Pourquoi la vente d’essence vénézuélienne en pesos gêne la Colombie

Avec le temps, la politique menée par la Colombie pour le contrôle de sa frontière avec le Venezuela montre de plus en plus ses failles. L’ambigüité évidente de ce Gouvernement sur le retour à la normalité économique semble être la manifestation d’une politique bien structurée et d’une volonté systématique de saigner l’économie et les ressources vénézuéliennes.

 

Le 2 janvier 2017, le Venezuela a ouvert 3 stations-services pour fournir du combustible aux citoyens colombiens qui souhaitent payer en pesos en territoire vénézuélien : 2 stations-services à Ureña (Táchira) et 1 à Paraguachón (Zulia). Le passage de la frontière ne serait ouvert aux véhicules que jusqu’aux ponts et avant la douane, ce qui limiterait l’accès au seul ravitaillement en carburant… Les stations fourniraient du combustible à 1 200 pesos le litre, l’équivalent de 40 centimes de dollar, un prix comparativement plus bas que le prix officiel du combustible et que le prix de contrebande en Colombie, qui oscille entre 50 et 70 centimes de dollar le litre.

La mesure vénézuélienne de vente d’essence en pesos aux citoyens colombiens est une modeste tentative pour enrayer la contrebande entre le Venezuela et la Colombie. En 2015, les chiffres officiels des deux Gouvernements ont montré la gravité du problème de la contrebande. Selon le Ministère qui gère ce problème en Colombie, quelque 14 millions de galons de combustible (52 millions de litres) par mois étaient nécessaires pour le Nord de Santander.

Avant la fermeture de la frontière, la fourniture par Ecopetrol à ce département atteignait à peine 4,5 galons par mois (32%). Or, selon les chiffres officiels du Gouvernement vénézuélien, la contrebande vers ce département de Colombie a dépassé les 30 millions de litres de combustible par mois, ce qui permet de supposer que le déficit enregistré dans la fourniture d’essence est compensé depuis le Venezuela grâce à la contrebande.

 

La réponse de la Colombie

 

En ce qui concerne la vente aux Colombiens par les stations-services vénézuéliennes, la ministre des relations extérieures de Colombie, María Angela Holguín, a déclaré que la frontière avec le Venezuela ne serait pas ouverte pour le passage des véhicules car, à son avis, le problème de l’essence « ne nous intéresse pas, nous allons bien. » Elle a ajouté que « Cúcuta doit regarder vers la Colombie comme tout le Nord de Santander, Arauca et la Guajira (…) Cette décision que nous prenons, nous n’allons pas la changer, nous n’allons pas ouvrir la frontière. Le 20 décembre, nous l’avons déclaré lors d’une réunion. C’est ce que nous allons faire, nous ne voulons pas continuer à dépendre du Venezuela, » a-t-elle précisé.

En ce sens, la chancelière a précisé que, malgré la déclaration d’ouverture graduelle de la frontière aux véhicules, cette décision ‘installer des stations-services serait « ajournée parce que nous ne voulons pas, après ce que nous avons obtenu à Cúcuta, vivre avec l’essence vénézuélienne, nous ne sommes pas tributaires des décisions du Venezuela parce qu’aujourd’hui ils ouvrent mais nous ne savons pas si dans un mois, ils ne vont pas refermer (…) Nous ne voulons pas que l’essence de contrebande nous envahisse sur la frontière. Pour cela, nous travaillons avec le Ministère de la Défense, » a signalé Holguín.

En théorie, la Colombie devrait couvrir grâce à Ecopetrol les besoins en combustible de son territoire. Ce qui est sûr, c’est qu’à Cúcuta l’essence vénézuélienne continue à être vendue dans les rues par les marchands dans de grands et petits bidons, ce qui prouve que le Venezuela reste un foyer d’extraction. Un para-commerce fortement soutenu par les asymétries monétaires induites comme celles provoquées par le Dólar Cúcuta et par Dólar Today car les abîmes monétaires sont, en même temps, une cause directe de la corruption. De telles différences peuvent payer toutes sortes de pots-de-vin et de mafias qui achètent ou s’imposent à des fonctionnaires des deux côtés de la frontière. La Colombie est très attentive à cette réalité.

