’est d’autant plus nécessaire que la population est à présent beaucoup plus instruite et capable de s’informer. Les médias de masse sont devenus cruciaux pour cette pensée unique.

Dans les pays occidentaux le débat public se mène principalement dans les médias. Mais il serait plus juste de dire que le débat est mené par les médias. Ce sont les médias de masse qui fixent les orientations du débat (8). Ces médias sont en majorité entre les mains de grands groupes de capitaux (9). Leurs mobiles sont en premier lieu commerciaux mais ils remplissent en même temps une importante fonction idéologique.

Avec un chiffre d’affaire annuel de 3.000 milliards de dollars, l’industrie culturelle a pris des proportions gigantesques. Pour bombarder nos esprits le capital dépense aujourd’hui autant que ce que le monde entier consacre à l’enseignement. Soit près du double de ce qui est dépensé pour l’armement (10).

Sur le continent américain tout comme chez nous, tous les médias importants sont aux mains de grands groupes de capitaux, mais en plus ils sont presque tous nettement pro-USA ou aux mains de capitaux étatsuniens. Imaginez que nos principaux médias soient contrôlés par la Russie. Nous le ressentirions comme une horreur. Et pourtant c’est à peu près la situation de l’Amérique du Sud avec les médias US. En outre à Cuba les Etats-Unis inscrivent chaque année à leur budget des millions de dollars qui doivent servir à diffamer la révolution, via des subsides à des journalistes, rédacteurs, chaînes de télévision etc. (11).

Cuba a brisé l’emprise de l’industrie culturelle et ses médias de masse sont entre les mains d’organisations sociales ou des autorités. Cela n’empêche pas, par exemple, que l’Église catholique édite plusieurs magazines et publications tout en ayant ses propres sites web, où on trouve des visions très divergentes des points de vue officiels. On peut sans doute se demander si Cuba ne devrait pas organiser davantage de débats contradictoires à la télévision ou dans les journaux. Mais il faut bien se représenter que là-bas le débat sociétal n’est pas orchestré dans les médias mais mené dans les quartiers, sur les lieux de travail, dans les syndicats, dans les associations de femmes et de jeunes.

Quoi qu’il en soit, à Cuba l’industrie culturelle occidentale a peu ou pas de prise sur la population, donc pas non plus de revenus publicitaires ni d’impact idéologique. Si d’autres pays de la région suivaient cet exemple, les conséquences seraient lourdes pour cette industrie, mais aussi pour le contrôle idéologique des populations du sud. Donc, last but not least, c’est la quatrième raison pour laquelle la révolution cubaine est à ce point dans le collimateur des 1 %.

 

Traduction du néerlandais : Anne Meert pour Investig’Action.

 

Notes

1. Les derniers calculs du PNUD à ce sujet figurent dans le rapport de 2009. UNDP, Human Development Report 2009, Washington 2009, p. 176.

2. Calcul sur base de UNICEF : ‘The State of the World’s Children 2016’, New York 2016.

3. Dans les périodes de forte dépression économique ou de régression sociale on voit que le système de représentation démocratique est en crise et que le niveau démocratique fait place à des tendances populistes et autoritaires, comme aujourd’hui en Hongrie, Pologne, Turquie etc. https://www.socialeurope.eu/2016/11/crisis-representation-not-constitution/. Si nécessaire l’élite n’hésite d’ailleurs pas à se protéger par de brutales dictatures, comme ce fut le cas en Europe occidentale dans les années ‘30 et en Amérique latine dans les années ‘60-’80.

4. Des sondages d’opinion indépendants, notamment de Gallup, ainsi qu’une note divulguée du Pentagone montrent que plus des 3/4 des Cubains s’identifient au système politique, seuls 5 % souhaitant un autre système politique. Sources : http://www.mo.be/sites/default/files/fileadmin/pdf/MO-paper40_cuba.pdf .

5. En Belgique les salaires sont plus ou moins indexés sur la cherté du coût de la vie . Avec une inflation de 2 % les salaires et les allocations augmentent également de 2 %. Le gouvernement actuel a laissé tomber un de ces sauts d’indexation.

6. Le pourcentage « d’ouvriers » qui siègent dans les parlements occidentaux est dérisoire.

7. La pensée unique est « la seule autorisée par une invisible et omniprésente police de l’opinion » Ramonet I. : ‘La pensée unique’, in Le Monde Diplomatique, janvier 1995, https://www.monde-diplomatique.fr/1995/01/RAMONET/6069 .

8. Les médias sociaux n’ont rien changé d’essentiel à cette réalité. Le gros des nouvelles dans les médias sociaux provient des médias traditionnels. Les médias sociaux sont une sorte de multiplicateur des médias traditionnels. Les contre-exemples où les médias sociaux jouent un rôle moteur sont plutôt rares et confirment donc la règle.

9. Ainsi aux USA, 90 % des médias sont aujourd’hui contrôlés par 6 conglomérats : http://www.businessinsider.com/these-6-corporations-control-90-of-the-media-in-america-2012-6?IR=T . Il en va de même en Europe. Six des principaux capitaux en France sont propriétaires de groupes de presse. Halimi S. : ‘Faire sauter le verrou médiatique’, octobre 2015, http://www.monde-diplomatique.fr/2015/10/HALIMI/53932 .La presse écrite est à 70 % aux mains d’industriels de l’armement. On observe une concentration analogue dans d’autres pays européens.

10. Le marché de la presse et du divertissement vaut 2.000 milliards de dollars : http://www.statista.com/statistics/237749/value-of-the-global-entertainment-and-media-market/ .Les dépenses en marketing s’élèvent à environ1.000 milliards de dollars. http://www.campaignlive.co.uk/article/global-marketing-spend-set-exceed-1tn-2017-says-group-m/1404223 .Dans le monde entier 4,5 % du pnb sont consacrés à l’enseignement, sur un total de 74.000 milliards de dollars cela fait 3.300 milliards de dollars http://statisticstimes.com/economy/countries-by-projected-gdp.php; http://data.worldbank.org/indicator/SE.XPD.TOTL.GD.ZS .Les dépenses militaires se montent à environ 1.700 milliards de dollars http://books.sipri.org/files/FS/SIPRIFS1604.pdf .

11. http://www.nytimes.com/2014/11/10/opinion/in-cuba-misadventures-in-regime-change.html?_r=1 ; http://www.counterpunch.org/2015/07/15/us-cuba-relations-what-would-constitute-normal/ ; http://www.mintpressnews.com/MyMPN/u-s-subversion-of-cuba-continues-uninterrupted-despite-normalization/ ; http://www.cubadebate.cu/especiales/2016/03/07/ningun-analista-serio-en-eeuu-apoya-los-programas-de-promocion-de-la-democracia-para-cuba/#.VuG8bfnhDcs .

 

Source: Le Journal de Notre Amérique, janvier 2017