 

A quoi joue la Colombie avec le Venezuela ?

 

La réponse colombienne ne peut pas se comprendre comme une décision isolée. En effet, elle fait partie d’une série de situations provoquées par le Gouvernement de ce pays pour favoriser les désastres économiques et les asymétries clairement préjudiciables au Venezuela. Que le Gouvernement colombien soit engagé dans un plan politique et économique de harcèlement du Venezuela se confirme puisque la Colombie refuse de régler les problèmes de la monnaie vénézuélienne sur la frontière. Le problème de la fermeture de la frontière aux véhicules vers le Venezuela est la cerise sur le gâteau.

 

Des politiques conçues en Colombie à l’époque du chavisme

 

Le devenir économique de la frontière du Venezuela avec la Colombie est une dynamique de plus de 1001 ans de commerce, de flux de personnes, d’échanges de monnaies et de relations socio-culturelles. Ce sont des situations plus que consolidées dans cet « endroit vivant », selon l’appellation familière de ces passages. Mais, lorsque le chavisme est devenu une réalité politique au Venezuela, la Colombie a commencé à créer des normes qui, systématiquement et de façon ordonnée, ont commencé à déformer la vie de la frontière.
Par exemple, par le décret 2195, la Loi 681 de 2000 marque le début de la légitimation de « tiers…particuliers… dans l’importation, l’approvisionnement et la distribution du combustible », une règle qui donne le feu vert à l’organisation d’associations dépendant de la contrebande. Les décrets 2338, 2339, 3353, 4236 et 4237 de 2004, et très spécialement le décret 4236 de cette même année, donnent une place particulièrement importante aux mécanismes de régularisation des problèmes associés aux fléaux concernant le combustible en reconnaissant les acteurs « introducteurs » du combustible ainsi que le fait que les « marchandises » une fois sur le territoire national sont automatiquement légitimes.

La fameuse Résolution 8-2000 ou la Résolution Extérieure N° 8 de la Banque de la République de Colombie (approuvée le 5 mai 2000) qui, en théorie (du point de vue colombien), servirait à contenir et à réguler le change de la monnaie sur la frontière est arrivé à produire une profonde asymétrie favorable à la Colombie et ne s’accompagne pas seulement de délits de contrebande para-économique de produits de divers secteurs puisque la réalité imposée par le décret 8 est que, par nature, les différences entre les monnaies sont l’accélérateur de la para-économie de la contrebande d’essence. Il est impossible de parler des décrets qui dépénalisent la contrebande sans évoquer le décret qui incite financièrement à ce crime.

 

Un problème à moyen et à long terme

 

L’affirmation que la Colombie a une politique non seulement tolérante mais structurée pour l’extraction de l’énergie depuis le Venezuela est causée par l’urgence énergétique qui pèse sur la Colombie depuis plusieurs années. A la base, l’extraction du combustible vénézuélien vers ce pays donne de l’oxygène non seulement aux déficits historiques de fourniture sur la frontière mais servent aussi à rétablir la fourniture intérieure du pays et à favoriser de modestes exportations colombiennes vitales pour le soutien de son industrie pétrolière qui va irrémédiablement vers son déclin.

Les réserves pétrolières de la Colombie s’épuisent. Selon les chiffres récents publiés par l’Agence Nationale des Hydrocarbures (ANH) de Colombie, ses réserves de pétrole sont de 2 058 millions de barils. C’est pourquoi, depuis 2015, seuls 5 ans et demi d’autosuffisance sont prévus, ce qui fait dire que, pour 2020, la Colombie devra importer presque totalement son combustible. Ecopetrol pourrait freiner cette tendance (avec l’essence vénézuélienne). Le coût de production d’un baril de pétrole en Colombie atteint 35 dollars, la même valeur que le prix moyen de son brut en 2016. Aux dépens de licenciements massifs dans son industrie et d’une chute brutale de son PIB pétrolier, Ecopetrol survit à ce cycle de prix bas mais avec un coût immense et sans trouver de nouvelles réserves.

De plus, la Colombie flirte avec le renforcement de sa propre politique de fracking pour prolonger la vie de ses gisements limités et de ses puits. La Résolution 90341 de 2014 du Ministère des Mines de Colombie, qui reprend les orientations techniques pour le fracking, prévoit les problèmes (économiques, environnementaux et sociaux). A la mi-2016, le pays a signé 13 contrats pour exploiter le pétrole avec cette technologie controversée dans des gisements non conventionnels situés au Nord de Santander, à Santander, à Cesar, à Antioquia, à Boyacá, à Cundinamarca et à Tolima.

Ce sont des mesures exceptionnelles pensées pour des situations économiques exceptionnelles. Nous sommes face à un paradoxe. Une Colombie qui épuise ses gisements, qui devra peut-être bientôt dépendre de combustibles étrangers et qui actuellement fait face difficilement à son approvisionnement intérieur refuse une très modeste fourniture de combustible par le Venezuela à ses citoyens, à des conditions économiques officielles et à bas prix (une chose que les Colombiens ne voient pas mal).

A quoi joue la Colombie ? Si l’explication réside dans les récentes déclarations d’Holguín, celles-ci sont une réponse colombienne aux mesures mises en place par le Venezuela pour la protection de sa stabilité monétaire. Une telle explication est ponctuelle et non conforme à la politique structurelle du pays en la matière, en particulier ces 17 dernières années qui sont précisément les années pendant lesquelles le chavisme a donné une direction à la structure politique vénézuélienne avec sa vision anti-hégémonique yankee (un détail qui nous éloigne encore davantage de l’élite politique colombienne).

 

Y a-t-il une possibilité de vaincre totalement la contrebande d’essence ?

 

En définitive, oui. La question est qu’une grande partie de la responsabilité retombe exclusivement sur le Gouvernement de Colombie et que cette ligne de conduite est douteuse si nous la replaçons dans le cadre d’un plan politique contre le chavisme et de la « mort annoncée » de l’auto-suffisance énergétique de la Colombie. Une solution appliquée antérieurement et qui a échoué a été la vente d’essence à Ecopetrol pour qu’il la fournisse de son côté de la frontière. L’essence était détournée et les habitants de Cúcuta et de Maicao continuaient à consommer du combustible de contrebande.

Une des solutions pour en finir avec ces fléaux est la suppression du problème monétaire de la contrebande, l’infâme décret 8-2000 qui favorise la manipulation des différences entre les monnaies. Là réside le nœud du commerce super-lucratif de la contrebande d’essence.

Mais il faut aussi prendre en compte la Loi 681 de 2001 de Colombie qui délègue à Ecopetrol la responsabilité exclusive de fournir du combustible sur la frontière colombienne. Car le monopole d’Etat se renforce par cette loi et il est avéré que ce qui se passe en réalité est un arrangement entre l’Etat colombien et les vendeurs de bidons d’essence qui se servent de la contrebande et fournissent ce côté de la frontière. Ce décret bloque la possibilité que le Venezuela installe des stations-services vénézuéliennes en Colombie, sur la frontière. En y plaçant du combustible à un prix intéressant en pesos, on briserait l’échine aux contrebandiers et le Venezuela pourrait récupérer des pesos pour ensuite acheter des dollars, ce qui représenterait un apport à l’économie vénézuélienne. Au vu de la position du Gouvernement de Colombie, la possibilité de contracter ces accords semble lointaine.

Que le gouvernement vénézuélien persiste dans ses efforts pour vendre son essence en pesos aux citoyens colombiens contribuerait à atténuer l’impact économique dû à la ponction de son énergie et de ses ressources. Cette mesure ouvrirait la voie à une ouverture de bureaux de change du côté vénézuélien pour freiner les prix de la monnaie sur la frontière. Ces actions doivent être comprises comme des mesures exceptionnelles pensées pour des situations économiques exceptionnelles. La situation économique a ces bémols qu’il ne faut pas sous-estimer s’il s’agit de la défense de notre monnaie et de nos ressources.`

 

Traduit par Françoise Lopez pour Bolivar Infos. Relecture par Investig’Action
Source en espagnol : Mision Verdad